‹ À travers la ChineChapitre 15 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE RAN-KIANQ

L'équipage d'un Siang-Pien-Tze. — Le cours du Ran. — Un voyageur officiel. — Les agents du fisc. — Les Li-Kin ou douanes intérieures. — La police nocturne. — Les voleurs et les veilleurs de nuit. — Les digues du Ban. — One petite émeute. — Une grosse insulte. — Arrêtés par la tempôte. — Gnan-Lo-Fou. — Travaux hydrauliques. — Honlagnes fortifiées. — Le petit couteau des Nien-Pél. — Les chercheurs d'or.

Le 15 mars, au matin, à Theure indiquée par le calendrier chinois comme la plus favorable, nous donnâmes à Téquipage du bateau le signal du départ. Il y avait en tout cinq hommes et le patron sans compter sa famille» à savoir sa femme, une jeuue fille de quatorze à quinze ans et deux ou trois autres enfants plus petits. L*un des bateliers, homme assez jeune encore et qui aimait à s'enrouler autour de la tête une bande d'étoffe de coton noir de manière à simuler un turban, coiffure qu'il n'est 4u reste pas rare de rencontrer dans plusieurs provinces

de la Chine, avait été soldat, et je le soupçonnai même d*avoir été quelque peu rebelle à son heure.

Dans ces provinces où les Tchang-Hao ont été maitres pendant si longtemps, il serait peut-être difficile de trouver un Chinois qui, pendant quelque temps au moins, nait éprouvé de la sympathie pour la rébellion. La dynastie actuelle est Tartare-Mandchoue, et bien que les vainqueurs aient adopté tous les usages de la race conquise, ils n'en sont pas moins restés très-impopolaires; pour les Chinois, ce sont toujours des étrangers. Aussi toute révolte qui, s'inspirant du sentiment national, proclamerait hautement son dessein d'expulser les Mandchous et de restaurer ou d'inaugurer une dynastie purement chinoise, serait-elle sûre de rencontrer dans la population une vive sympathie, sinon toujours effective, au moins morale. Si les Tchang-Hao avaient été plus politiques, si les chefs avaient pu davantage faire respecter leur autorité par les bandes qu'ils menaient à leur suite, s'ils avaient pu épargner aux populations les scènes de pillage et de dévastation où ces bandits donnaient libre cours dans des actes d*une atrocité révoltante, à leurs instincts sauvages, leur entreprise aurait été presque assurée du succès. S'ils ont échoué après avoir approché aussi près du but, cela tient bienplasau vide que leur politique avait fait autour d'eux qu'à la valeur militaire des généraux impériaux ou à la bravoure de leurs soldats.

Qu'il eût été ou non rebelle, ce brave garçon n'en était pas moins l'un des hommes de Féquipage dont la bonne volonté et la physionomie franche et ouverte appelaient le plus la sympathie. Les autres, bateliers de profession, déjà pour la plupart assez âgés, n'avaient pas une physionomie bien attrayante ; leur masque sillonné de rides profondes creusées par le travail et la fatigue

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lans une peau épaisse et bronzée par le soleil, immobile ' 3t sans expression, dénotait une absence presque absolue l'intelligence et de sentiments. Les pauvres gens l'étaient pas bien gênants. Aussitôt la nuit venue, ils soulevaient Tun des panneaux du pont et s'introduisaient l'un après l'autre dans une espèce de cale comprise între deux cloisons étanches et qui ne mesurait certainement guère plus de deux mètres cubes. Les malheureux au nombre de cinq, se couchaient côte à côte dans cet affreux réduit, refermaient le panneau au-dessus de leurs têtes, et ne tardaient guère à se trouver plongés dans le plus profond sommeil. Gomment ils n'étaient pas étouffés dans cette atmosphère chaude, imprégnée des odeurs les plus repoussantes, épaissie par les fumées du tabac; je n'ai jamais pu le comprendre. Le patron, mieux partagé, trouvait avec sa famille un logement confortable, dans la petite pièce qui avoisinait la cuisine.

Il nous fallut un temps infini pour sortir du port de Rnn-Kéou ; il s'étend tellement loin que Ton peut naviguer des heures entières sur le Ran, au milieu d*une quadruple ou quintuple rangée de bateaux se touchant bout à bout, qui embarquent ou débarquent des marchandises.

La direction générale du cours du Ran est assez facile à se représenter. Qu'on se figure un grand Z. Prenant sa source dans les hautes régions du Ghen-Si qui avoisinent les provinces de Sze-Tchouan et de Rou-Pé, le Ran coule d'abord de l'ouest à l'est, resserré entre les parois abruptes de longues chaînes de collines; c'est la partie supérieure de son cours, obstruée de rapides nombreux et dangereux. Dans la partie moyenne, longue d'environ quatre-vingt à quatre-vingt-cinq lieues, il coule du nord au sud dans une vallée qui va constamment en s'élargissant et dont la pente est peu sensible. Dans

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la partie inférieure longue d'environ trente-cinq lieues, il reprend sa direction primitive de l'ouest à Test et coule lentement dans une plaine basse et marécageuse au-dessus de laquelle d abondants dépôts d'alluvions élèvent graduellement le fond de son lit. Bien qu*elles charrient une quantité considérable de débris de toule espèce, les eaux du Ran ne sont pas boueuses; elles sont dans tous ies cas beaucoup moins impures que celles des rivières du littoral de la Chine méridionale, qui sont épaissies par des masses de vase argileuse.

Nous avions à peine laissé derrière nous ies dernières maisons qui termmcnt la ligne longue et sans épaisr seur sur laquelle se développe le quartier commerçaot de Ran-Kéou sur la rive gauche du Ran, que nous fta rejoints par un bateau semblable au nôtre; il êtaif accompagné d'une petite barque armée à l'avant d'une pièce de canon et conduite par un équipage de soldat^ de marine; c'est ce que les Chinois appellent un Pao- Tchouan, et ce que nous ne pouvons mieux désigner en français que par le terme de canonnière. Un peu intrigués d'abord par ce voisinage insolite, nous netardànit\^ pas à en avoir l'explication, en jetant les yeuxsuruQ< grande banderole d'étoffe fixée au mât du grand bateau, et sur laquelle s'étalaient en larges caractères noirs et rouges les titres et qualités du personnage officiel qui voyageait à son ombre. C'était le préfet de Siang-Yang* Fou, préfecture dont le siège est situé justement au coude supérieur du Ran, à lendroit où commence son coui^ moyen.

Bien que voyageant dans un équipage plus modeste, nous ne manquions pas, nous aussi, d'avoir notre baH' derole qui se balançait mollement tout en liant denoti^ mât. Malgré notre désir de voyager aussi simplement que possible, nous avions été forcés de céder aux représcn-

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fafions du patron qui nous avait remontré toute l'inconvenance qu'il y aurait de notre part à nous soustraire à cet usage. Pour nous débarrasser de ses importunités nous lui avions enfin donné l'autorisation de faire confectionner un drapeau et de grandes lanternes qu'il avait perchées au bout de deux bâtons, tout à fait à l'arriére et à l'extérieur de son bateau. Avait-il cédé en cette circonstance à un sentiment de vanité mal placée, ou bien, comme j'eus raison de le supposer plus tard en voyant la voile toute rapiécée à Taide de vieux drapeaux , son esprit pratique avait-il eu dans ses remontrances plus en vue le bénéfice qui pourrait lui en revenir que le désir de se conformer aux exigences de l'étiquette chinoise ? C'est ce qu'il serait difficile de démêler. Dans tous les cas, si la précaution ne nous fit pas de bien, elle ne nous fit pas de mal, ainsi que nous en eûmes bientôt la preuve.

Nous n'avions pas quitté Ran-Kéou depuis une heure qu'un canot vint accoster le long de notre bord. Il était monté par deux individus qu'aucun signe extérieur ne distinguait du commun des mortels, mais qu'à leur air d'autorité et d'insolence dédaigneuse on devinait être des mandataires de la puissance publique. De longs pourparlers s'étaient engagés entre les gens de l'équipage et les nouveaux venus ; enfin le patron finit par venir dire quelques mots à Lou-Kouei-Tang. Celui-ci nous informa que les individus en question n'étaient autres que des employés de la douane qui venaient pour visiter le bateau.

La Chine est parsemée d'une infinité de petits bureaux d'octroi échelonnés le long des voies commerciales ; les Chinois les nomment Li-Rin. C'est la source la plus sûre et la plus productive des revenus du trésor public. Quand je dis trésor public, c'est une manière de parler, car la chose que désigne ce nom , n'existe à vrai dire pas en Chine. 11 Y a bien à Péking un ministère des finances, mais il

ne centralise pas les revenus de l'empire. Oiaque province doit se suffire à elle-même, prenant soia de prélever ses propres impôts par des moyens et suivant ë régies qui sont cependant agréées par le gouverneoieiil central, et d*assurer le fonctionnement de tous ses services à Taide de ses propres ressources ; elle n'est ta qu'à faire parvenir à Péking une certaine redevance enna. ture et en espèces qui est surtout destinée à assurer l'approvisionnement de la capitale et à suffire à l'entreliefl de la maison impériale et des grands fonctionnaires k l'empire. Le commerce étant une profession absolumeot libre en Chine, et n'étant pas assujetti au paiement de h patente, le seul moyen de le faire participer aux charges de l'État, était de l'atteindre par les impôte indirects; de là la création de bureaux de douane, et pour rendre la fraude plus difficile et la perception des droits, d'ailleurs très-faible, plus fructueuse, les Chinois ont été amenés à les multiplier à l'infini. L'institution n'est ni très-commode dans la pratique, ni très-lucrative par suite de Fénorme quantité d'employés qu'exige son fonctionnement.

Hais si les autorités se sont ingéniées à placer leurs bureaux de douane dans tous les endroits les mieux silDès pour atteindre toutes les marchandises en transit, les bateliers et les marchands ne s'ingénient pas moins pour imaginer toute espèce de moyens de s'affranchir du paie^ ment des droits. Tout leur est bon pour atteindre leur bot et il n'est pas de subterfuge qu'ils n'emploient pour tromper les agents du fisc ; ils ne craignent pas de faire servir les choses les plus respectables et les plus respectées à l'accomplissement de leurs desseins. Les insignes eîfèrieurs de l'autorité sont vénérés parles Chinois avec une crainte respectueuse, justifiée du reste par la rigueur dei châtiments dont sont punis ceux qui osent en mésuser;

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néamoins, il arrive fréquemment que des bateliers necrai gnent pas d'arborer les couleurs de quelque haut mandarin pour faire passer eu contrebande les marchandises qu'ils transportent ; le plus souvent, comme cela avait eu lieu pour nous, les douaniers sont partagés entre le sentiment du devoir et la crainte d'ii^porluner un haut fonctionnaire ; ils se contentent alors de demander sa carte, et grâce à la vénalité, qui est à tous les degrés la maladie dominante du fonctionnarisme chinois, une gratification convenable achève de leur fermer les yeux sur les circonstances qui pourraient leur faire soupçonner une fraude. Mais si le contrebandier a négligé de faire la part assez belle aux employés de la douane, alors ceux-ci ne négligent aucun moyen de le surprendre et de le livrer à toutes les rigueurs de la justice.

La nuit n'était pas encore tombée que nous jetions l'ancre devant un petit village du nom de Tcha-Tien. Les Chinois ne voyagent jamais la nuit; il y a à cela plusieurs raisons dont la principale est la crainte des voleurs. C'est par le même motif que jamais un bateau ne s'arrête pour passer la nuit dans un endroit isolé, mais toujours devant une ville ou un village, et à proximité d'autres embarcations.

Nous nous étions arrêtés à très-petite distance du bateau monté par le préfet de Siang-Yang-Fou. Dès que le soleil eût disparu à l'horizon, un coup de canon tiré par la canonnière qui raccompagnait, nous avertit que la nuit était officiellement commencée. A partir de ce moment, et jusqu'au lever du soleil, le bruit de coups frappés à intervalles réguUers sur un tam-tam et sur un tambour nous permit de constater que les hommes de quart de la canonnière apportaient une vigilance scrupuleuse à informer tous les alentours de la présence d un bateau de guerre. Serait-ce là , comme on pour-

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rail le supposer un procédé charitable pour aviser les voleurs de ne point venir se jeter tète baissée dans le piège ? Ou bien, comme je serais plus tenté de le croire, serait-ce plutôt un moyen ingénieux employé par les soldats chinois pour éviter des rencontres au moins aussi désagréables aux uns qu'aux autres? En Chine, le défaut de sécurité sur les voies publiques commence avec la chute du jour ; que ce soit sur les routes ou sur les rivières, on n'y voyage jamais de nuit, par crainte des voleurs; dans les villes môme, on se renferme chez soi dès que le soleil a disparu sous l'horizon, et Ton noserait sortir dans la rue, même pour les motifs les plus graves. Ce n*est pas qu'il n'y ait point de police dans les villes chinoises ; mais elle n'inspire que peu de confiance, soit que l'on doute de la bravoure et du dévouement des agents, soit ce qui est plus grave» que leur probité et leur loyauté mêmes soient suspectées. Je me rappelle qu'un jour, ayant exprimé devant un chinois mon étomiement de voir que personne ne sortait plus dans les rues dès que la nuit était faite, bien qu'il y eût des rondes de police organisées pour protéger les habitants conlreles agressions nocturnes, il me répondit :

— On a trop peur cies voleurs.

— Il y a cependant des gardes de police, des soldatsqui doivent accourir dès qu'ils entendent du bruit et poursuivre les malfaiteur.

— Ohl non, me répondit mon interlocuteur, iesvo* leurs ont des couteaux ! h

De sorte que par suite de la crainte respectuense-que les voleurs et leurs couteaux inspirent aux soldats de police, ceux-ci laissent à ceux-là le champ libre, jus(jpi'sQ moment où prévenus d'avance qu'un petit groupe de ces misérables se trouve en certain lieu, ils les entourent eo nombre considérable et les surprennent. Dans ce cas,

les voleurs n'essaient généralement pas de faire la moindre résistance, car, connaissant bien les habitudes de la police chinoise, ils savent que, lorsqu'ils sont attaqués, c'est par des forces tellement supérieures qu*ils seraient nécessairement écrasés.

Nous étions donc mouillés sous la protection du tamtam de lat canonnière chinoise, protection bien plus efficace que celle de son canon, car l'un écartait, à coup sûr, le danger d'une agression dont n'aurait peut-être pas triomphé l'autre. Nous ne pouvions donc nous plaindre de ce voisinage bruyant et incommode ; nous avions, du reste, dans la soirée, fait connaissance avec une autre institution similaire des ports fluviaux de la Chine. Un homme monté dans une petite barque était venu réclamer de nous le paiement de la quote-part que lui devait chaque embarcation; c'était, je crois, trente ou quarante sapèques. Ce brave homme était veilleur de nuit de son métier, et passait tout son temps à se promener dans une petite barque au milieu des bateaux à l'ancre, en frappant à intervalles réguliers sur un morceau de bambou creux et sonore. C'est l'instrument employé par tous les veilleurs de nuit en Chine pour indiquer qu'ils s'acquittent de leur mission. Le plus grand effet que j'y reconnaisse, c'est qu'il permet aux voleurs de n'être jamais surpris, car ils peuvent suivre de loin, rien qu'à l'ouïe, tous les mouvements du gardien, et c'est probablement aussi le but que celui-ci se propose, afin d'éviter des rencontres dont il serait assurément le plus marri.

Cette campagne du Rou-Pè, dans les environs de Ran- Kéou, est charmante. Les rives sont bordées de maisons qui se succèdent à peu près sans intervalle et qui sont entourées de bouquets de saules et de bambous. Le saule est dans celte partie de la Chine l'arbre le plus répandu.

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Jusqu'à Gnan-Lo-Fou, c'est-à-dire jusqu'à la moitié â peu près du cours moyen du Ran, le voyage est assez monotone. Le fleuve est encaissé entre deux hautes banquettes de terre élevées par les riverains pour protéger les campagnes environnantes contre les inondations. De nombreux bancs de sable obligent le marinier à suivre un chenal dont les détours allongent considérablement la route. Ce sont ces ensablements qui, élevant progressivement le lit de la rivière, ont rendu son endiguement nécessaire. Les campagnes riveraines se trouvent, en effet, maintenant à un niveau inférieur au niveau moyen des eaux du Ran, de telle sorte que du sommet des berges on jouit d'un coup d'œil semblable à celui qu'offrent les parties basses de la Hollande. Au milieu d'une plaine immense bien cultivée et plantée de jeunes saules, on voit se dérouler le long ruban du fleuve sur lequel circulent des embarcations qui semblent flotter dans Tair, tant elles sont élevées au-dessus des objets environnants. La plupart des villages sont construits au pied des digues du côté de la campagne, de telle sorte que du bateau on ne peut les apercevoir; quelques-uns cependant se sont élevés sur des plateaux artiflciels annexés aux banquettes. L'un d'eux, le village de Ghe-Ha-Kéou, nous avait agréablement surpris par sa situation pittoresque et le riant aspect de ses maisons blanchies à la chaux; il est si rare en Chine, au moins dans le midi, de voir des villages qui ne soient pas tout en bois, que le moindre groupe de maisons construites en maçonnerie décèle immédiatement Texistence d'une aisance et d'un bien-être dont il est trop rare de rencontrer des marques.

Jusque-là, notre voyage s'était effectué le plus paisiblement du monde sans entraves ni embarras d'aucune sorte; les habitants témoignaient bien à notre vue quelque

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tohnement et quelque curiosité, mais jamais uu mot ou in geste malsonnant n'avait attiré notre attention. Le 17 lars, j'étais descendu à terre avec mon fusil, pour voir le lays et prendre un peu d'exercice ; sur mon passage, les ;ens sortaient de leurs maisons et accouraient pour me oir, échangeant entre eux les réflexions que leur inspiaient les différentes parties de mon costume. Celle qui les rappait le plus vivement était la chaussure, et depuis, j'ai oujours remarqué que c'était sur elle que se portait l'abord le regard de ceux qui nous voyaient pour la première fois. A un coude que formait le Ran, à peu ie distance d'un gros village dont j'apercevais les premières maisons, le batelier qui m'accompagnait me prévint qu'il était nécessaire de regagner le bateau, parce que, le chenal se dirigeant vers l'autre rive, nous allions être obligés d'y passer également. Gomme nous avions pris un peu d'avance, je descendis sur la grève pour attendre l'arrivée de l'embarcation qui devait me ramener à bord. Pendant ce temps, la foule s^était amassée autour de moi ; de crainte d'accident, j'avais retiré les cartouches de mon fusil. Le mécanisme de l'arme avait fort intrigué quelques-uns des hommes qui se trouvaient près de moi ; j'avais répondu amicalement à leurs questions et nous nous quittâmes en fort bons termes. Quelques instants après, pendant que nous passions devant le gros village dont je viens de parler, la population se porta en foule sur la grève en poussant les cris de Yang^Koueù Tze ! Yang-Kouei'Tze l terme de mépris qui signifie ^hle étranger y et par lequel les Chinois désignent les Européens. Au milieu de la foule, un honune mieux vêtu que les autres se distinguait aussi par l'animation de sa physionomie et de ses gestes, et, trouvant sans doute la distance qui le séparait de nous encore trop considérable, il sauta sur les bateaux amarrés au rivage, passa

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de l'un à l'autre jusqu'au dernier et, parvenu là, il se mit à nous apostropher avec véhémence, nous traitauf de Yang-PO'Tze^ expression que la canaille restée à terre répétait en chœur. Je n*ai jamais pu savoir quelle était exactement la valeur de cette insulte insolite, Texpression Yang-Po-Tze signifiant en chinois vieUs femme étrmgm. En même temps, il adressait à Lou-Kouei-Tang les invectives les plus violentes. Celui-ci, qui les comprenait mieui que nous, en fut beaucoup plus affecté. Une insulte particulièrement lui avait été droit au cœur, il avait été traité de Cantonnais. Or, malgré l'unité nationale de la Chine, les différences de caractère et de race qui distinguent les habitants des diverses provinces ne se sont jamais fondues, et ils affectent, les uns à l'égard des autres, le plus souverain mépris. Pour la plupart des Chinois, les Cantonnais, qui ont le privilège de fournir le^ meilleurs domestiques aux Européens, sont des êtres méprisables dont le nom devient dès lors une sanglante insulte. Aussi ne fûmes-nous pas surpris de la déconvenue de Lou-Kouei-Tang, qui était originaire du Kiang-Sou, ens'entendant apostropher delà sorte.ll en conserva unamer souvenir longtemps encore après que nous nous fûmes éloignés du lieu où s'était passée cette étrange scène. Je n ai jamais pu découvrir le motif de cette algarade ; cependant, je ne serais pas étonné que le meneur de cette petite échauffourée eût habité quelque temps l'un des ports ouverts aux Européens, et eût acquis à leur service,soit comme domestique,soit comme courtier d'affaires, l'aisance qui lui permettait de se montrer en public dans une tenue plus soignée que celle de ses concitoyens. Ce sont ceux qui ont le plus profité du séjour des Européens en Chine qui leur sont, en général, le plus hostiles et qui répandent contre eux dans l'intérieur do pays ces sentiments de défiance et d'hostilité que lespo-

pulations paisibles des campagnes, livrées à leur propre inspiration seraient, incapables de concevoir.

Le lendemain, un vent violent s'était élevé et retardait tellement notre marche qu'il devint nécessaire de nous arrêter une heure ou deux pour laisser passer le plus fort de la tempête. Avec elle, le froid était revenu assez vif, et nous n'avions pas trop de nos couvertures et de nos vêtements d*hiver pour nous garantir contre tous les vents coulis que laissaient passer entre eux les ais mal joints de notre maison de bois.

Le patron voulut, pour apaiser les esprits du fleuve et de l'air, leur offrir un sacrifice propitiatoire dont nous devions, d après les conventions, faire tous les frais. C'était affaire d'importance ; la cérémonie fut célébrée avec toute la solennité voulue, les papiers brûlés, les bâtons d'encens allumés, et les génuflexions prescrites accomplies au son étourdissant du tam-tam. Mais ce fut en vain ; le vent redoubla de violence pendant la nuit; il soufflait avec rage contre notre pauvre baraque dont nous avions peine à tenir les fenêtres closes, et poussait devant lui une sorte de neige fondue ou de pluie glacée qui suintait à travers tous les interstices des minces cloisons qui nous protégeaient seules contre les éléments déchaînés et venait inonder nos lits. Ce fut une triste nuit. La tempête continua toute la journée du lendemain et, malgré notre ennui, nous dûmes nous résigner à rester en place.

Enfin, le patron, pour lequel ce retard était fort préjudiciable, le prix de notre passage ayant été traité à forfait, vit exaucer ses prières ; le vent finit par tomber, et, le 24 mars à quatre heures du soir, nous arrivions à la hauteur de Gnan-Lo-Fou. C'est la résidence d'un préfet et la première ville de cette importance que nous eussions rencontrée depuis Ran-Kéou, sur un parcours de quatrevingt-dix lieues environ. La ville étant située à une cer-

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laine distance dans l'intérieur des terres, comme toutes les villes riveraines du Ran, nous ne pûmes la voir. Elle n'était représentée sur le bord du fleuve que par quelques huttes de marchands légèrement construites, et par les bâtiments de la douane.

Au-dessus de Gnan-Lo-Fou, l'aspect du pays se modifie beaucoup. A mesure qu'on se rapproche du cours supérieur du Ran» la contrée devient de plus en plus montagneuse; des rangées de hautes collines se profilent de droite et de gauche aux derniers plans, à demi perdues dans les vapeurs du lointain. Le lit du fleuve, qui cesse d'être encaissé par de hautes berges arlificielles, s'élargit énormément, mais, en même temps, sa profondeur diminue et les bancs de sable augmentent de nombre et d'étendue. A l'inspection des rives, on reconnaît que le fleuve se déplace, se creuse un nouveau lit dans les | alluvions qui ont autrefois comblé le fond de la vallée, et ce déplacement s'effectue de l'orient à l'occident. Ainsi, tandis que la rive droite, c'est-à-dire la rive occidentale du fleuve, est formée par une berge à pic que ronge constamment le courant, dont toute la violence se porte de ce côté, la rive gauche ou la rive orientale, au contraire, émerge presque insensiblement en une pente douce, formée par des dépôts sablonneux, et doit être couverte à une distance considérable à l'époque des crues. Le terrain et la culture changent en môme temps de nature. Tandis que dans la portion inférieure de la vallée du Ran les terres basses et marécageuses sont admirablement disposées pour la culture du riz, les terrains plus élevés et la terre plus friable de la partie supérieure se prêtent mieux à la culture du blé, du coton et du chanvre.

En même temps que le terrain et la culture, le régime alimentaire des habitants subit une modificatioo

profonde; nous quittons la région du riz pour entrer dans celle du blé. Désormais, le riz devient Tapanage de la classe aisée, même riche, de la population ; le reste se nourrit de farine de blé sous toutes les formes. La première notion de ce changement nous fut donnée à quelque distance au-dessus de 6nan-Lo-Fou, par des enfants qui, venus d'un village voisin, apportaient dans leurs paniers des petites galettes dorées à la mine fort appétissante et d'un bon marché extraordinaire. Malheureusement ces gâteaux étaient plus agréables à la vue qu'au goût ; c*est une sorte de pain sans levain ; néanmoins, lorsqu'il vient d'être cuit, c'est un aliment qui ne manque pas d'un certain charme.

A cinquante lis à peu prés au-dessus de Gnan-Lo-Fou, un groupe de montagnes assez élevées se dessina sur la rive droite du fleuve. Vu de loin, le sommet offrait à l'œil un aspect étrange; quelque chose comme une sorte de couronnement crénelé. A mesure que nous nous rapprochions davantage, ce détail s'accusait de plus en plus, et bientôt il n'y eut plus de doutes à avoir; c'étaient bien des fortifications qui ceignaient toute la crête de ce massif. Elles remontent à une époque fort ancienne ; elles ont été élevées sous la dynastie des Ming par les populations de la vallée qui allaient avec leurs familles y chercher un refuge à peu près inaccessible pendant les époques de rébellion. Ces contrées ont été, en effet, ravagées plus d'une fois par les rebelles. Les grandes plaines que nous traversions rappelaient à Lou-Kouei-Tang plus d'un souvenir de sa vie militaire : c'était là, au pied des montagnes qui s'étendent derrière Gnan-Lo-Fou, qu'il avait combattu les rebelles Nien-Féï. Au milieu du récit de ses campagues, il nous révéla un fait que je trouve assez curieux pour le noter ici.

Le supplice de la décapitation constitue pour les Chi-

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nois une peine infamante au premier chef et sa gravité s'accroît encore de toute l'étendue de leurs croyances superstitieuses. Us supposent que les défunts se retronvent dans le monde des esprits tels qu'ils ont quitté le monde mortel ; or, celui qui perd sa tète ici-bas ne la retrouve pas au bord des neuf fontaines, ce qui doit être assurément fort désagréable : aussi, lorsqu'un Chinois est condamné à la décapitation, n'y a-t-il pas de sacrifice que lui ou les siens ne soient disposés à faire, pour obtenir par faveur la substitution d'un genre de mort qui permette au supplicié de se retrouver au complet dans l'autre monde. Les Taé-Ping ou Tchang-Mao, qui affectaient un souverain mépris pour les doctrines religieuses de leurs compatriotes, décapitaient leurs prisonniers. Les Nien-Féî, plus respectueux des croyances et des préjugés de la population, achevaient les leurs à Taide d'un petit couteau avec lequel ils leur ouvraient la cm tide ; simple affaire de nuance.

Le pays que nous traversions continivfit à devenir de plus en plus montagneux et la vfJlée de moins en moins large. La roche dominante? était du grès rouge ; mais la présence de fours à chaux disséminés de distance en distance nous indiquait le voisinage de terrains calcaires. Le lit du Ran, toujours très-large, continuait à être encombré de bancs de sable qui faisaient décrire au chenal une multitude de sinuosités. Sur l'un d'eux, nous vîmes trois ou quatre pauvres diables occupés i laver dans une sébille en bois le sable de la rivière : c'étaient des chercheurs d'or. D'après les renseignements que l'on nous donna, ils pouvaient bien recueillir chacun en travaillant assidûment trois fen, un peu plus d'un gramme de poudre d'or par jour.

Le 27 mars au soir, malgré la rapidité du courant qui retardait de plus en plus notre marche» nous nous arré-

lions pour passer la nuit à la hauteur de 1-Tcheng-Sien, petite ville qui sert de résidence à un sous-préfet, à cent lis, dix lieues à peine de Fan-Tcheng.

Le 28 mars, à sept heures du soir, par un beau clair de lune, nous passions devant l'embouchure d*un afQuent du Ran, le Pé-Ro, à quinze lis, une lieue et demie deFan- Tcheng.

Nous avions mis quinze jours à parcourir depuis Ran- Kèou une distance d'environ cent vingt lieues ; il est vrai que le mauvais temps nous avait fait perdre deux bonnes journées.

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