‹ À travers la ChineChapitre 16 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Fan-Tcheng. — Les toitures chinoises. — Les agréments des Toitures. - La campagne de Fai|-Tclieng. — Une auberge de village. — La ToitoR embourbée. — Aide-toi, les hommes ne t'aideront pas. — Sauvetage de la voiture. — Un bac sur le Pé-fio. — Bo et Kiang. — Les deux régions. — Les mules et les conducteurs de voitures. — Les monuments commemoratifs. — Les brouettes à voiles. — Les routes. — Les Kang. — Cd fumeur d'opium. — Un pèlerinage. — Le mirage.

 l'endroit où commence ce que j*aî appelé le cours moyen dii Ran, c'esl-à-dire où, après avoir coulé jusquelà de Touest à Test, il fait brusquement un coude à angle droit, pour diriger sa course du nord au sud» se trouvent situées sur la rive gauche la ville commerçante de Fan- Tcheng, et juste en face, sur la rive droite, la ville forti* fiée de Siang-Yang-Fou, dont la première n'est â vrai dire que le faubourg. Siang-Yang-Fou est la résidence du Tse-Fou ou préfet, celui-là même dont nous avions ren» contré l'équipage sur le Ban, au moment où nous quiitions Ran-Kéou.De cette ville nous n'apercevions, de l'endroit où nous étions, que les vieux murs crénelés situés tout au bord du fleuve ; elle ne nous parut pas très-grande. Uuant à Fan-Tcheng, c'est une ville de commerce, et c'est

ont dire. Sa situation à la télé de la navigation du Ran ui donne, on le conçoit, une grande importance. Elle l'a pas à proprement parler de fortifications ; néanmoins, i peu de distance de l'endroit où nous étions arrêtés, tous pouvions apercevoir les ouvrages en terre dont liaient entourés plusieurs petits camps retranchés, occupés )our le moment par quelques bataillons de troupes arnées et instruites à Teuropéenne. C'est à ce voisinage juc nous avions dû d'entendre le matin, à notre grande surprise, une sonnerie de clairon qui nous avait reportés, )our un i istant, à bien des milliers de lieues vers TOcîident.

AFan-Tcheng nous avions, pour nous rendre à Si-6nanhuy à choisir entre plusieurs routes différentes. Le bassin du Ran-Kiang est séparé de celui du Ouei-Ro, où se trouve située la capitale du Ghen-Si, par une haute barrière de montagnes, sorte de contre-fort que projettent vers la Chine occidentale les hauts sommets du Koko- [^or et du Thibet oriental. 11 existe dans cette chaîne de montagnes deux passes fréquentées: celle de Ran-Tchong- Pou à l'ouest, qui fait communiquer les parties supérieures des deux bassins ; l'autre, plus généralement pratiquée par les marchands qui se rendent de Si-Gnan- Fou àRan-Kéou, s'ouvre vers le milieu de la chaîne et met en communication le bassin du Ouei avec celui du Tan- Kiang, petit affluent torrentiel du Ran qu'il vient rejoindre à une trentaine de lieues au-dessus de Fan-Tcheng. Il existe encore une autre route qui permet, en faisant un coude vers l'Orient, de tourner les derniers échelons de la chaîne des Tsing-ling, et de passer ainsi plus facilement du bassin du Ran dans celui du Rouang-ro, et de là dans la vallée du Ouei-ro, son affluent.

De ces trois routes, la plus courte en distance est la seconde ; mais la troisième est beaucoup plus facile et abrège les lenteurs inévitables d'un voyage par eau sur

des torrents dont il faut péniblement remonter le cours impétueux et difficile. G*est sur elle que se reportèrent nos préférences.

La voiture chinoise dans laquelle nous allions déor mais voyager est une sorte de petite charrette montée sur deux roues et repose directement sur Tessieu; letoQl est construit de la manière la plus économique, en bois, presque sans le secourt» de la moindre ferrure. Les roues, très-minces par rapport à leur diamètre, sontcer clées en fer, et pour prévenir l*usure trop rapide des deux joues de la jante par leur frottement dans les ornières, on lésa garnies de plusieurs rangées de gros clous de fer dont les tètes arrondies décrivent à leurs surfaces des dessins bizarres. La charrette est surmontée d'une légère charpente hémi-cylindrique qui, reconverti d'une grosse toile dont les pans recouvrent également leî cotés, la transforme en une sorte de voiture fermée, protégée de la pluie et du soleil, où l'on ne peut se tenir autrement que couché et dont l'unique et étroite orner ture est placéee sur le devant. En avant et en arrière de cette espèce de boîte, le châssis de la voilure se prolonge quelque peu. Sur la saillie d'arrière on attache les bagages. qui sont ainsi exposés à toutes les intempéries; sur Vautre s'assoit le conducteur, les jambes pendantes au deho!^. Quant à l'attelage, il se compose de deux mules dont l'une est attelée entre les brancards, tandis que l'autre tire, non pas en flèche, mais sur le coté droit du véhicule où viennent s'attacher les traits.

Si peu confortables et si peu rapides que fussent (^ mauvais chariots, nous dûmes cependant les louer à un taux exorbitant. L'élévation inusitée des prix était justifiée, paraît-il, par l'affluence des voyageurs. Nous étions. en effet, arrivés à Fan-Tcheng justement à l'époque où les licenciés de l'empire, candidats au doctorat, seren*

ei

daient à Péking pour y subir ce dernier examen. Discuter eût été inutile ; il fallut nous soumettre et payer 94 taQls, c'est-à-dire 750 francs pour quatre voitures et neuf mules. D'après les clauses du contrat, le voyage, d'une longueur totale de 1,800 lis ou 180 lieues, devait s'effectuer en 18 jours; et pour ne pas être livré complètement à la merci de nos conducteurs, qui eussent pu nous causer les plus grands ennuis, et s'affranchir même (le leurs obligations, s'ils eussentélé payés d'avance, nous ne devions leur remettre les sommes qui leur revenaient que dans le courant du voyage , en quatre fois. Seulement, pour éviter toute contestation, nous dûmes payer immédiatement le prix convenu à l'entrepreneur de transports avec lequel nous avions traite. Apres avoir prélevé sa commission, il divisa le reste en un certain nombre de petits paquets soigneusement pesés, étiquetés et scellés, qu'il nous rendit. Chacun d'eux portait lisiblement écrit, le nom de la ville où nous devions le remettre au conducteur dés que nous y serions arrivés. Nous restions donc détenteurs du salaire de nosvoiturie.rs, mais nous devions leur remettre intacts les paquets d'argent, tels qu'ils nous avaient été remis par la maison avec laquelle nous avions traité, et dont la responsabilité dégageait la nôtre, au cas où le poids d'argent qu'ils contenaient ne se fût pas trouvé exact. Tout barbare que puisse paraître ce procédé, il est, en définitive, le plus commode et le plus pratique, le seul enfin qui soit une garantie, pour le voyageur, de la fidélité de ses guides, et pour le conducteur, du paiement intégral de son salaire.

A l'heure indiquée, tout était prêt et nous prenions chacun possession de la voiture qui nous était destinée. Ce n'est pas sans un peu de peine que nous étions parvenus à nous y glisser par l'étroite ouverture diminuée encore de toute l'épaisseur de nos objets de literie qu'on avait étendus dans \t fond d» lu charrette pour notre

plus grande commodité. La précaution n'était pas înatile, ainsi que nous eûmes bientôt loccasion de nous en apercevoir. Le premier coup d'œil jeté à l'intérieur de notre carriole nous avait mis en bonne humeur; l'èquipaee nous paraissait assez drôle ; nous étions fatigués du bateau, ^t nous éprouvions un certain plaisir à ce changement qui avait pour nous tout Tattrait de la nouveauté.

Enfin, la caravane s'ébranle et nous nous mettons en route. Mais je n*avais pas eu le temps de crier d'arrêter que déjà deuK ou trois cahots m'avaient envoyé me heurter la tête et le front d'une paroi sur l'autre. Du coup,le charme avait disparu; les qualités imaginaires dont je m'étais plu à doter ma voiture s*évanouissaient pour faire place aux plus affreux défauts. Arc-bouté des deux mains contre les montants des parois, je m'épuisais en efforts surhumains pour résister aux chocs incessant qui, si je n'y eusse pris garde, eussent fmi par me mettre la tête en pièces. Mon conducteur me regardait sournoisement et riait sous cape de ma mine déconfite et de mes efforts inexpérimentés.

Peu à peu, je finis par m'habituer à ces violentes secousses, et je m'y accoutumai si bien que vers la fin du voyage il m'arriva plus d'une fois de m'endormir en voiture.

Après avoir longé pendant quelque temps les quartiers extérieurs de Fan-Tcheng, nous eûmes bientôt regagné la grande route de Péking. C'est cette route que nous dévions suivre jusqu'à la ville de Siang-Tcheng^Sien, sur le Jou-Ro. Jusque-là le pays, sinon la route même que nous allions suivre, avait été déjà traversé par plusieurs voyageurs européens.

Mais, au delà de Siang-Tcheng-Sien, k portion de route inclinée du sud-est au nord-ouest, qae nous allions

parcourir jusqu*à Chen-Tchéou sur le Rouang-Ro, n'avait encore été suivie par personne.

Au moment de notre départ de Fan-Tcheng, le temps était assez beau. Cependant quelques gros nuages qui paraissaient à Thorizon m'avaient causé une certaine inquiétude; nous n'étions pas encore très-éloignés que le temps était tout à fait pris et qu'une petite pluie fine et persistante se mettait à tomber ; la terre détrempée cédait sous les roues étroites de nos voitures, qui, à chaque instant, prenaient, selon la profondeur des ornières, des inclinaisons inquiétantes. En certains endroils, la route était tellement défoncée que nos conducteurs, peu soucieux de s'embourber, jugèrent plus prudent de passer au travers des champs qui la bordaient des deux côtés. Ce n'est pas sans un certain étonnement que je les vis empiéter aussi facilement sur des propriétés privées ; mais à regarder leur air insouciant et naturel et les traces encore fraîches laissées par ceux qui nous avaient précédés, je dus me convaincre que c'était un usage établi et que c'aurait été perdre mon temps de leur faire sur le respect dû à la propriété la moindre observation.

Les difficultés du trajet avaientjeté un certain désarroi dans l'ordre de marche de notre petite colonne ; la distance qui séparait l'une de l'autre chaque voiture avait fini par s'accroître insensiblement et bientôt même nous avions perdu de vue, bien loin derrière nous, la grande voiture à trois mulets qui portait, avec le cuisinier, la plus grande partie de nos bagages. Les trois autres, moins lourdement chargées, se rejoignirent à une heure et demie, à l'entrée d'un petit village situé à trente lis de Fan- Tcheng, et les conducteurs, après s'être consultés et trouvant le temps trop mauvais, se décidèrent à s'y arrêter sans pousser plus loin pour ce jour-là, bien que nous n'eussions pas encore atteint le terme de l'étape régie-

mentaire. Après avoir bien cherché, on finit par découvrir une auberge dans laquelle on nous fit entrer; mais quelle auberge! grands dieux ! Au fond d*une cour dont la pluie avait achevé de transformer le terrain fangeux en mare infecte, s'élevait une grande halle, soite de grange ouverte à tous les vents, au sol de terre battue et dont l'ameublement se composait d'une table boiteuse, couverte dune poussière vénérable, et de deux bancs de bois. De chaque côté s'ouvraient deux réduits obscurs où Ton apercevait quelques cadres de lits vermoulus. Encore étions-nous bien heureux d'avoir trouvé cet abri. Sur Tun des côtés de la cour, un hangar garni de quelques mangeoires devait servir d'écurie à nos bètes de trait; tout à côlé une petite cabane où se trouvaient deux ou trois bottes de paille de sorgho et un hache-paille servait de grenier à fourrages. Le bâtiment du devant au milieu duquel s'ouvrait la porte d'entrée comprenait d'un côté le logement du maître de l'auberge, de l'aulre, la cuisine.

Un peu inquiets du sort de notre grande voiture dont on ne nous signalait point l'arrivée, nous résolûmes de rallendre en cet endroit, quitte, lorsqu'elle nous aurait rejoints, et si le temps s améliorait un peu, à obliger nos gens d'aller chercher un meilleur gîte un peu plus loin. Pendant ce temps, nos conducteurs, qui avaient été trempés par la pluie, avaient allumé dans un coin de la halle où nous étions réfugiés un grand feu de bois humide devant lequel ils se mirent en devoir de faire sécher leurs bardes toutes mouillées. Il en résulta une fumée si épaisse que nous en étions presque suffoqués ; l'un d'eux, pour faire sécher le fond de son pantalon, dont il ne pouvait se dépouiller sans manquer aux lois de la décence, avait imaginé de se mettre à cheval au-dessus de la flamme qui venait lui lécher les reins, dans une posture si grotesque, que, malgré notre ennui, nous ne [lûnies nous empêcher

d'en rire. Le maître de l'auberge, vieillard de plus de soixante ans, un peu cassé, mais encore actif, allait et venait, portant ici du bois,hachant la paille, ou mesurant le grain pour les mules, et trottant pieds nus, malgré le froid qu'il faisait, dans la boue visqueuse de la cour, tandis que son fils, espèce de géant à Tair bonasse et nonchalant, âgé d'une trentaine d'années à peine, se prélassait auprès du feu, en compagnie de nos voiluricrsavec lesquels il avait entamé une petite conversation.

En attendant, le temps passait, trop lentement au gré de notre impatience, et nous ne voyions rien venir. Enfin vers trois heures, le conducteur de la grande voiture arriva seul, trempé jusqu'aux os et l'air navré. Pressé de questions, il nous apprit que, moins heureux ou moins adroit que ses camarades, il avait laissé embourber sa charrette dans une fondrière d*où tous ses efforts n'avaient pula retirer; son attelage était épuisé, et laissaht le toutà la garde du cuisinier, il était venu jusqu'au village pour demander de l'aide. Ses camarades écoutèrent ce récit d'un air indifférent et restèrent Fourds à ses prières; malgré notre intervention personnelle ils conservèrent leur impassibilité et refusèrent de se déranger. Nous n'avions aucun moyen de les contraindre ; chacun d'eux n'était lié que pour son propre compte indépendamment des autres, de telle sorte que nous ne pouvions près d'eux faire appel qu à un mouvement de générosité spontanée, sentiment qui paraît absolument inconnu aux basses classes de la société chinoise. Voyant qu'il n'en pouvait rien tirer, le malheureux charretier embourbé se décida à se mettre en quête d'aide dans le village ; il réussit à trouver une paire de bœufs de renfort qu'on lui louait pour mille sapèques.

Désormais, l'heure était trop avancée pour pouvoir songer a continuer notre route le même jour ; il était, de plus.

vraisemblable que la grande voilure arriverait trop lard pour que nous pussions mettre à contribution en temps utile les talents de notre cuisinier. Aussi, faisant contre fortune bon cœur, nous résignâmes-nous, en attendant, à tâter de ceux du cuisinier de Tauberge où nous avait fait échouer notre mauvaise étoile. Nous demandâmes au vieillard dont j'ai déjà parlé de nous faire servir du riz et quelque autre chose à manger. Mais de riz, il n*y en avait pas dans le pays. Nous l'avions, en effet, oublié, nous n étions plus dans la région du riz, mais dans celle du blé. Enquête faite, ce brave homme d'aubergiste n'avait à nous offrir qu'une espèce de grandes crêpes épaisses et indigestes assaisonnées à l'ail, quelques œufs durs, des pains cuits à la vapeur ou une sorte de pâtes assez semblables aux nouilles, cuites à l'eau. Tandis que nous essayions de calmer à l'aide de cette maigre pitance les tiraillements de nos estomacs, j'enviais l'appétit de nos conducteurs qui mangeaient à pleines bouches ce que nous avions, nous, tant de peine à avaler. L'inquiétude contribuait peut-être un peu aussi à nous serrer l'estomac ; la nuit allait bientôt venir et nous n'entendions pas parler de notre quatrième voiture.

A cinq heures et demie, les bœufs revinrent seuls et le récit que nous fit le bouvier était bien de nature à augmenter notre anxiété. Tous les efforts étaient restés vains; le vent et la pluie redoublaient de violence et la situation s'aggi avait d'instant en instant, à mesure que la journée s'avançait ; désespérés et effrayés de la position critique dans laquelle ils se trouvaient, le cuisinier et le conducleur perdaient la tête ; le premier pleurait et poussait des tamentations à attendrir les pierres; le second faisait le ko-téon sur la route devant les paysans, c'est-à-dire qu'il se prosternait la tète dans la boue, pour implorer leur aide. 11 n'y avait pas de temps à perdre ; nous ne pouvions

laisser nos bagages abandonnés pendant toute une nuit, sur une grande route, au risque de les voir pillés par les habitants du voisinage. Une nouvelle tentative prés de nos conducteurs pour les décider à envoyer Tune de leurs voitures vide pour aider à décharger la grande ayant échoué comme les précédentes, nous nous le tînmes pour dit, bien résolus, cependant, à nous souvenir de leur mauvaise volonté lors du règlement définitif des comptes. Puis nous fîmes chercher dans le village dix hommes de bonne volonté qui, moyennant salaire, consentissent à aller tirer notre équipage du mauvais cas dans lequel il s'était mis.

Ce ne fut qu'à dix heures du soir que nous vîmes le terme de nos inquiétudes. Après avoir entièrement déchargé la voiture , les dix paysans Tavaient retirée de la fondrière; mais comme il eût été trop long de l'amener jusqu'à l'endroit où nous étions, et comme d'ailleurs le conducteur, rebuté par un si malheureux début, aimait mieux perdre l'avance d'argent qui lui avait été faite à Fan-Tcheng et renoncer à continuer le voyage, on s'était contenté de la remiser provisoirement avec son contenu, toujours placé sous la garde du pauvre cuisinier, dans un hameau voisin du lieu de l'accident.

Le lendemain matin, Lou-Kouei-Tang loua un cheval dans le village et partit pcmr aller chercher une autre voiture à Fan-Tcheng ; à son retour, il nous apprit que le charre ' tier embourbé n'ayant pu rendre l'avance d'argent qui lui avait été faite, l'entrepreneur de transports avait mpitoyablement fait vendre, pour se rembourser, un de ses mulets.

Le surlendemain le soleil se levait à peine que nous étions déjà au bord du Pé-Ro, attendant l'arrivée du bac qui devait nous transporter, nous et nos voitures, sur l'autre rive. Le passage se fait très-facilement ; la rivière peu

profonde et d'une très-faible largeur en cet endroit n'a presque pas de courant.

Le bac est une espèce de grande barge carrée sur les boidages de laquelle on a placé côte à côte une rangée de forts madriers ; c'est sur cette manière de plancher qu'on amène les voitures et les mules préalablement dételées. Deux hommes suffisent à la manœuvre, et se contentent d'une très-modique rétribution; qu'on en juge: ils ne nous demandèrent que vingt-quatre sous pour le passage de quatre voitures, de huit mules et de huit personnes; encore faut-il tenir compte de ce que, nous ayant reconnu^ pour étrangers et nous voyant voyager en si nombreux équipage, ils avaient dû élever leurs prétentions bien audessus de l'ordinaire.

Depuis la veille le temps s'était remis définitivement au beau et là chaleur commençait à se faire sentir peutêtre un peu plus que nous ne l'eussions désiré ; le soleil n'avait pas de peine à faire disparaître les dernière^ traces de l'orage sur des terres légères aussi promptes a s'assécher qu'à se détremper, et nous avancions rapidement sur les routes redevenues carrossables. Peu après avoir passé le Pè-Ro, nous apercevions les murs de briques crénelés de Sin-Yé-Sien, petite sous-préfecture assez proprette où nous ne fîmes que nous arrêter pour déjeuner. C'était la première ville de quelque importance que nous rencontrions depuis que nous étions entrés dans la province du Ro-Nan; depuis la veille, en effet, nous avions quitté la province du Rou-Pé, à traders laquelle nous avions constamment voyagé depuis notre départ de Ran-Kéou. Le nom de la province du Ro-Nan, qu'il ne faut pas confondre avec celle du Rou-Nan, signifie le midi du fleuve; le fleuve, ici, c'est le Rouaog-Bo ou fleuve Jaune. Ro et Kiang sont les deux termes qui en chinois servent à désigner indistinctement les fleures

et les rivières ; mais leur emploi semble dépendre d'une certaine localisation géographique sur les confins de laquelle nous étions arrivés : ainsi, tandis que dans le midi et le centre de la Chine la plupart dès fleuves et rivières portent le nom de Kiang, témoin le Ta-Kiang, le Ran-Kiang, le Tche-Kiang, etc., dans le nord, au contraire, on ne retrouve plus guère que le terme de Ro : ainsi le Rouang-Ro, le Pé-Ro, le Ouei-Ro, etc....

Il y a ici un phénomène 'fort remarquable et qui mérite, je crois, de fixer l'attention. Au point de vue géologique en général, la Chine peut être partagée en deux régions bien distinctes : Tune, celle du midi et du centre, où les roches dominantes appartiennent aux terrains d*origine plutonienne ou à ceux de l'époque carbonifère; Taulre, celle du nord, où ces mêmes terrains sont presque partout recouverts en couches épaisses d'un diiuvium récent, d'une nature toute spéciale, que les Chinois nomment Ronang-tou, terre jaune. Ces deux régions peuvent être délimitées par une ligne idéale qui, partant du Ko-Ko-Noor, suivrait d'abord la chaîne de montagnes qui sépare les tributaires du Rouang-Ro de ceux du Ta-Kiang jusqu'à Fan-Tcheng, et s'étendrait diagonalement de celte dernière ville jusqu'à l'embouchure du Yang-Tze-Kiang.

Et ce qu'il y a de singulier, c'est que ce n'est pas seu* lement la nature des terrains qui différencie ces deux régions; tout subit en passant de l'une à l'autre de profondes modifications. Le climat, la culture, l'alimentation, le mode d'habitation, les moyens de locomotion» jusqu'aux termes mêmes de la .langue usuelle, portent l'empreinte de ce changement. Si dans l'une de ces régions l'humidité persistante, le faible écart des termes extrêmes de la température, et l'existence d'une saison de pluies abondantes» caractérisent le climat, dans l'autre,

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le régime le plus habituel est celui d*une sécheresse presque continue et d*écarts énormes entre les températures de Tété et de Thiver. Tandis qu'au midilerizforDie Télément dominant de la culture et de ralimentatioD,aQ nord il est remplacé par le blé, le maïs et le millet; au sud, Tabondance du bois fait exclure à peu près tous les autres matériaux de construction; dans le nord, an contraire, le bois est rare et les habitations sont presque toutes construites en terre. Si d*un côté, grâce à la douceur du climat, Tusage des appareils de chauffage est inconnu, de Tautre, la rigueur des hivers a rendu nécessaire remploi des kang^ sorte de poêles déterre sur lesquels on couche. Les Chinois du midi jugent inutile d'eatourer leurs villages d*aucun ouvrage défensif; ceux du nord les abritent tous, quelque petits qu'ils soient, derrière un terrassement. Ici tous les transports se font par eau; là, ils se font par terre. J'ai montré tout à Theure que ce qui s'appelait Eiang dans le midi se nommait Ro dans le nord. U n'est pas jusqu'au terme même par lequel on désigne le patron d'un bateau ou d'une auberge qu'il ne soit nécessaire de modifier. Dans le midi on fait usage de Texpression Lao-Pan, vieil administrateur (l'épitbète de vieux est en Chine la marque du respect); au nord, pareille désignation serait presque considérée comme une injure, et il faut lui substituer celle de Tchang-Kouei-Ti, caissier^ qui, parait-il, est regardée conune plus honorable.

Il semble donc que la qualité du sol ait réagi sur les mœurs, les usages, jusque sur le langage : n'est-ce point un exemple curieux de l'influence que telle ou telle nature de terrain peut exercer sur les populations qui vivent à sa surface?

Pour hâter le terme de notre voyage, nous avions décidé nos conducteurs à doubler, de fois à autre, 1^

Hapes, moyennant une gratification supplèmentuire. En 'aison du long trajet que nous avions à faire, nous parions de très-bonne heure. Après six lieues parcourues fune traite, nous nous arrêtions d*ordinaire, vers neui beures du matin, pour déjeuner et laisser un peu souffler nos mules. Les pauvres bêtes font un rude métier et une maigre chère. Marchant tous les jours sans arrêt, elles n'ont pour manger et se reposer que la durée de la nuit. Les Chinois n'ont pas encore inventé pour les particuliers les relais de poste, et ce sont les mêmes bétes qui vous conduisent d une extrémité à lautre de la route que vous avez à parcourir ; elles n'ont pour se refaire que de la paille de Kao-Liang (^), quelquefois un peu de son ou, lorsque Ton veut en obtenir un surcroit de travail, une petite quantité d'une graine qui ressemble à la vesce. Afin de pourvoir aux be« soins de leurs bétes, les conducteurs sont obligés de se relever deux ou trois fois dans la nuit; celte obligation avait inspiré à Tun des nôtres, vieux roué qui avait blanchi sous la poussière des grandes routes, un nouveau moyen de nous exploiter. Chaque soir nous le voyions arriver vers nous en répétant le mol«La-Tchou » (chandelle) ; la première fois, croyant que sa provision était épuisée et qu'il n'avait pu la renouveler dans le pays, nous Jui en fîmes donner quelques-unes par notre cuisinier. Encouragé par ce premier succès, il était revenu à la charge, et, reconnaissant que nous subirions plus d'ennuis en essayant de résister qu'en cédant à cette nouvelle exigence, nous avions pris le parti d'en rire en baptisant son auteur du nom de « .vieux La-Tchou, » autrement dit « le père chandelle. »

Dans la cour d'une auberge où nous nous étions arrêtés

' C'est te sorgho*

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pour déjeuner» nous fimes, un jour, la rencontre d'une grande voiture au-dessus de laquelle se déployait un petit drapeau d* étoffe jaune. Le contenu de cette charrette, qui cheminait sous la conduite et sous la responsabilité officielle d'un soldat, était envoyé par le Ping-Pou ou ministère de la guerre de Péking jusque dans le Tûn-Nanil avait encore, avant d'arriver à destination, pour deux ou trois mois de voyage.

A mesure que nous avancions, le pays s'élevait par une pente presque insensible et l'on commençait à distinguer, vers l'ouest, quelques chaînes de montagnes encore assez éloignées. De distance en distance, le long de la route, on apercevait des monuments en pierre soigneusement construits, soile de portiques dans les niches desquels se trouvaient encastrés de grands blocs de marbre noir bien poli, sur lesquels étaient gravées de longues inscriptions relatant quelque événement mémorable ou les actions méritoires de quelque personnage illustre. A un certain endroit nous fûmes arrêtés par un long convoi de chariots traînés par des bœufs et chargés de houille. Ce charbon provenait, à ce que l'on nous dît, des montagnes que nous voyions poindre à Thorizon et coûtait un sapèque la livre, pris à la mine.

Un peu plus loin, mon conducteur s'arrêta un instant devant l'étalage d'un marchand forain pour faire emplette d'un bracelet de marbre. Il y avait là une foule de petit» objets travaillés avec soin, en marbre blanc ou teinté de rose ou de vert ; des bouts de pipes, des anneaux, des bracelets, etc.... Les Chinois excellent dans tous ces petits travaux qui exigent plus de patience et d'adresse que d'invention. La présence de ces objets dont les matëriaui étaient évidemment fournis par les localités du voisinage était pour nous une indication certaine de la nature des roches qui constituaient le massif des Fou-Nîeou-

LA PnOVlNCE DU RO-NAN. 240

Chan, dont nous nous rapprochions à chaque instant. Le pays que nous traversions en ce moment avait l'air plus peuplé ou du moins plus vivant et plus animé. Des paysans plus nombreux occupés dans la plaine aux travaux de Tagricullure ; une campagne plus accidentée ; les villages plus rapprochés ; des bouquets de cyprès dont le feuillage sombre couvre les sépultures en tumulus répandues par petits groupes au milieu des champs; les monuments commémoratii's élevés de distance en distance sur le revers du chemin ; les convois de chariots pesamment chargés ; les voitures que nous rencontrons plus fréquemment ; des voyageurs qui, le paquet sur Tépaule, suivent allègrement à pied le sentier frayé sur le bord'de la route ; de robustes campagnardes aux traits hâlés par le soleil, à la coiffure savamment échafaudée, qui vaquent en plein air, aux abords des villages, à leurs occupations rustiques : tels sont les traits saillants du tableau dontles scènes variées se déroulent sous no's yeux. De temps à autre, un grincement sonore nous révèle l'approche d'une brouette, et nous ne tardons pas à apercevoir l'appareil surchargé de fardeaux et péniblement poussé par un malheureux qui applique toute son attention à le maintenir en équilibre. Quelquefois ce pauvre homme profite d'un vent favorable pour se procurer quelque allégement à son rude labeur; il plante deux petites perches sur sa brouette et tend entre les deux une pièce d'étoffe grande comnie une serviette; le vent gonfle cette espèce de voile et l'aide à pousser en avant l'incommode machine. De distance en distance, s'élève sur le bord du chemin quelque poste militaire dont la présence est signalée de loin par trois petits cônes de maçonnerie, recouverts d'un enduit de chaux qui leur donne l'apparence d'énormes pains de sucre; en face s'élève une tour à signaux dont la forme est celle d'une pyramide tronquée.

Jusqu'alors, les routes, sans être bonnes, n'avaient pas opposé d*obstacles sérieux à notre trajet ; les roues, engagées dans de profondes ornières séchées et durcies par le soleil, se trouvaient guidées dans une sorte de rail creux où elles roulaient sans difficulté. Ce jour-là nos mules éprouvèrent une résistance à laquelle elles n'élaient pas habituées et notre marche s'en trouva ralentie. La raison de celte résistance était bien naturelle: on venait de réparer la route. Les paysans convoqués par corvée pour ce travail se répartissent de chaque côtéda chemin par escouades avec pioches et pelles, y creusent un fossé et en rejettent la terre qu'ils égalisent à la surface de la chaussée. On conçoit qu'un pareil procédé de réparation transforme sur-le-champ une roule passable en une affreuse terre labourée où la marche est vingt fois plus pénible ; si le temps se fût mis à la pluie, toute cette terre meuble, détrempée par l'humidité, se sérail changée en un vaste bourbier d'où nous ne serions certainement pas sortis. A Tendroit où nous étions parvenus, on semblait mettre une grande activité à Texécution de ce travail public ; nous fîmes même la rencontre d'un mandarin qui s'était fait porter jusque-là dans sa chaise officielle pour inspecter les travaux. II parait qu'on attendait sons peu quelque haut fonctionnaire envoyé par le ministère des travaux publics de Péking pour rendre compte de l'état des routes dans cette partie de l'empire ; c'était là le seul motif de tout ce mouvement.

Les routes chinoises ont une physionomie toute particulière qui tient à leur mode même de construction; comme elles ne sont pas empierrées, la terre qui en forme le sol est facilement broyée par les roues et réduite en une fine poussière fort incommode pour le voyageur et que le moindre vent emporte au loin. Peu à peu, elles ont ainsi fini par se creuser et présentent l'aspect d'un large fossé flanqué

de deux talus. Dans les endroits où la terre plus meuble est de moindre résistance» cette dépression atteint des proportions considérables.

Le 3 avril, à sept heures du soir, après avoir fait cent cinquante lis, nous nous arrêtions enfin dans un petit village du nom de Tsang-Ro-Tien. Le bâtiment principal de Tauberge étant déjà occupé, nous dûmes nous contenter d'un misérable logement qui ressemblait plus à une écurie qu a une chambre. Pour coucher nous n'avions point de lits, mais un fcanjT déterre sur lequel on avait étendu une couche de paille recouverte de nattes grossières. Le kang, que nous voyions pour la première fois, et qui est commun à toute la région du nord, est une sorte de grand poêle qui occupe la plus grande partie de la pièce; il tient lieu à la fois de siège et de lit; le plus souvent construit de terre ou de briques, il se compose quelquefois simplement d'un mur bas où viennent s'appuyer les extrémités de planches mal jointes sur lesquelles on étend des nattes.

Au moment de nous coucher, nous reçûmes la visite du personnage qui occupait le bâtiment principal. C'était un homme d'un certain âge, mandarin d'ordre inférieur, qui était, pour le moment, chargé de surveiller la répa* ration d'une partie de la route. Sa visite était quelque peu intéressée ; le malheureux avait contracté la funeste habitude de fumer l'opium, et sentant bien tous les ravages que la pernicieuse drogue exerçait sur sa santé, il avait le plus vif désir de rompre avec elle. Mais l'opium a ceci de particulièrement pernicieux que, lorsqu'on s'y est accoutumé, il est plus dangereux d'en cesser l'usage que de le continuer. Ce pauvre homme avait entendu dire que les Européens possédaient un médicament qui atténuait les fâcheux effets d'un changement de régime et il venait nous prier de lui en octroyer si peu que ce fût. Ce

n'était pas la première fois que nous entendions dire que les missionnaires protestants distribuaient dans les ports, aux fumeurs invétérés^ des pilules auxquelles ils attribuaient cette propriété bienfaisante; nous n'en avions pas avec nous ; il nous fut impossible de satisfaire au désir de notre visiteur. Ce fut avec regret, car ce malheureux nous avait vivement impressionnés; originaire duKiang-Sou,ilhabitait près de Nan-King; un jourles rebelles Tchang-Hao lui avaient enlevé son fils, et depuis il ne l'avait jamais reVu ; pour chasser le chagrin que lui causait cette perte irréparable il s'était adonné à l'opium, cette absinthe de l'Orient, et, miné à la fois par sa douleur et par le poison, il voyait chaque jour décliner ses forces et s'acheminait rapidement vers ie tombeau.

Le jour suivant nous étions en route à trois heures da matin. Â la fraîcheur d'abord un peu vive de la nuit succéda bientôt après le lever du soleil, une chaleur accablante, rendue plus insupportable encore par la fine poussière que soulevaient les pieds des mules. Nous eûmes à traverser les lits desséchés ou presque taris de plusieurs petites rivières; nous étions alors aux sources des petits ruisseaux dont la réunion forme le Tang-Ro, le principal affluent du Pé-Ro. Dès que le jour fut venu, nous rencontrâmes sur la roule des groupes de plus en plus nombreux de paysannes endimanchées qui suivaient toutes la même direction, celle que nous suivions nousmêmes. Elles portaient en général à la main des paqueU de petits papiers dorés, plies en forme de bateaux; il n'y avait pas à s'y tromper, ces femmes se rendaient à quelque solennité religieuse; la plupart allaient à pied; quelques-unes se faisaient voiturer dans de petites charrettes traînées par un âne qu'un homme conduisait à la main. Dans ce long défilé nous vîmes beaucoup de femmes, très-peu d'hommes; en quelque pays que Ton soit

les premières attachent aux pratiques religieuses une importance beaucoup plus grande que les seconds.

11 était encore de bonne heure quand nous traversâmes la ville de Yù-Tchéou, préfecture de second ordre. Elle présentait, en ce moment, une animation extraordinaire ; c'était le but du pèlerinage et toutes les rues étaient encombrées d'une foule de femmes ; elles se pressaient surtout aux abords d'un temple qui, parait-il, jouit d'une grande célébrité* dans le pays. Pressés de continuer notre route, nous ne fîmes que traverser Yû-Tchéou, sans nous y attarder davantage à prendre de plus longues informations.

Peu de temps après en être sortis, nous rencontrâmes encore un convoi de huit ou dix charrettes chargées de paysannes en habits de fête qui se rendaient à la ville précédées de drapeaux et de parasols, aux sons criards de quelques instruments de musique.

La chaleur nous rendit encore témoins, ce même jour, d'un phénomène atmosphérique qu'il est rare de contempler en pays habité: je veux parler du mirage.

Divers paysages d'une transparence , d'une fluidité singulières, apparurent successivement devant nous et s'évanouirent quelques instants après pour nous laisser apercevoir des réalités d'un aspect tout différent.

C'est là un fait trop rarement constaté pour qu'il ne mérite pas de trouver une place ici.

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