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CHAPITRE XII

LA PROVINCE DU RO-NilN

In brouillard minéral. — Siang-Tcheng. — Les arcs de Kia-Sien. - Les femmes chinoises et les Paé-Léou. — La vallée du I-ro. — Une exhibition forcée. — Les commis-voyageurs en bibles. — Un ivrogne. — Le lœu. - Les tranchées du lœu. — Les routes encaissées. — Les éboolementsdn Icus» — Le Lo-Ro. —Le sel. — Un conducteur négligent — Les moûts de l'oreille de l'ours. — Un embarras de voitures. — Le chagrin de la Chine. — Un sacrifice au dieu du Fleuve. — Les bords du fltm jaune. — Une amazone chinoise. — Les marais salants du Fleuve jaune. — L'extraction du sel au Chan-Si. — Un conflit.

Le S avril, jour de Pâques, nous étions partis d'assez bonne heure et nous avions traversé vers huit heures du malin la sous-préfecture de Yé-Sien. Nous avions ensuite rencontré, sur notre chemin, le lit presque desséché d*une ou deux petites rivières; les ondulations du terrain s'accentuaient un peu plus, mais eu même temps la poussière de la route devenait beaucoup plus abondante. Nous nous étions arrêtés pour déjeuner dans le village de Jou-Ouen-Kiao, sur les bords du Gha-Ro, dont nous avions traversé le mince filet d*eau sur un ponceau de circonstance constiniit de branchages et de terre; quand nous en repartîmes, le vent s'était élevé et soulevait en épais tourbillons une poussière d'une

finesse extrême. Cette poussière, d'un blanc jaunâtre, réduite à un état de ténuité excessive, IloUaitdans l*air comme une substance impondérable ; elle pénétrait partout, s'attachait à tout ce qu'elle touchait ; en un clin d'oeil, nous étions devenus méconnaissables; ainsi poudrés, les cheveux et la barbe paraissaient complètement blancs; le visage était recouvert comme d'un masque, et la couleur des vêtements disparaissait sous une couche de matière impalpable. Les conducteurs, gris de la tête aux pieds, et doni les paupières irritées par l'acre poussière montraient leurs bords avivés et rougis, avaient un aspect étrange et fantastique. Le vent soufflait toujours plus violent et la tourmente augmentait; le nuage qui obscurcissait l'atmosphère continuait à aller en s'épaississant et finit bientôt par devenir assez opaque pour 10US dérober la vue des objets placés à moins de cent mètres de distance; en plein midi, l'œil pouvait contempler sans fatigue, au travers de ce brouillard minéral, le disque du soleil dépourvu d'éclat. Bien que n'étant pas encore complètement entrés sur son domaine, nous faisions ainsi connaissance avec le lœssj et cette journée nous donnait un avant-goût de ce qui nous attendait pendant toute la suite de ce voyage.

La sous-préfecture de Siang-Tcheng, dont nous ne fîmes que longer extérieurement les murs, le lendemain matin, est située sur la rive gauche du Jou-Ro. Cette rivière, d'un débit fort peu considérable à cette époque de l'année, est, en cet endroit, assez encaissée; la nouvelle route que nous avions prise côtoie d'abord la rivière, puis s'en éloigne assez pour la perdre de vue, tout en lui restant parallèle.

Kia-Sien est une petite sous-préfecture située à six ou sept lieues à l'ouest de Siang-Tcheng-Sien. Elle est l'un des rares endroits en Chine où nous ayons pu constater

l'existence de inonumenls portant tous les Caractères d'une haute antiquité. Les Chinois ne construisent pas solidement, et dans un laps de temps relativement court toutes leurs constniclions disparaissent pour faire place à d*autres. L'absence presque totale de monuments anciens est remarquable chez un peuple qui est, historiquement, le plus vieux qui existe à la surface dek terre. Les Paè4éou, ou arcs commémora tifs bâtis en pierre, sont les seules constructions qui offrent quelque résistance à l'action destructive du temps- Ce sont des portes élevées en travers des rues ou sur le bord des routes, pour perpétuer le souvenir de quelques personnages remarquables pour leur vertu ; de pareils monuments sont souvent consacrés à célébrer les mérites des femmes dont la fidélité conjugale s'est distinguée par quelque acte exemplaire. Un peuple qui a de pareilles traditions peut-il, à bon droit, être regardé comme un peuple arriéré et barbare ? Les Chinois croient aux vertus domestiques delà femme et honorent dans leurs épouses le sacrifice qu'elles font de leur indépendance à l'honneur et à la tranquillité du foyer conjugal. Ne peut-elle êtrefièredesa civilisation, la nation qui. honore assez les principes sur lesquels elle s'appuie pour élever un arc conounémoratifâ une femme qui, veuve de bonne heure, a su consacrer le reste de sa vie à la mémoire de son époux et lui garder, mort, la foi qu'elle lui avait jurée, vivant? C'est par de tels exemples que les Chinois ont su conserver intacte, pendant le cours des siècles, Tune des institutions qui fait plus que toute autre la force d'une nation : la famille. lis pensent que, pour n'être pas directe, l'influence de la femtne sur la*s#ciété n'en est que plus bienfaisante lorsqu'elle n'a d^àigres intermédiaires que ses fils et son mari. Ils ne croient -pas nécessaire de la mettre aux prises avec ces passions où se plaisent les tempéraments nerveux, et

Petits p^'U(«l aptes une peinture chinoise].

redoutent de l*exposer à des combats inutiles où quelque forte qu'elle soit, l'âme perd toujours de sa séréiiité. Pour eux, la femme est l'ange du foyer beaucoup plus que l'ornement des fêtes, et c'est en prenant au sérieux son rôle d'épouse et de mère qu'ils l'honorent. Ils consi* dèrent le mariage comme un engagement solennel, et non point seulement, comme un moyen détourné donné à la femme de conquérir son indépendance et d'échapper à la surveillance inquiète d'une mère ou d'une gouvernante.

Combien ne plaint-on pas, chez nous, les femmes chi< noises de la vie retirée qu'elles mènent ? La petitesse de leurs pieds les prive du plaisir de la danse ! La barbarie de leurs époux leur enlève la distraction des réunions élégantes et joyeuses ! Elles n'ont d'autre société que celle de leur mari ou de leurs enfants! Elles doivent s'ennuyer à périr. Encore, si elles sortaient! Mais elles ne vont jamais à pied ; et si la porte de leur prison s'ouvre quelquefois pour elles, ce n'est que dans une chaise à porteurs, rigoureusement fermée, qu'elles vont rendre visite à de rares amies ou à leurs parentes.

La femme chinoise ne se trouve point tant à plaindre. Pour elle, la maison de son mari n'est point une prison, et le soin de l'administrer l'occupe assez pour qu'elle ne trouve pas le temps d'y mourir d'ennui.

Elle sait qu'elle a à remplir une grande et noble mission: celle d'élever ses enfants, et elle s'y consacre sans arrière-pensée. Les joies intimes de la famille, le senti* ment du devoir accompli, l'estime de son époux et le respect de tous les siens, sont, à ses yeux , la récompense suffisante de son dévouement.

L'hommage public rendu aux vertus exceptionnelles de quelques-unes honore le sexe tout entier, et la haute considération dont est environné l'accomplissement du devoir entretient chez les femmes une émulation salutaire.

Il 8ufGt de vivre un certain temps dans Tintimitè de quelques |nembres de la bourgeoisie, pour reconnaître la fausseté de ce vieux cliché qui représente la femme chinoise comme une malheureuse esclave, que son maître considère et traite tout au plus comme un meuble sans âme et sans intelligence. N'y aurait-il pas une contradiction flagraidte entre une telle abjection d'un côté, et d*autre part, les honneurs publics dont il vient d'être question? Les Chinois sont trop amis de la logique pour qu'elle ait jamais pu exister. Ils ont compris le noble rôle que le Créateur a assigné à la compagne de rhomme. Ils lui ont fait une place, sa vraie place, large, honorable, au foyer domestique, et pour n'avoir pas à la mépriser dans sa chute, ils écartent de son chemin les obstacles qui pourraient la faire tomber. Qu'un individu jette un tison flambant sur un tas de paille et que, tout ébahi de la voir s'enflammer, il se sauve en criant :.Âu feu! vous direz : c est un fou ou un imbécile. Les Chinois ne sont ni l'un ni l'autre ; ils savent que la paille est inflammable; ils la mettent à l'abri du feu.

Depuis Jou-Tchéou, l'inclinaison du terrain était devenue beaucoup plus sensible; la route s'élevait, par degrés, sur les flancs de petites collines «calcaires qui formaient, vers le sud, les derniers échelons d'un groupe de montagnes trés-élevées, les Siong-rChan ou montagnes de l'Ours qu'on apercevait au loin dans le nord. La roule était plus fréquentée ; de nombreux convois de chariots traînés par des bœufs et chargés de houille nous barraient souvent le passage. Ces chariots sont trè&baset montés sur des roues de fonte coulées d'une seule fois; ces pièces témoignent d'une industrie assez avancée; quant au charbon de terre qui paraît assez abondant dans le pays et dont nous avions pu voir plusieurs dépôts depuis la veille, il provient, d'après les renseignements

qui nous furent donnés, de la chaîne des Siong-Ghan. Son exploitation donne lieu, à un trafic assez a«tif et les auberges du pays sont fréquentées par un grand nombre de rouliers, gens grossiers qui couvrent leurs murs d'inscriptions plus ou moins séantes. J en avais remarqué plusieurs dans l'endroit où nous nous étions arrêtés pour déjeuner; une particulièrement m'avait frappé d'étonnement ; elle témoignait d'un manque de respect inqualifiable envers l'impératrice. C'est la première et la seule fois que j'aie trouvé en Chine pareille trace publique de sentiments irrespectueux à l'égard de l'empereur ou des membres de sa famille.

Le petit village de Neué-Pou où nous arrivâmes le soir est pittoresquement assis sur le flanc d'un coteau verdoyant et bien cultivé. La grande cour de l'auberge où l'on nous fit descendre portait des traces du passage récent d'une bande de chameaux ; le fait est que nous en avions rencontré six ou huit, peu de temps avant d'arriver à Neuè-Pou. Attachés l'un à la suite de l'autre, ces grands animaux marchaient d'un pas lent et lourd, et tournaient vers nous leurs yeux étonnés et défiants, comme s'ils eussent senti que nous appartenions à une race inconnue. Ces chameaux, originaires des grands plateaux de la Mongolie où ils rendent d'inestimables services, sont assez fréquemment employés dans le nord de la Chine ; ils résistent bien au froid ; mais au contraire de leurs congénères des déserts de l'Afrique, ils souffrent de la chaleur.

En cet endroit, se révélait à nous pour la première fois, un caractère commun à tous les cours d'eau que nous devions rencontrer par la suite dans la région du l(BS8. Leurs eaux sans profondeur s'étalent sur le fond plat des vallées, et couvrent un espace qui atteint souvent une largeur énorme. Les rivières étant presque partout

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guéables, les ponts sont inconnus dans ce pays; là où il y a trop d*eau, des bacs les remplacent.

Le 8 avril, nous n'avions pas eu une très-grande distance à parcourir, de sorte que nous étions arrivés à quatre heures à Pé-Yang-Tchen, village où nous denons passer la nuit. A peine étions-nous entrés dans la cour de Tauberge, que tous -les habitants du lieu prévenus, je ne sais comment, de notre arrivée, y affluaient de toate part. Fatigués, couverts de poussière, nous n'aspirioDs qu'à pouvoir nous ratraichir et prendre quelque repos: cette foule curieuse choisissait donc fort mai son temps et nous n'étions, pour Tinstant, nullement disposés à servir de spectacle à ces villageois indiscrets. Nous étions donc rentrés dans l'appartement qui nous était réservé el nous en avions fait fermer les portes. Mais cela ne faisait pas le compte des curieux, et ils commencèrent à crever les carreaux de papier de la devanture et à exercer sur les portes des pesées sous lesquelles ils espéraient les voir céder. Mais s'apercevant que nous les avions barricadées et consolidées à l'intérieur avec des bancs ou des cadres de lit, ils eurent recours à des moyens plus énergiques; ramassant dans la cour de forts morceaux de bois, ils les introduisirent dans les fentes des portes qu'ils essayèrent de forcer à l'aide de ces leviers improvisés, au grand désespoir du maître de l'auberge. La situation devenait aussi embarrassante pour nous; si les portes qui ne pouvaient résister longtemps à de pareils efforts venaient à êla' enfoncées, au désagrément que nous cherchions à éviter viendrait s'ajouter l'humiliation d'une défaite. Le nieu^ n'était-il pas encore, puisque nous n'étions pas les plu^ forts, et qu'il n'y avait dans le village aucune autorité ^ laquelle nous pussions avoir recours, de devancer ce ternie fatal et d'avoir l'air d'accorder de bonne grâce ce qui'" nous aurait arraché un peu plus tard par force? io"

ÊLouei-Tang entra' donc en pourparler avec eux ; il fut convenu que les portes seraient rouvertes, et qu'ils pourraient nous considérer à loisir sans toutefois pénétrer dans l'appartement; mais qu'une fois leur curiosité satisfaite, ils se retireraient paisiblement. Le sacrifice accepté, il Dous fallut en subir l'exécution et vider le calice amer de l'exhibition publique. Heureusement une bonne contenance et quelques mots relevés avec à-propos eurent vite fait de mettre les rieurs de notre côté, et profitant de ce changement d'attitude, nous pûmes bientôt, avec l'aide de nos gens et de ceux de l'auberge que l'envahissement de leur immeuble finissait par gêner, renvoyer tout ce monde. Une fois, le dernier curieux parti, Taubergiste s'empressa de fermer la porte de la cour et de la verrouiller avec soin pour prévenir un retour de la population.

Nouseûmes,le soir môme, Texplication de cet accès d'indiscrétion qui ne s'était encore jamais manifesté au même degré sur notre passage. Deux ou trois jours auparavant, il était passé par le même endroit un voyageur qui traversait le pays dans des conditions bien faites pour exciter la curiosité des habitants. Revêtu du costume européen, il menait è sa suite deux voilures bourrées de petits livres imprimés en langue chinoise. Daiis tous les endroits où il s'arrêtait, il attendait que la foule se fût rassemblée autour de lui, puis, lorsqu'il se voyait entouré d'un auditoire suffisamment nombreux, il lui adressait en chinois un petit discours sur l'excellence de la religion de Yè-SouS et engageait ceux qui auraient le désir de posséder des éclaircissements sur ce sujet à lui acheter quelques-uns des petits livres qu'il avait rangés en tas derrière lui. La modicité du prix les mettait, du reste, kla portée de toutes les bourses ; il y en avait de deux

' C'est ^.a prononciation chinoise du nom de Jésus*

formats: ks plus grands coûtaient soixante-cinq sapèqnes chaque, les plus petits vingt sapèques seulement. 11 n'y avait pas à douter un seul instant que ce personnage ne fût un missionnaire protestant, et que les petits livres qu'il colportait ainsi de bourgade en bourgade ne fussent des extraits de la Bible traduits en chinois. On comprend l'effet que peut produire sur un peuple si peu as courant des nouveautés de la civilisation, ce procédé de propagande à l'américaine. Transformer un missionnaire en une sorte de Mengin voyageur, et lui faire débiter des morceaux des Écritures saintes au prix modique de deux sous, comme d'autres feraient de crayons merveilleux ou de flacons d'eau de rose du levant, ce de ces coups du progrés qui nous passent et les encore bien plus que nous. Néanmoins, à voir la faveur dont jouit ce mode de propagande parmi les missionnaires protestants , il faut croire qu'ils comptent beaucoup sur ses bons résultats. 11 y a certainement bieii(ie> illusions dans cet espoir ; je ne sais si la vente du Révérend avait été fructueuse à Pé-Yaug-Tchen : mais, si Its habitants avaient conservé un souvenir très-vif et trèir gai de son passage, ils n'en n'avaient pas agi delà même façon avec les petits livres, dont il me fut impossible, malgré mon désir, de me faire présenter un seul L'affluence des curieux était donc simplement le résultai d'une méprise. Avertis de l'arrivée d'étrangers, et croyant avoir encore la bonne fortune d'un petit speech en pleiu air, les villageois étaient accourus dans l'auberge, s'autorisant des précédents, ils avaient voulu nous arracher par l'obsession le spectacle qu'ils se croyaient timement dû.

Le lendemain nous dîmes adieu sans trop de re^^^ au village de Pé-Yang-Tchen. Nous avions toutes les rai sons du monde de ne pas en conserver un très-bon son'

venir. Outre le petit ennui que nous avait causé l'indiscrétion de la population, la veille au soir, nous avions encore eu, le matin même, une nouvelle alerte. Au moment de partir, Tun de nos conducteurs s*était pris de querelle avec le garçon de Tauberge. Ce charretier que nous avions appelé le « grêlé » et qui Tétait, s*il m'est permis d'employer cette image, au moins autant au moral qu'au physique, était certainement Têtre le plus désagréable du monde. Il nous avait révélé le mauvais esprit dont il était animé en plus d'une circonstance, et il n'était encore un peu retenu que par la crainte des châtiments dont nous avions menacé de le faire punir à. notre arrivée à Si-Gnan-Fou, si nous avions par trop à nous plaindre de lui. Il était, ce qui est rare en Chine, adonné à l'ivrognerie; à chaque station il avalait une petite tasse d*eau-de-vie de Kao>Liang, espèce d'eau-de-vie de grain, dont nous faisions usage comme d'esprit de vin à brûler; il s'entretenait ainsi dans un état d'ébriété latente qui ne contribuait pas peu à augmenter les défauts de son caractère. Ce jour-là, la fraîcheur du matin l'avait sans doute engagé à forcer la dose habituelle, et sous l'influence de cet excitant, il trouva trop élevée la note qu'on lui présentait pour la nourriture de ses mules; de là, contestation, gros mots, injures et voies de fait. Tout cela s'était passé en moins de temps que je n'en mets à le dire. Attirés dans la cour par le bruit et les vociférations, nous arrivâmes juste au moment où dans le paroxysme de la fureur, les deux champions venaient de s'emparer l'un d'une énorme trique qu'il avait trouvée près de lui, l'autre d'une fourche en fer dont il menaçait vilainement son adversaire. Nous ne pouvions laisser continuer ce combat, dont l'issue tragique eut pu nous créer des ennuis et des complications déplorables ; nous allions intervenir;

mais Lou-Kouei-Tang, embrassant la scène d*un coup d*œil nous avait prévenus, et s*élançant entre les com^ battants, il les avait séparés; il nous rendit, en celte circonstance, un grand service.

Pé-Yang-Tcben marque, en outre, pour nous, le commencement de la vraie région Au lœss, et lorsquoDen aura vu la description, on comprendra que ce point de départ ne nous ait pas laissé de souvenirs fort agréables.

Le lœss est une formation géologique singulière qui semble toute spéciale au nord de la Chine, et particulièrement au bassin du Houang-Ro. Ce n'est plus de la terre, ce n*est pas encore une roche; c*est si Ton veut me permettre cette expression, une pierre en voie de formation, ou pour mieux dire une pierre qui n*a pas eu le temps de se durcir, de se solidifier. Il en a déjà l'homogénéité, la cohésion ; il n'en a pas encore la densité ni la dureté; friable et tendre, il se laisse entamer par Toulii ou réduire en poussière avec la plus grande facilité. Il est si léger qu'il se laisse labourer le plus aisément du monde. et sa fertilité exceptionnelle permet de recueillir saos peine d'abondantes nioissons. 11 s*étend en couche d'épaisseur variable sur les roches de calcaire carbonifère qui forment toute la charpente 4e cette région; les ondulations du sol primitif ont disparu noyées sous w dépôt qui a nivelé collines et vallées, et là où existait autrefois un terrain accidenté, on ne voit plus aujourd'hui qu'une immense plaine légèrement concave; seuls, les hauts sommets élèvent encore au-dessus d'elle leurs têtes dénudées qui montrent à découvert les roches dont ils sont formés. Les ruisseaux et les rivières ont facilement entamé cette couche sans résistance, et leurs eaui, entraînant avec elles ses particules facilement désagrégées, ont creusé dans sa masse de profonds sillons, ne s'arrètant dans leur travail d'érosion que lorsqu'elles ont ren-

contré le sol plus résistant du terrain primitif. La plaine de lœss est donc entrecoupée en tous sens par de nombreuses et profondes crevasses à parois verticales qui n'apparaissent guère que lorsqu'on arrive sur le bord. C'est cette disposition naturelle qui a fait naître, sans doute, le système particulier adopté par les Chinois pour le tracé de leurs routes dans celle partie de la Chine. Celles-ci, au lieu de se développer à la surface du sol, s'allongent au fond de tranchées pratiquées dans l'épaisseur de la couche de lœss. Larges de deux à cinq mètres au plus, à peine Ja largeur d'une voiture, elles sont encaissées entre deux murailles verticales qui surplombent quelquefois à de grandes hauteurs et dont Téiruit intervalle ne laisse apercevoir qu'une bande, un filament de la voûte céleste ; et cela pendant des lieues et encore des lieues. Au fond de ces longues galeries, la chaleur est étouffante et l'air ne vient pas en tempérer l'ardeur. Le sol, couvert d'une épaisse couche de lœss broyé par les roues des voitures et réduit à un état de ténuité extrême, semble manquer de solidité, tant on y enfonce ; soulevée sous les pieds des mules, cette fine poussière flotte dans l'air et s'attache à tout ce qu'elle touche: tout en est couvert et chacun des objets qui vous entourent porte la livrée uniforme que le lœss impose à tout ce qui pénètre dans son domaine. Rien ne saurait peindre la tristesse et la fatigue que l'aspect de ces longs couloirs produit sur l'esprit du voyageur ; errant désespérés sur les parois régulières de ces grands murs impénétrables, partout semblables à eux-mêmes, ses regards cherchent en vain quelque objet nouveau qui puisse distraire son imagination languissante; il lui semble être le jouet de quelque hallucination, de quelque perversion du sens de la vue, tant il est étrange de voir toutes les couleurs, l'azur même du ciel, s'effacer

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pour faire place à une teinte jaunâtre uniforme; n'apt rien à Voir, alourdi par la chaleur, étouffé par la poussière, il n'a qu'un moyen d'échapper à l'ennui mortel et à la lassitude qui 8*emparent de lui : le sommeil. Rarement la route s'élève au niveau du sol ; encore n'est-ce que pour quelques courts instants; elle se hâte bientôt de rentrer dans les entrailles de la terre d*où elle semble n'élre sortie un moment que pour mieux faire sentir au voyageur la domination que le lœsê exerce sur son empire ; les rapides regards qu'il a pu jeter sur la plaine ont dû suffire pour le convaincre de l'affreuse monotonie de ce pays; p6u ou point de végétation arborescente, et là où il aurait ^/U espérer reposer ses yeux sur la verdure, il ne trouve qu'une herbe dont la couleur disparait sous une couche de poussière.

Au moment de s'engager dans ces étroits labyrinthes, les conducteurs ont l'habitude de pousser un long ululement pour avertir ceux qui pourraient venir à leur rencontre d'avoir à se garer ou à ne point s'y engager euxmêmes, avant que les premiers n'en soient sortis. Lorsque deux voitures viennent à se rencontrer, il faut, en effet, que l'une d'elles recule jusqu'à un endroit suffisamment large pour pouvoir se garer et laisser passer l'autre.

J'avais été surpris d'abord à la vue de ces hautes unirailles verticales de terre qui, sans aucun mur de soutènement, ne s'effondrent pas d'elles-mêmes sous l'action seule de leur propre poids et de l'humidité. C'est un caractère singulier de ce sol tendre et fragile de posséder une cohésion qui lui donne quelques-unes des qualités delà pierre. Il y a cependant quelquefois des éboulements; mais lorsqu'ils se produisent, ils n'altèrent en rien l'aspect général des murailles ; cela est dû à cette autre particularité curieuse du lœss : la tendance au clivage par plans

rectangulaires verticaux. Les blocs qui se détachent, affectent toujours la forme de grands prismes, de telle sorte qu'après comme avant leur séparation, les surfaces mises à nu sont toujours verticales. Dans les endroits où la route tracée sur le bord d*un cours d'eau, n'en est séparée que par un mur de lœss étroit, il arrive souvent que des portions entières do cette mince cloison ont disparu. Les tronçons isolés qui subsistent encore, affectent alors des aspects pittoresques ; tantôt ce sont des pics ou des aiguilles, tantôt des tours ou des donjons qui simulent à s'y méprendre les ruines de quelque vieux château du moyen âge. Mais ces accidents ne constituent que de rares exceptions à la monotonie générale de ce paySw

On conçoit qu'à voyager de la sorte la besogne du narrateur se trouve singulièrement simplifiée ; mais il n'est pas inutile de rappeler au lecteur que les journées dont le récit dure le moins longtemps sont presque toujours celles qui ont paru les plus longues au voyageur.

Le 9 avril au soir, nous débouchions, au sortir des interminables galeries au fond desquelles nous avions voyagé toute la journée, dans la vallée du Lo-Ro. Comme le I-Ro, que nous avions traversé la veille, cette rivière était alors à son niveau le plus bas; mais il nous fut facile de constater qu'à l'époque des hautes eaux, cette grande vallée, large de plusieurs kilomètres, devait être inondée dans presque toute son étendue. Du côté par lequel nous arrivions, elle était limitée par des collines de lœss dont la hauteur dépassait soixante mètres : leurs parois verticales offraient pour la première fois à nos yeux un spectacle singulier. Elles étaient toutes percées de trous disposés suivant des lignes horizontales ; c'étaient autant de caves ou d'habitations. Profitant à la fois de la facilité avec laquello le lœss se laisse travailler, et de sa

solidité, les habitants du pays, véritables Troglodytes, ont imaginé ce moyen d'épargner les frais de construction.

Au-delà de Ran-Tcheng-Tchen où nous avicns concbé, nous retrouvâmes nos monotones tranchées des jours précédents. Je n'en reparlerai pas davantage. Le terrain continuait d*aller en s'abaissant et, dans certains endroits, la route bordée d'un côté par une muraille verticale, côtoyait de Tautre, de profonds précipices dont elle n'était plus séparée par aucun obstacle. J*élais arrivé déjà depuis quelque temps dans le village de Pé-Fou, que Tune de nos voitures se faisait encore attendre. Je ne savais que penser de ce retard. Âpres une attente assez longue, je finis par la voir venir; un accident qui n'ayait heureusement pas eu de suites fâcheuses, Tavait arrêtée dans cet endroit de la route dont je viens de parler. Son conducteur, « le grêlé », dont j*ai déjà mentionné la passion pour Teau-de-vie, apportait la plus grande né gligence dans l'exercice de ses fonctions ; assis sur le siège de sa voiture, il s'y endormait fréquemment, laissant à l'instinct routinier de ses mules le soin de conduire réquîpage. Il était, ce jour-là, plongé dans le plus profond sommeil, lorsqu'un obstacle, pierre ou racine. qui se trouvait sur la route, fit verser le véhicule presque au bord du précipice. Personne heureusement ne fut blessé, pas même le conducteur qui ne méritait vraiment pas tant de bonheur ; il en fut quitte pour relever en grommelant sa charrette, et rétablir l'équilibre des bagages parmi lesquels la chute avait jeté quelque désordre.

Ces pauvres bagages avaient eu bien à souffrir depuis

le commencement du voyage. Les secousses incessantes

. de ces voitures non suspendues avaient bouleversé tous

les objets qu'ils contenaient. Nous avions mis dans nos

malles les lingots d'argent dont nous avions été obligés de nous munir. Sous l'action de cahots répétés, ces lourds morceaux de mêlai avaient voyagé dans Tintérieur des caisses, foulant tout, comprimant tout, et pour comble de malheur, les aspérités de leurs surfaces rugueuses qui avaient moulé avec trop d'exactitude tous les petits défauts des creusets où ils avaient été fondus, les avaient transformés en autant de rApes qui avaient lacéré tous les vêtements avec lesquels ils s'étaient trouvés en contact. On peut juger de notre stupeur, lorsqu'en ouvrant nos caisses où nous avions mis au départ l'ordre et l'harmonie, nous ne vimes plus qu'uix fouillis informe de linges en lambeaux et jaunis par une abondante poussière ; le lœss avait été impitoyable et n'avait rien épargné. Instruits par l'expérience, nous nous empressâmes d'envelopper les lingots pour éviter de plus grands dégâts.

Au sortir de Pé-Fou, nous nous trouvâmes en présence d un massif montagneux d'une grande hauteur qui nous barrait la route. C'était le groupe des Siong-Eul-Chan, c'est-à-dire des monts de Voreille de VOurs. Arrivés à peu près à mi-hauteur, nous nous arrêtâmes un instant dans un pauvre petit village de montagnards où nous fûmes obligés d'engager quatre hon^mes pour aider dans les passages difficiles que nous allions avoir à franchir. Autant pour alléger le fardeau des pauvres mules et faciliter l'ascension que par agrément, nous étions descendus de voiture et nous gravissions à pied la pente de la montagne. Au-dessus du petit village 'lont je viens de parler, le lœss avait complètement disparu et nous nous trouvions alors sur de hautes crêtes dénudées dont les flancs déchirés laissaient voir les bandes stratifiées du calcaire ; c'était avec un plaisir infini que nous nous sentions débarrassés pour quel-

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ques instants de cette détestable poussière qui nons avait tant incommodés; aussi nous ne nous lassions point de humer, avec délices, l'air pur et frais de ces régions élevées, et de savourer du reg^ard les beautés de ce site sauvage.

Nous avions pris les devants et nous avions vite fait de traverser Tétroit plateau qui nous séparait de Tautre versant de la montagne. Lorsque nous y arrivâmes, nous vîmes la route encombrée par une longue file de voitures et de chariots pesamment chargés de sel. Les difficultés de la montée avaient mis beaucoup de désordre dans cet encombrement; à chaque instant, de nouveaux équipages arrivaient et, forcés de s'arrêter derrière les autres, rétrécissaient de plus en plus l'espace resté libre. La route était trop étroite pour permettre à deux voitures de passer de front; de telle sorte qu'il fallait, pour le moment, attendre la fin du courant ascendant avant de pouvoir songer à continuer la route. Nous fûmes obligés de patienter pendant quatre heures en cet endroit, et nous vîmes passer devant nous près de deux cents charrettes avant de pouvoir saisir l'instant favorable pour faire descendre les nôtres.

Après avoir franchi le groupe des Siong-Ëul-Ghan, nous nous trouvions définitivement dans la vallée du Rouang-Ro.

Un peu au-delà de la ville de Ghen-Tchéou, ce célèbre fleuve que nous désirions depuis si longtemps contempler, nous apparut pour la première fois. Nous lavions enfin sous les yeux ce « chagrin de la Chine », épithète que lui ont value ses fréquents débordements, autrement terribles et dévastateurs que ceux du Rhône ou de la Loire. Je me demandais comment ce cours lent et majestueux avait pu inspirer aux hommes la plus affreuse et la plus cruelle des superstitions, et comment, pendant des années, ces eaux calmes et paisibles

avaient pu se refermer sur de belles et jeunes vierges, pauvres victimes offertes en holocauste au dieu du fleuve. En le regardant, Thorrible histoire me revenait à la mémoire avec tous ses détails, vivante, animée, comme si je la voyais se dérouler devant moi. C'était aussi par une belle journée; le soleil inondait tout de sa lumière dorée comme en un jour de fête et semblait convier la nature entière à goûter en paix le bonheur de vivre. Mais voici que s'avance sur la rive une longue procession ; des prêtres, des prétresses ouvrent la marche ; une musique joyeuse se fait entendre; un nombreux cortège chargé de riches offrandes entoure un palanquin élégammen orné. C'est un mariage; la fiancée est là, parée de ses plus charmants atours, belle, jeune surtout; elle naît à peine à la vie : heureux l'époux qui lui est destiné ; la foule fait retentir les airs de ses cris d'allégresse. Tout à coup le cortège s'arrête sur le bord du fleuve; les prêtres récitent quelques incantations, puis sur un signe, quelques robustes gaillards s'emparent de la jeune fiancée, la balancent un instant dans le vide et la précipitent dans le fleuve où elle va recevoir les embrassements du dieu. Je pousse un cri, je veux m'élancer; mais je ne vois plus devant moi qu'un grand mur de terre : le Rouang-ro a disparu. En rentrant dans les chemins creux, la vision s'est évanouie comme par enchantement ; j'ai rêvé ; il y a deux mille trois cents ans que l'odieuse coutume a été abolie.

Quatre cents ans avant notre ère, un vertueux gouverneur du nom de Si-men-Pao, fît un beau jour empoigner et précipiter dans le fleuve prêtres et prêtresses qui durent être désagréablement surpris de voir ainsi intervertir les rôles, et qui, au iieu du dieu auquel ils avaient sacrifié tant de pauvres victimes, ne durent rencontrer au fond du fleuve que leurs ossements blanchist

Le lendemain comme nous traversions un petit cours d'eau, prés de son confluent avec le Fleuve jaune, nous rencontrâmes sur la route un groupe composé d'un homme, d'un cheval et d'une femme. L'homme conduisait par la bride son cheval sur lequel la femme étail assise à califourclion. C'était, sans doute, une villageoise aisée qui se rendait en visite chez ses parents dans un bourg du voisinage. Ses vêtements très-propres et trèscoquets dénotaient une certaine aisance; mais cequily avait de plus singulier dans son costume, c'était un voile épais de soie noire qui lui couvrait toute la figure; il servait évidemment à double fin, et protégeait le visage de la dame tout à la fois contre la poussière de la route et contre les regards indiscrets des passants.

Un peu après avoir dépassé Ouen-Siang, nous descendîmes, sans doute pour raccourcir la distance, dans le lit môme du Fleuve Jaune ; il y avait là un grand banc de sable complètement sec sur lequel était tracé un chemin de traverse. C'est alors que nous pûmes juger de retendue du lit du Rouang-ro ; il avait certainement en cet endroit plus d'un kilomètre de large ; un calme solennel régnait sur cet immense espace; il nous fut impossible de découvrir une seule embarcation sur ses eaux. Sur la gauche, un grand mur de lœss bornait la vue du côté du Ro-Nan ; à droite, sur la rive du Chan-si, au contraire, des rangées de montagnes se succédaient en étages ju^ qu'aux dernières limites de l'horizon.

Sur le sol, à côté du chemin que nous suivions, se trouvaient figurés et séparés les uns des autres par de petites digues de sable, une série d'espaces rectangulaires tout à fait semblables à ceux des marais salants; et pour compléter la ressemblance, le sol était couvert d'efflorescences salines blanches comme de la neige. La rencontre était étrange et piquait fortement notre curiosité ; des marais

;alants sur le bord d'un fieuve d*eau douce à plus de deux ^ents lieues de la mer! Nous ny pouvions pas croire» et cependant Tanalogie n'élaitpassi éloignée qu*on pourrait e penser. Il parait que le lœ89 du voisinage était imprégné d'une forte proportion de sel ; les habitants le recueillaient, le lavaient et faisaient évaporer cette eau dans les ;)etits marais dont je viens de parler; ils finissaient la concentration et la purifir.ation sous des hangars situés ion loin de là, dans des marmites de fonte chauffées sur lin feu de houille. C'était Tune des fabriques de ce sel dont nous avions vu transporter de si grandes quantités au passage des Siong-Eul-Chan. La présence du sel dans ces contrées a, depuis longtemps été signalée; on sait déjà que non loin de là, dans le Chan-sî, se trouve un lac d'eau salée, nommé en chinois, Yen-Tche, l'étang de sel, qui est de la part des habitants du voisinage l'objet d'une eiploilation très-active.

Le lendemain nous retrouvâmes les interminables gale* ries de lœss qui semblaient augmenter de profondeur, à mesure que nous avancions. Retardé par je ne sais quel accident, je m'étais trouvé distancé et j'avais perdu de vue les autres voitures qui avaient pris sur la mienne une assez grande avance. Dans l'un des endroits les plus étroits de la galerie, nous rencontrâmes une grande charrette, remplie de soldats, qui venait en sens inverse. C'étaient des militaires licenciés, qui s'en retournaient soit dans leur pays, soit reprendre du sei*vice dans une autre province, soit encore, ce qui n'arrive que trop souvent, exercer le brigandage dans quelque autre partie de la Chine. Les soldats licenciés, insolents, pillards et voleurs, sont un objet de terreur pour tous les pays par lesquels ils passent. Nous nous trouvions donc arrêtés, face à face, attendant que l'une des deux voitures se «dérangeât pour faire place à l'autre. Il y avait là, on le

comprend, une question d'amour-propre qui devait nécessairement amener une dispute; elle s^engagea d'abord entre les deux charretiers; puis les soldais s'en mêlèrent, et l'un deux, descendant de voiture, vint prendre par la bride l'une de nos mules pour la faire ranger sur le côté de la route, tandis qu*un autre faisait mine d'atteindre l'une des grandes lances attachées sur le toit de leur charrette. J'avais, pendant ce temps, et pour me tenir prêt à tout événement, glissé deux cartouches dans mon fusil que jj*avais toujours laissé accroché à l'intérieur de ma voiture. Malgré la résistance de mou conducteur, le soldat avait réussi à nous faire sortir un peu de la voie tracée; mais le premier, qui ne se tenait pas pour battu, cingla les mules de la soldatesque d'un si vigoureux coup de fouet que les pauvres bétes firent un écart et entraînèrent à leur suite la charrette à laquelle elles étaient attelées ; de la sorte, les deux voitures purent passer côte à côte, sans que l'une d'elles pût prétendre avoir remporté la victoire sur l'autre. Nous pûmes alors continuer notre route, poursuivis par un torrent d'injures vomi contre nous par les soldats, mais, eu somme, assez heureux que l'aventure n'eût pas pris une tournure plus sérieuse.

Peu de temps après, nous apercevions, en travers du long couloir dans lequel nous étions engagés une grande muraille crénelée, percée d'une porte et gardée par un poste militaire. C'était l'un des ouvrages extérieurs de la forteresse de Tong-Kouan, et la barrière qui séparait la province du Ro-Nan de celle du Chen-vSi.

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