‹ À travers la ChineChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Diverses routes de Ran-Réoa à Si-Gnan-Fon. — Différents modes de transport.-— Brouelles. — Les maisons riveraines de ilan-Kéou. — Le poN. — Les bateaux. — Les jours fastes et néfastes. — Système roonélaire chinois. —Sapéques. — Billets de banque. —Lingots d'argent. — TaSl.

Pour satisfaire notre désir de voir la Chine mieux que nous ne l'avions pu faire dans les ports ouverts au commerce étranger, nous avions résolu de la traverser de part en part et de nous rendre dans la province de Kan- Sou, où se trouvait la nouvelle résidence du vice-roi Ts6, le créateur de l'arsenal de Fou-Tchéou, près duquel nous étions assurés de trouver bon accueil.

La distance totale qui sépare Rau-Kéou de Lan-Tchéou- Fou le but de notre voyage est, à vol d*oiseau, d'environ quatre cents lieues, auxquelles il nous fallait bien ajouter une centaine de lieues pour les détours que la route nous obligerait à faire. C'était en réalité un voyage d'à peu près mille lieues, aller et retour, que nous entreprenions dans un pays où nous ne devions pas rencontrer d'autres Européens que les missionnaires italiens établis près de Si-Gnan-Fou. Cette ville, située à peu près aux deux tiers de la distance & partir de Ran-Kéou, divisait

notre voyage en deux parties bien distinctes. Ceci posé, restait le choix de la route et des moyens de transport.

Nous avions à nous décider entre le voyage par eau, plus confortable et moins fatigant, mais aussi plus long, et le voyage par terre. Ce dernier présente inconteslableroent des avantages inappréciables ; il permet de mieux voir le pays et crée un contact plus intime avec les habitants; s'il n*est pas toujours très-agréable, il est au njoins très-profitable parce qu'il fournit l'occasion d'observer plus facilement le caractère et les mœurs des populations. Néanmoins, dans un pays tel que celui qui forme toute la partie inférieure de la vallée du Ban, un voyage par terre est hérissé de difficultés. D'abord il n'est pas dans les usages de la population,obstacle presque insurmontable, ensuite, dans un pays marécageux, coupé de nombreux cours d'eau et parsemé de lacs ou de marais, il n'y a pas de routes; il n'y a que de mauvais sentiers, sur lesquelles ne peuvent guère circuler que des brouettes. C'est dans un pareil véhicule que nous hésitions un peu, on le comprendra sans peine, à faire deux cent dix lieues. Sans être très-confortable, ni très-commode, la brouette chinoise sert cependant souvent, faute de mien, pour bs transports d'hommes ou de marchandises à grande distance. Construite très-légèrement, elle se compose d'un cadre à claire- voie horizontal, supporté par une roue unique d'un grand diamètre, placée presque au milieu de l'appareil. Il en résulte que la brouette est ainsi divisée dans le sens de la longeur en deux parties égales qui vont en se rétrécissant vers la partie antérieure et qui sont séparées par la roue; les charges étant bien réparties de chaque côté, le poids porte presque tout entier sur celle-ci sans exiger grand effort de la part du conducteur qui conserve ainsi la liberté de ses mouvements pour diriger le véhicule. Lorsqu'on fait un voyage en brouette,

on étend sur Tun des côtés les objets de literie dont on ne se sépare jamais et sur lesquels on se place, tandis qu'une autre personne s'installe de la même manière de l'autre côté pour faire équilibre ; à défaut de compagnon de route, on se sert des bagages comme de contre-poids. Outre rincommodité d'un pareil mode de transport, une autre considération devait nous décider à en rechercher un moins dispendieux. En Chine, plus que partout ailleurs, on ne peut se passer en voyage d*une suite plus ou moins nombreuse; nous avions cependant réduit le personnel de la nôtre au plus strict nécessaire : un cuisinier et une sorte de factotum, spécialement chargé de toutes les transactions avec les bateliers, hôteliers , muletiers et conducteurs de voitures auxquels nous devions avoir affaire, le long de la route. Ce dernier, du nom de Lou- Kouei-Tang, avait fait la campagne du Tche-Kiang contre les rebelles Tchang-Mao dans le corps franco-chinois. 11 avait été ensuite appelé à servir dans l'armée impériale qui opérait au nord de Ran-Kéou, dans les provinces du Rou-Pé et du Ro-Nan contre les rebelles Nien- Feï. Ses services lui avaient valu, dans l'ordre militaire, le bouton bleu avec le titre de Tou-Sze ou major. A l'expiration de la campagne, il avait été licencié avec les troupes devenues dès lors inutiles, et il était venu mettre à profit à l'arsenal de Fou-Tchéou les quelques mots français qu'il avait appris dans le corps franco-chinois, en servant d'interprète entre les contre-maîtres européens et les ouvriers indigènes. Comme la plupart des Chinois qui ont vécu au contact des étrangers, ce garçon avait été gâté; et, n'eût été son titre de mandarin militaire qui imposait parfois aux récalcitrants, ses services nous auraient donné plus d'embarras que d'aide.

Nous l'envoyâmes immédiatement à la recherche d'un bateau suffisamment confortable, dans lequel nous puis-

sions remonter le cours du Ran. Malgré le bon accueil que nous avions trouvé près de M. Blancheton, vice^ionsul de France, nous étions assez pressés de quitter Ran-Kéou. Le séjour en était pour le moment fort peu agréable. Nous y étions, en effet, arrivés au plus fort de la saison des pluies, et sur ce terrain plat et argileui, l'eau ne trouvant pas d'écoulement, s'accumulait dans les dépressions du sol, et transformait les rues et les abords de la concession en un véritable marécage. Chaque nuit n'y était qu'un orage perpétuel; les éclairs se succédaient sans discontinuité à quelques secondes d'intenalle depuis la tombée de la nuit jusqu'à la naissance du jour, et, quelque peu nerveux que l'on soit, la tension électrique continuelle d'une pareille atmosphère finit par produireuu malaise auquel on est impatient de se soustraire.

Enfin, Lou-Kouei-Tang nous apporta le contrat qu'il venait de conclure avec le patron d'un bateau, en mênie temps qu'il nous annonçait l'engagement d'un cuisinier.

Le premier promettait de nous transporter, nous et dos bagages, en treize jours à Fan-Tcheng, moyennant trentequatre tiao (cent soixante-dix francs) payés d'avance. Ea outre, nous devions faire les frais d'un sacrifice propitiatoire destiné à disposer favorablement les esprits du fleuve et nous nous engagions à prendre à notre charge les réclamations que les douanes pourraient élever sur notre passage; de plus, enfin, nous devions payer soixante sapèques (environ 50 centimes) par jour et par personne, pour le riz que le patron du bateau devait nous livrer à chaque repas tout cuit et prêt à être mangé.

Quant au cuisinier, c'était un individu originaire du Rou-Nan, province dont la population ne jouit point en Chine d'une bonne renommée, et qu'on accuse de fournir de nombreuses recrues aux bandes de vagabonds et de voleurs qui infestent certaines localités. Ce garçon ^

rachetait pas même ce défaut d'origine par son talent culinaire; mais il fallut bien nous en contenter. Les Chinois ne sont pas voyageurs par goût, et on aurait difficilement trouvé un domestique présentant de plus solides garanties et des qualités plus réelles, pour faire un aussi long voyage, surtout dans une contrée qui venait d'être le théâtre de luttes acharnées, et où la paix n'était rétablie que depuis trop peu de temps pour avoir pu y ramener déjà, avec la population, Tordre, la sécurité et Tabondance. Lou-Koùei-Tang avait, du reste, proportionné son salaire en conséquence ; nous ne devions à notre cuisinier que la nourriture et sept piastres, c'est-àdire trente-cinq francs par mois pendant toute la durée du voyage.

Étant désormais assurés d'un bateau, nous nous hàtâ* mes d'aller en prendre possession et d'y transporter nos bagages. Il se trouvait à l'ancre dans le Ran-Kiang; nous aurions pu nous y rendre par terre ; mais, voulant éviter les ruelles de la ville chinoise que des pluies continuelles avaient rendues tout à fait impraticables, nous résolûmes d'y aller en barque. Le trajet était long; il fallait d'abord suivre le Yang-Tze jusqu'à l'embouchure du Ran, et remonter ce dernier sur une distance de deux à trois kilomètres. Mais cette promenade ne fut pas perdue pour nous, car elle nous fit traverser le quartier le plus curieux de Ran-Kéou, je veux dire le port. Après avoir dépassé les grands pontons amarrés le long des quais de la concession européenne et les énormes bateaux à vapeur du Yang-Tze auxquels ils servent de débarcadère, nous avions longé la portion du faubourg chinois qui avoisine le grand fleuve. Sur notre droite un fiot pressé de maisons perchées au-dessus de l'eau sur de hauts pilotis, alors découverts, — nous étions à l'époque des basses eaux, — sur une hauteur de plus de sept à huit mètres, témoi-

fi06 A TRAVERS LA CHINE.

gnait du soin que les Chinois mettent à ne perdre ancime parcelle de terrain habitable dans les endroits où le commerce promet quelques profits. Il faut yraiment une hardiesse qui ne doute de rien pour jeter des constructions aussi légères et aussi peu solides au-dessus d'un fleuve dont les flots viennent quelquefois gronder à quelques pouces du plancher, et une audace plus grande encore pour confier à ces habitations branlantes, sa fortune, sa famille et sa vie; mais l'amour du gain produit chez le Chinois ce phénomène de lui faire affronter avec insouciance les plus grands dangers et de lui faire perdre souvent la prudence naturelle à son caractère. Je ne doute pas que dans les grandes crues, bon nombre de ces maisons soient emportées avec leurs habitants par la violence du courant. N'importel aussitôt le fleuve rentré dans son lit, on peut être sûr qu'une nouvelle maison construite de la même manière s'élèvera à la même place jusqu'à ce qu'une nouvelle catastrophe l'emporte à son tour. Et il ne faut pas croire qu'en pareil cas, les voisins s'èmeuvenl de l'accident, et considèrent le malheur de leur compatriote comme un avertissement d'avoir à prendre les plus simples précautions pour se mettre eux-mêmes à l'abri d'une semblable infortune; non, ils considèrent aujourd'hui avec impassibilité, avec indifférence même, le sort de ceux qui vivaient paisiblement hier à côté d'eux, et qu'ils partageront peut-être demainé.

Le Yang-Tze-Kiang s'étendait sur notre gauche en nappe d'eau majestueuse, large en cet endroit de près d'un kilo^ mètre ; sur l'autre rive nous apercevions les murailles crénelées de Ou-Tchang-Fou, avec leur portes surmontées d'élégants pavillons aux toits de tuiles gracieusement rele* vés aux angles. Bientôt nous étions à l'embouchure du Ran et, laissant sur notre gauche les petites hauteurs de Ran-Yang-FoU) notre léger esquif qu'un unique batelier,

placé debout à l'arrière, dirigeait à l'aide de deux rames croisées, s'engageait au milieu des innombrables bateaux du port de Ran-Kéou. L'embouchure duRana été, en effet, choisie comme le meilleur endroit pour rétablissement d'un port ; la faiblesse du courant, la hauteur des rives et les sinuosités du chenal assurent aux navires un mouillage commode et bien abrité des coups de vent. Toute l'importance commerciale de Tendroit se révèle dès qu'on entre dans la rivière.Une forêt de mâts pressés les uns contre les autres, des centaines de bateaux de toutes formes et de toutes grandeurs, alignés et rangés côte à côte, sont un indice assuré de l'existence d'un trafic considérable. On pourrait faire là une curieuse étude de l'architecture navale des Chinois; tous les types de bateaux s'y trouvent réunis dans un petit espace.

Voici les Ma-Tze-Tchouan, aux formes basses et allongées, surmontés surles trois quarts de leur longueur d'une construction en bois qui en fait de véritables maisons flottantes et dont l'intérieur est divisé en appartements. Leur aménagement les rend tout à fait impropres aux transports de marchandises et ils ne sont guère employés que par les personnages officiels ou les particuliers riches qui voyagent avec leurs familles. Il faut d'ailleurs n'être pas pressé pour s'en servir, car leur allure est très-^ lente.Quelques-uns, ornés avec luxe, sont installés à poste fixe dans le port, et ont été transformés en lieux de plaisir,

A côté, nous voyons de grandes jonques de commerce encore toutes bondées de marchandises ; Tune d'elles qui n'a sans doute pas de consignataire à Ran-Kéou, porte suspendus à son mat, en guise d'enseigne, des échantillons des produits qu'elle contient. Ici, nous passons à côté des Tchiéou-tze-tchouan, petits bateaux aux formes effilées, construits spécialement pour le passage des rapides; leur proue recourbée s'incline sur le côté en décri-

208 A TRAVEIiS LA CUIKE.

vant une sorte de spirale, qui leur donne, vus de loin, une désinvolture très-légère et très-coquette. Là, ce sont les grands bateaux construits grossièrement dans le Sze-Tchouan avec des planches de pin minces et i^boteuseSy et qui, destinés à ne faire qu'un seul voyage, sont voués à la démolition dès leur arrivée à Ran-Kéou. Il parait qu'il y a avantage à opérer de cette manière ; on évite ainsi les frais considérables qu'il faudrait faire pour ramener ces bateaux a leur point de départ en remontant le cours du Yang-Tze, sans être assuré d'un fret de retour suffisant. Sur tous ces bateaux et au milieu d'eux, règne l'animation la plus grande ; ceux qui arrivent et qui partent, les petites barques qui vont et viennent, les bateliers qui embarquent ou débarquent les caisses et les ballots en réglant leurs mouvements sur un chant monotone mais bien rhytlimé, les allées et venues des courtiers et des marchands, la foule des portefaix qui se bousculent aux abords de la rivière, donnent à ce quartier de Ran-Kéou une physionomie particulière pleine de vie el d'activité. Que de scènes curieuses se déroulent sous vos yeux où l'on voit percer jusque dans les plus petits détails l'aptitude extraordinaire des Chinois pour le commerce ! On ne se lasse pas d'admirer l'adresse merveilleuse des bateliers qui réussissent à guider leurs embarcations grandes ou petites au milieu de cette confusion, sans les heurter.

Nous arrivons enfin, à notre bateau : c'est un Siangpien-tze, c'est-à-dire un bateau du pays de Siang-Yang- Fou. L'avant carré est légèrement relevé et son bordage décrit une courbe concave qui va en s' abaissant vers le milieu pour se relever à l'arrière à une grande hautear au-dessus de l'eau; le tout est recouvert, s^mf l'avant, d'une construction en bois au toit plat qui nous servira d'habitation. A notre arrivée, nous v trouvons le commis

de lentrepreneur qui s'est engagé vis-à-vîs de nous ; il est venu pour nous faire les honneurs de notre nouvelle demeure. Près de lui se tient le patron de la barque qui nous examine curieusement de la tête aux pieds ; il a une bonne figure. L'intérieur de son bateau n'est pas bien luxueux, mais nous y serons du moins confortablement. Notre logement se compose de quatre pièces, prenant vue sur l'extérieur par des portes garnies à la mode chinoise de découpures en bois; mais comme la saison est encore froide, nous y faisons placer des vitres. L'une d'elle nous servira de salle à manger; une autre servira de chambre à coucher à Lou-Kouei-Tang; nous réservons la plus grande, celle du milieu, pour nous-mêmes, et nous décidons d'affecter au logement du cuisinier et de ses provisions celle qui vient ensuite. Après celle-là, se trouve un espace qui, le jour, sert de chambre de timonerie, et la nuit, de chambre à coucher au patron et à sa famille, qui est tout entière à bord; tout à l'arrière enfin, est reléguée la cuisine.

Tout cela nous convient, et les conditions étant arrêtées d'avance, notre assentiment conclut définitivement le marché. Mais au moment de fixer l'instant précis- du départ, on nous fit observer qu'il était indispensable de choisir un jour heureux. C'est, pour les Chinois, affaire de grande importance ; un voyage commencé sous de mauvais auspices, serait pour eux malheureux nécessairement, et quand le hasard ne se chargerait pas de leur donner raison, l'imagination frappée de gens supertitieux suffirait pour être, à elle seule, la cause d'accidents qui viendraient comme autant de preuves à l'appui de la croyance générale. Aussi cette matière est-elle traitée avec toute la gravité à laquelle lui donnent droit les idées reçues et les usages: des almanachs volumineux indiquent, pour tous les jours de Tannée, les dates fastes ou néfastes

et les catégories d'actions qui peuvent ou ne peuvent pas se faire. Car le même jour n*est pas également Tavorable ou défavorable pour toutes les entreprises sans distinction ; tel où la science des géomanciens a décidé qu'un voyage pouvait être entrepris, peut très-bien être défaTOrable à la conclusion d'un mariage et réciproquement. Après avoir bien cherché, on finit par trouver que le vendredi 15 mars était, parmi les jours les plus proches, celui qui promettait le plus heureux succès à notre voyage. A la seule idée d'une pareille date, un vendredi et un treize, combien n'y aurait-il pas d'Européens qui seraient Chinois à leur manière ! Cependant, pressés de partir le plus tôt possible, nous acceptâmes, nous gardant bien de faire observer que si nous avions sacrifié aux préjugés de notre civilisation comme nos bateliers le faisaient aux leurs, le susdit jour aurait dû être rejeté comme l'un des plus néfastes qu'il fût possible de choisir.

11 y avait pour nous dans les derniers préparatifs une question assez embarrassante à résoudre: c'était de savoir sous quelle forme nous emporterions les fonds qui, pour le voyage comme pour la guerre, sont la condition la plus indispensable du succès.

Le système monétaire chinois est si imparfait qu'il constitue un des plus grands obstacles au développement des relations et des échanges à grande distance. Il est même extraordinaire de voir l'aisance avec laquelle les commerçants du pays se tirent de toutes les difficultés que doit soulever l'emploi, dans chaque province» de mesures et d'unités monétaires différentes.

En Chine, il n'y a pas d'autre monnaie monnayée qu une pièce de cuivre que les Chinois appellent tcAién et les Européens sapèque; elle est percée en son centre d'nn trou carré. La composition et par suite la valeur intrinsèque de cette pièce de cuivre est extrêmement variable.

Suivant les besoins plus ou moins grands des autorités provinciales qui, seules, ont le droit de la fondre, car elle est fondue et non frappée, la proportion de cuivre qui entre dans Talliage augmente, ou ce qui arrive le plus fréquemment, diminue, pour faire place à des quantités équivalentes de plomb, d*étain, de zinc, de fer ou même simplement de terre. De même que la composition de cette monnaie, le poids et les dimensions n'en sont pas davantage uniformes. Dans les temps de troubles et de rébellion, les autorités provinciales, pour augmenter rimporfance de leurs revenus, se sont cru autorisées à réduire l'épaisseur et le diamètre des sapèques; les fauxmonayeurs, genre d'industriels dont la Chine n'est pas plus exempte que les autres pays policés,ont profité de ces précédents officiels pour jeter dans la circulation de faux sapèques qui valaient encore moins, s'il était possible, que ceux du gouvernement. De là résulte une confusion dont il serait difficile de se faire une idée. Néanmoins, le commerce à qui cela importait fort, a fait une étude des différentes espèces de sapèques et les a classés en catégories dont le nom indique en même temps la valeur relative. C'est là certainement un moyen ingénieux de remédier à un inconvénient grave, mais qui exige une étude spéciale dont les résultats tournent peutêtre au profit des banquiers et des commerçants, à coup sûr, au détriment de la grande masse de la population et des étrangers qui ne peuvent se reconnaître dans un pareil chaos.

Les sapèques sont enfilés à l'aide d'une ficelle passée au travers de leur trou central ; réunis ainsi en chapelet, ils portent le nom de Tiao et forment l'un des multiples les plus usités de la division monétaire en usage. Mais le Tiao n'est pas non plus une quantité fixe ; tantôt il se compose de mille sapèques séparés au moyen de nœuds

par paquets de cent ; d autres fois il n'en comprend que huit ou cinq cents, quelquefois quatre cents ou même encore moins. Cependant le Tiao le plus fréquemmpot usité est celui de mille sapèques. Mais nous Tairons déjà fait remarquer, la composition en est très-variable. L'usage admet Tintercalation entre les pièces de bon aloi d'ooe certaine quantité de sapèques de moindre valeor. Cette tolérance est la source de disputes sans nombre, où s'exerce sans contrainte l'esprit de chicane de la race chinoise. Outre Tintroduction de monnaies dépréciées dans la composition du tiao, les habitudes commerciales de certains lieux, autorisent les banquiers à prélever sur la totalité un nombre plus ou moins grand de sapèques pour leurs frais et leur commission; ainsi, il m'est arrivé fréquemment de soupçonner à tort, notre cuisinier d'avoir un peu trop fait danser Tanse du panier, parce que j'ignorais l'usage d'après lequel il ne m'apporlail que neuf cent quatre-vingt-dix sapèques « quelquefois encore moins, pour mille.

A défaut d'étalon monétaire, toute valeur subit en Chine des fluctuations fréquentes qui obligent à faire à chaque instant des calculs fastidieux. Ainsi tandis que la piastre mexicaine vaut quelquefois onze cents sapèques et plus, on la verra quelquefois descendre jusqu'à mille quarante ou même mille vingt. Quoi qu'il en soit, on peut prendre pour valeur équivalente moyenne du tiaoi^ mille sapèques, cinq francs de notre monnaie, ce qui réduit le sapèquc à un demi centime. Mais si l'on songe que le tiao pèse de un à deux kilogrammes, on voit tout de suite l'embarras dans lequel on doit se trouver pour peu que Ton ait à transporter une somme de quelque importance. Ayant à nous munir pour la durée de notre voyage d'environ huit à dix mille francs, nous ne ponvions songpr un instant à nous embarrasser d'un poids

de plus de trois mille kilogrammes de monnaie de cuivre, bagage encombrant et incommode qui aurait considérablement augmenté nos frais de transport, et sur lequel nous n'aurions jamais pu exercer une surveillance assez active pour nous mettre à l'abri des vols.

En l'absence de monnaie d'argent et de monnaie d'or, notre embarras était donc fort grand. Nous ne pouvions non plus avoir recours aux billets de banque. Les Chinois connaissent, cependant, depuis fort longtemps, la circulation fiduciaire et le nombre des banques particulières est considérable; chacune d'elles a, do plus, le droit d'émettre du papier, et cela, sans autres limites que celles que la confiance du public peut apporter à l'émission; mais tous ces billets de banque n'ont qu'une valeur locale, et à part, peut-être, de très-rares exceptions qui ne se rencontrent que dans les ports fréquentés par les Européens, ils n'ont pas cours dans d'autres endroits que ceux où ils ont été émis. Les Chinois connaissent aussi la lettre de crédit et la lettre de change ; mais comme les banques sont toutes locales et n'ont point de ramifications à Tintérieur du pays, ces dernières variétés de l'instrument de crédit se trouvent concentrées exclusivement entre les mains de quelques gros commerçants qui délivrent des bons à ordre sur ceux de leurs agents ou de leurs correspondants qui sont établis dans les villes où l'on se rend; n'ayant à redouter en ce genre d'affaires aucune espèce, de concurrence, et jouissant par suite, d'une sorte de monopole, lis abusent de leur situation en prélevant d'énormes commissions. Ajoutez à cela les risques que Ton court eu se mettant ainsi daus la dépendance des opérations d'un établissement commercial, et vous comprendrez que nous ayons hésité à courir la chance de nous voir, au milieu de notre voyage, pris au dépourvu, en pays inconnu, par le non-payement de nos lettres de crédit.

11 n*y a en Chine ni monnaie d*or ni monnaie d'argent. L'un et l'autre métal peuvent cependant servir d'intermédiaire pour les échanges, mais ils sont alors considérés comme une marchandise ordinaire et sont sujets au fluctuations du cours. Nous aurions pu, si nous TâyioDs voulu, acheter à Ban-Kéou une certaine quantité d'or en feuilles, — c'est sous cette forme qu'on est le plus sûr de l'avoir pur, — et réduire ainsi sous un petit volume facile à transporter, la totalité de la somme que nous voulions avoir avec nous; mais ayant été prévenus que le change sur l'or était toujours très-défavorable, nous dûmes renoncer à cette combinaison, qui assurément eût été la plus commode.

Restait l'argent. Nos préférences eussent été pour la piastre mexicaine, qui jouit d'un cours à peu près établi dans tous les ports ouverts au commerce européen. Mais nous savions que dans l'intérieur, les Chinois attachés à leurs habitudes séculaires, la refuseraient certainement, et que si nous nous en chargions, nous nous IrouverioDs avoir entre les mains une valeur dont il nous serait impossible de nous défaire à moins de subir une dépré" ciation désastreuse.

Nous n'avions donc d'autre ressource que d'employer les lingots d'argent utilisés par les Chinois dans le règlement de leurs comptes. Ces lingots, grands ou petits affectent tous la forme d'une barque et portent, comme garantie, le poinçon de la maison où ils ont été fondus; n'ayant pas de valeur monétaire légale, ils ne valent que par le poids d'argent dont ils sont formés. 11 en résalte que pour effectuer des payements à leur aide, il est nécessaire de les peser. A cet effet, les Chinois ont adopté no poids particulier qu'ils nomment Liang et les Européens Taël; ce poids équivaut à peu près à trente-sept gramme et demi. Je dis à peu près, car là encore les habitudes

locales ont triomphé des tendances centralisatrices du gouvernement, et chaque province a conservé ses poids et ses mesures, sans se soucier de se mettre d'accord sur cet objet important avec les provinces voisines. Pour ma part, je connais huit ou dix ia^h différents en Chine ; et il y en a bien davantage; on pourrait presque dire, sans sortir de la vérité, qu'il y en a autant que de grandes villes de commerce. De là encore naissent des contestations sans fin, sur la graduation de la balance que Ton emploie — la balance chinoise est une espèce de romaine — sur la valeur du taëlj etc.. Mais il parait que cette confusion même peut être une source de bénéfices pour ceux qui manient l'argent, car, loin de protester contre un état de choses aussi peu en harmonie avec les usages de l'Europe, les négociants et les banquiers Européens ont non-seulement adopté dans leurs rapports avec les Chinois, — peutêtre dans l'impossibilité de faire autrement, — les usages qu'ils trouvaient établis dans le pays, mais encore ils les ont introduits dans leurs relations avec les Européens euxmêmes. Ainsi, on voit à Shang-Haï, à Ran-Kéou, et dans les ports du nord, ce phénomène singulier de comptes basés sur une monnaie variable fictive et dont il serait impossible de trouver la représentation, tandis que toutes les transactions au comptant se font en piastres mexicaines; par exemple, quand on entre dans un magasin on fait le prix du marché en taëh et on le paie en piastres. C'est un imbroglio au milieu duquel il est fort difficile de se reconnaître et une source d'erreurs et de comphcations dont le gros public paie tous les frais. Bien qu'on m'ait souvent assuré qu'il y avait des époques où le change était très-favorable et où Ton pouvait par certaines opérations de banque réaliser des bénéfices importants, j'ai toujours eu la mauvaise chance de tomber sur les cours les plus défavorables. Je ne puis m'empécher

216 A TRAVERS LA CniIÏE.

de croire néanmoins, à certains indices, que la banque et le commerce européens y trouvent leur profit; il est remarquable que parmi les réclamations sans nombre qu'ils ont élevées constamment contre le gouvernement e! les usages chinois, les Européens n'aient jamais mentionné la confusion du système monétaire, et que parmi les réformes demandées, ils n'aient jamais fait figurer Tunificalion de ce système.

Quels que fussent les inconvénients de ce mode depro céder, il ne nous restait qu'à nous résigner; c'était, en définitive, le plus praticable de tous et nous dûmes nous charger de cinquante kilogrammes d'argent, en lingots dont les poids variaient de deux mille à deux cents gram mes, les appoints étant faits au moyen de petits fragment? de lingots coupés au ciseau et pesés avec soin.

Munis, enfin, de cî viatique nécessaire, et de passe-port^ rédigés en français et en chinois, nous primes congé de nos amis de Ran-Kéou, dont l'affectueux accueil nous a laissé le meilleur souvenir.

Page 1