‹ À travers la ChineChapitre 18 sur 44 · CHAPITRE Xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xin

La forteresse de Tong-Kouan. — Organisation militaire des Chinois. — Armée permanente. — Armée flottante. — Responsabilité des mandann&« — Les places fortes. — La vallée du Ouei-ro. — Roua-yin-miao. — Les chanteuses de Roua-yin-miao. — La tentation d'un missionnaire. — Le réalisme des Chinois. — Une fumerie d'opium. — Les effets pernicieux de l'opium. — Les ruines. — Roua-Tchéou. — Les origines de la rébellion (les musulmans. — L'explosion de la révolte. — Cruauté des rebelles. — Les niiDfes de Roua-Tchéou. — Arrivée à Si-gnan-Fou.

Tong-Eouan, n*est le centre d'aucune des grandes divisions administratives de la Chine; elle n'en n'est cependant pas moins une ville de la plus grande importance. Le terme de ville est peut-être ici impropre; bien qu'elle abrite derrière ses hautes murailles une population assez considérable, son caractère militaire devrait plutôt lui faire donner le nom de forteresse. Elle occupe une position stratégique qui en fait une place de guerre de premier ordre. Un rapide coup d'œil d'ensemble jeté sur les pays environnants suffira pour en faire juger.

Au sortir des plaines sablonneuses du pays des Ordos dans lesquelles il s'est perdu sur une grande étendue, le Rouang-Ro coule du nord au sud. suivant presque

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exactement un méridien, entre deux hautes barrières rocheuses, et forme entre les provinces de Chen-Si à Touest et de Ghan-si à Test, une frontière naturelle infranchissable. Vers le trente-cinquième degré de latitude, il trouve devant lui, dirigée de l'ouest à Test, l'une des ramifications les plus importantes de la chaîne desTsing-Ling. Forcé par cet obstacle de changer de direction, il se précipite par Tétroite ouverture que laissent entre elles les dernières ramifications de la chaîne des Taé-Roua-Chan au sud et des Fong-Rouang-Chan au nord; c'est Tong Kouan, la barrière ou la passe de Tong. Au delà» le Rouang-Ro prend définitivement son cours de l'ouest à Test entre les collines du Ro-Nan et celles du Chan-Si. C'est, donc, vers le point même où le fleuve Jaune décrit ce grand coude qui le fait passer d*une direction à une autre exactement perpendiculaire à la première, que convergent toutes les ramifications montagneuses des contrées voisines. De part et d'autre de cet étranglement, à l'orient et à l'occident, les chaînes de montagnes s'écartent et les vallées s'élargissent de manière à simuler deux entonnoirs réunis par leur sonunet. Toutes les routes qui vont du nord-ouest, dans l'est et dans le centre de la Chine passent donc nécessairement par Tong-Kouan. Il y a bien une ou deux exceptions dont j'ai déjà parlé; mais ces routes secondaires, tracées dans des gorges sauvages et difficiles, ne sont pas carrossables, et ne sont à aucun degré des routes militaires. 11 en résulte que les maîtres de la forteresse de Tong-Kouang peuvent, à leur gré, intercepter toute communication entre le nordouest et le reste de l'empire. Les Chinois ne s'y sont pai trompés et ont mis tous leurs soins à rendre aussi complètes que possible les défenses de ce point que la nature avait déjà rendu ^ fort.

On se rappelle que nous avions trouvé en travers de la

tranchée suivie par la route qui du Ro-Nan conduit à Tong-Kouan, une grande muraille crénelée percée d'une porte. C'est vers rorient, le premier des ouvrages de défense de la forteresse. Placée au point culminant de la route, elle s'élève jusqu'au niveau de la plaine environnante; celte position est excessivement forte. Après ravoir franchie, la roule redescend vers le Ht du Rouang-Ro qu'elle côtoie pendant quelques instants et vient enfin aboutir à la porte de la place. Je restai saisi d'admiration à la vue de ces magnifiques murailles entretenues dans un parfait état de conservation. L'enceinte, à l'endroit des portes, est double et quatre postes militaires échelonnés de distance en distance en surveillent les approches. La province de Ghen-Si où nous venions de pénétrer étant encore en état de siège, les précautions les plus minutieuses étaient observées à l'entrée de la place. Â chacun des quatre postes il fallut nous arrêter, montrer nos passeports, et remettre nos cartes ; au dernier, nous dûmes attendre que le commandant de place, auquel on était allé rendre compte de notre arrivée, eût donné l'autorisation de nous laisser pénétrer. Enfin, délivrés de ces formalités ennuyeuses, nous pûmes nous acheminer vers un hôtel où nous nous arrêtâmes le temps de déjeuner.

Tong-Kouan n'est pas une ville de commerce; la propreté de ses rues, les grands espaces vides qu'on y rencontre suffisent pour l'indiquer ; c'est une ville de garnison. Hais l'analogie des mots n'implique pas l'analogie des choses; rien ne ressemble moins à une ville de garnison française qu'une ville de garnison chinoise. La raison en est toute simple; en Chine, les soldats auxquels est confiée la garde des places fortes sont tous Tartares- Mandchous, et généralement mariés^ chaque homme y possède une petite maison où il vit avec sa famille, sans

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jamais èlre appelé à servir hors de la ville où presque toujours il est ne, où ses ancêtres ont vécu, où se trouvent réunis pour lui tous les intérêts qu'un homme peut avoir sur la terre. La dynastie Tart are-Mandchoue trouve à cela un grand avantage ; ayant placé la garde de tous les points stratégiques importants entre les mains d'hommes sur la fidélité desquels elle peut compter, elle réussit, avec un nombre de troupes trés-réduit, à assurer son autorité sur un territoire immense ; outre la bravoure naturelle à leur race, un intérêt tout personnel, celui de la défense de leurs foyers et de leurs familles vient accroître encore la force de résistance que ces soldats peuvent opposer à Teanemi.

Bien que les Chinois aient, à certaines époques de leur histoire nationale fait preuve des qualités militaires les plus brillantes, et qu'ils aient souvent cultivé avec fruit l'art de la guerre, sur lequel des auteurs restés célèbres ont écrit des ouvrages estimables, ils ont, à ce point de vue, bien dégénéré et leur organisation militaire actuelle est vraiment déplorable.

Il n'y a pas, à proprement parler, d'armée permanente en Chine; les corps de troupes forment deux catégories aussi distinctes par leur origine que parleur organisation.

La première, la moins nombreuse mais la plus solide, est exclusivement composée de Tartares et se divise en deux contingents, le contingent régulier et le contingent irrégulier. Le contingent régulier, celui qui se rapproche le plus exactement- de notre armée permanentCv comprend tous les hommes valides de. race Tartare-Mândchoue; c'est à lui qu'est confiée la garde de toutes les places fortes ; il n'est appelé à tenir la campagne qu'à la dernière extrémité et quand le gouvernement n'a plus d'autres ressources; il reçoit une solde régulière, partie en espèces, partie en nature; il est commandé par des généraux spéciaux, de race Tartare-Mand-

choue, qui portent le titre de Tchiang-Kûn. Le contingent irrégulier est composé de Tartares-Mongols; ces bandes, placées sous les ordres des petits princes plus ou moins dépendants qui se partagent les vastes steppes de la Mongolie sont réparties entre huit bannières; vivant en temps ordinaire, retirées dans leur patrie, elles ne viennent prendre leur place de bataille sous les murs de la capitale que sur Tappel de Tempereur. Sans faire un service actif permanent, celte armée comprend un nombre d'hommes à peu près régulier, elle a une composition et une organisation fixes, c*est enfin un noyau sur lequel, en tout temps et en tout état de cause, la dynastie Tartare-Mandchoue peut absolument compter.

)1 n*en est pas de même de la seconde catégorie que, par opposition à la première, nous apellerions volontiers r armée flottante. Composée de volontaires chinois, recrutés un peu partout, surtout dans les bas-fonds de la société, elle n'a pas d'existence régulière. Répartie entre les dixhuit provinces de la Chine proprement dite, au sein desquelles elle a pour mission d'assurer le maintien de l'ordre et la répression des révoltes, elle mahque complètement d'unité. Son effectif, augmenté ou diminué suivant les besoins locaux, est excessivement variable; la composition de ses cadres, livrée aux caprices des gouverneurs de province ou de leurs subalternes, est essentiellement précaire. Tel, licencié après avoir rempli les fonctions de colonel ou même de général, pourra ne trouver à reprendre de service que comme capitaine ou chef de bataillon; la réciproque est également vraie. Le bouton qui est, en Chine, la marque distinctive du rang ou de la fonction, perd dans Tordre militaire, presque toute signification; cette confusion est la conséquence inévitable des promotions qui ont été faites en nombre disproportionné pendant les dernières années de

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guerre qu'a traversées la Chine. Licenciés dans une province, réengagés dans une autre, suivant les besoins du moment, les cadres et les effectifs passent de Tune à l'autre, subissant des fluctuations mortelles pour la disdpline et l'instruction militaires. Exercés ici à Teuropéenne, là suivant les régies de la vieille tactique chinoise, les soldats changent le fnsil à mèche contre le fusil à aiguille, ou réciproquement, suivant les fantaisies de leurs chefs; dispersés le plus souvent, au moment où ils commencent à prendre quelque cohésion, on comprend que ces corps de troupes, malgré la bravoure individuelle de chacun de leurs membres, ne présentent en face de l'ennemi aucune solidité.Lc mépris de la mort qui anime assez généralement le soldat Chinois ne saurait prévaloir contre le manque de confiance dans les chefs on dans les camarades de combat; aussi le plus léger incident suffît-il pour jeter la panique dans les rangs et pour disperser en un cUn d'œil les bataillons les plus nombreux.

La force de cette armée est, enfin, plus nominale que réelle, la plupart des officiers ayant l'habitude de porter sur les rôles des hommes dont iis touchent la paie, mais qui ne figurent point dans le rang.

Les autorités provinciales recrutent, équipent et soldent suivant les nécessités auxquelles elles doivent satisfaire, les troupes de leur province. Mais elles exercent ces prérogatives, sous le contrôle et sous la surveillance jalouse du gouvernement central ; s'il leur laisse, en apparence, une assez grande liberté d'exécution, il les épie cependant avec défiance, et Retient toujours prêt à sévir contre celles qui lui inspirement le moindre soupçon. Si l'autorité des vice-rois et gouverneurs de province est grande, leur responsabilité est excessive et doit être souvent pour eux, un fardeau bien lourd à porter; responsables des désordres qui pourraient surgir dans leur

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gouvi^rnement et obligés d'entretenir les forces nécessaires pour les réprimer» ils doivent en même temps se préoccuper de désarmer les susceptibilités du pouvoir central près duquel ils ont à lutter contre les accusations de rivaux envieux, ou contre les dépositions autrement redoutables de l'espion que la dynastie Tarlare- Handchoue a placé près d'eux dans la personne du Tchiang-Kùn. Celui-ci n'exerce pas, en général, d'autorité sur les troupes Chinoises, excepté dans des cas particu* liers très-rares où elles sont placées sous son commandement direct ; elles obéissent à des généraux de même race qu'elles qui ne sont eux-mêmes que les lieutenants des autorités provinciales. Ce sont celles-ci, qui malgré leur caractère purement civil, exercent le commandement de fait et qui se placent à la tête des troupes, lorsqu'elles ont à faire campagne à l'intérieur pour combattre quelque insurrection. Si elle s*étend sur plusieurs provinces, comme cela a eu lieu pendant la rébellion des Tchang*Mao, chaque vice-roi opère pour son propre compte sur le territoire soumis à sa juridictioui sans se soucier des faits et gestes de ses voisins.

C'est en Chine qu'il faut aller pour étudier les effets pratiques produits par la décentralisation. La Chine présente, en effet, ce phénomène singulier, d*,avoir un gouver* nement de monarchie absolue, de droit divin, et de jouir en même temps, sans être une féodalité, de la décentralisationla plus grande. Nous en avons déjà vu un exemple dans le domaine des finances ; nous en trouvons un second dans celui de l'armée; il faut couvenir que ni l'un ni l'autre ne sont encourageants ; le tait le plus clair qui en ressorte, c'est que c'est le désordre organisé. Trop peu nombreux pour pouvoir prétendre exercer sur un aussi vaste territoire une autorité plus effective, les conquérants Tartares-Mandchoux ont dû se contenter d'entourer les auto-

rites auxquelles ils étaient obligés d'abandonner la plus grande part de leur pouvoir, de la surveillance la plus étroite et d'assurer leur soumission, en punissant les moindres écarts de leur conduite, des pénalités les plus excessives. A ne considérer que les divergences de caractère et de type qui s'accusent d'une province à l'autre, et rindépendance, je dirais presque la rivalité des diverses portions de Terapire, on serait tenté de regarder la Chine comme une confédération de provinces entre lesquelles n'existent que les liens d*une unité politique et nationale artificielle; la seule force qui maintienne réunis cesmembresmal soudés et qui ait jusqu'à présent résisté victorieusement à tous les assauts, c'est une grande unilé morale et sociale. C'est la gloire de Confucius d'avoir fondé sur des principes philosophiques celle œuvre colossale, dont la durée prodigieuse fait mieux que tout le reste, l'éloge.

Tong-Kouan possède une vieille pagode dont les constructions révèlent le goût artistique le plus séduisant. Elle est couverte de tuiles émaillées; le fond de la décoration est vert, les bordures et les ornements jaunes; sur le mur de façade se trouve également une grande plaque de poterie vernissée sur laquelle se dessine en relief un dragon ; tout cela est parfaitement harmonieux et produit sur l'œil Teffet le plus agréable.

 l'ouest de la forteresse, au sortir de laquelle nous retrouvâmes échelonnés comme à Tautre porte, des postes militaires que nous pûmes traverser sans difficultés, nous vîmes s'ouvrir devant nous une large vallée; à peu de distance, le Ouei-Ro montrait son lit qui se coofondait bientôt au loin avec celui du Rouang-Ro.

En même temps que le lœss disparait, la végétation arborescente fait sa réapparition. Avec quel plaisir le voyageur ne se voit-il pas plougé comme au sein d'un océan

de verdure, au sortir de ces flols de poussière ! La vallée du Ouei-Ro lui semble être un paradis ; les routes sont bordées d'arbres; les campagnes verdoyantes plantées d'arbres fruitiers de toute espèce, surtout de pommiers ; de frais et clairs ruisseaux coupent à tout instant la roule en murmurant sur un lit de cailloux ; les chemins empierrés par la nature, deviennent presque carrossables ; et si le type et le costume des habitants du pays ne rappelaient pas qu'on est ici en plein Orient, on pourrait parfois se croire dans quelque coin de la Normandie. Le voisinage des montagnes concourt aussi à l'effet général ; cette longue chaîne aux pentes abruptes, aux pics acérés, dont la crête déchirée va se perdre dans les brumes bleuâtres du lointain, est célèbre dans l'empire ; l'un des principaux sommets, celui dont la forme étrange frappe tout d'abord les regards, est le fameux Taè-Roua- Chan, l'une des cinq montagnes sacrées de la Chine.

La journée n'était pas encore très-avancée lorsque nous .entrâmes dans le petit b()urg de Roua-Yin-Miao. Est-ce bien un bourg que la réunion d'une dizaine d*hôtels autour d'un temple dont le renom attire constamment en cet endroit un grand nombre de visiteurs et de pèlerins? De fait, il n'y a là que les industries que peut faire vivre une importante circuhtion de voyageurs. Le temple, pour ne pas dire la pagode, terme qu'il faut réserver si l'on veut se conformer à son étymologie, pour désigner les tours, élevées souvent du reste dans le voisinage ou dans l'enceinte des temples, s'offrit le premier à nos regards. 11 est tout nouvellement construit et couvert comme celui de Tong-Kouan de tuiles émaillées vertes et jaunes; l'aspect en est fort agréable ; il tire son«importance religieuse du voisinage de la montagne sainte dont il n'est distant que d'à peine une lieue.

Nous venions d'entrer dans la grande et unique rue de

cette bourgade, lorsque nos regards furent surpris par la vue de trois femmes, aux vêtements élégants, lei sage couvert de fard, les cheveux savamment échafaudés et entremêlés de fleurs, qui se promenaient tranquillement en se tenant par la main ; leur démarche ondubte trahissait visiblement ce dandinement, non sans grâce^ particulier aux femmes à petits pieds. La ciaustratioo des femmes n'est pas imposée par la loi, mais n'est en Chine que le résultat d'une coutume, et ne s'applique pas à celles dont le travail est nécessaire pour contribuer aux besoins ou au bien-élre de la famille ; elle n'est donc observée que dans la classe aisée ; les femmes du peuple ont toute liberté pour aller et venir hors da logis sans que personne s'en étonne. 11 est de bon ton pour une femme qui n'a pas besoin de travailler pour vivre et qui se respecte, de ne pas se montrer hors de sa famille; on se conforme à cet usage, à cette contrainte, si Ton veut, sans y rien trouver d'extraordinaire ; et, en somme, cette coutume ne devrait pas nous paraître plus étrange que ne peut sembler ridicule aux Américains la tutelle à laquelle sont soumises jusqu'au jour de leur mariage, les jeunes filles en France. Les Chinois jugent utile que la femme mariée observe la même réserve que nous trouvons à propos chez nous d'imposer à celle qui ne Test pas encore; c'est pure affaire de sentiment et de convenance.

L'éclat des parures dont étaient revêtues les trois femmes que nous venions de rencontrer, montrait assez qu'elles n'appartenaient pas à la classe laborieuse ; leur présence dans la rue suffisait seule pour indiquer la catégorie dans laquelle il fallait les ranger. Encore, cette exhibition publique avait*elle de quoi nous étonner ; jamais, dans le midi de la Chine, celles qui ont quelques prétentions, ne se montreraient ainsi au dehors ; il paraît que dans le nord, les mœurs sont un peu différentes.

C'est SOUS rimpression d'étonnement que nous avait causée cette rencontre étrange et si peu prévue, que nous pénétrâmes dans un hôtel de médiocre apparence. Chaque côté de la cour était bordé de constructions divisées en plusieurs appartements. Nous ne fûmes pas peu surpris, en passant, d'apercevoir au travers des stores de bambou baissés au-devant des portes, des vêtements de femmes tout semblables à ceux que nous venions de voir dans la rue. Nous étions assez indécis de ce que nous devions faire; rester dans cet hôtel, n'était-ce pas manquer aux convenances, et nous exposer à voir diminuer le respect que l'on nous devait? N'y pas rester, après y être entrés, n'était-ce pas nous rendre ridicules par une affectation de pruderie puérile? Lou-Kouei-Tang vint mettre un terme à notre irrésolution, en nous apprenant que tous les hôtels du bourg ressemblaient à celui où nous nous trouvions ; les femmes que nous avions vues étaient des chanteuses, dont les voyageurs ou les pèlerins qui traversaient le village, mettaient souvent à contribution les talents musicaux pour distraire et abréger les heures de la soirée.

Sans être fréquente ni rare, semblable chose se retrouve sur plusieurs des grandes routes de Chine. On nous a raconté une singulière aventure de ce genre. C'était à une époque où les missionnaires poursuivis por le gouvernement chinois ne pouvaient voyager dans l'intérieur de Tempire qu'à la faveur des précautions les plus grandes et à la condition de garder l'incognito le plus absolu. Arrivé un soir dans une auberge du Chan-Tong, le héros de cette histoire, un vicaire apostolique, si je ne me trompe, vit au bout de quelques instants, le maître d'hôtel s'approcher de lui, et lui remettre une carte de visite, en lui disant qu'une demoiselle l'avait chargé de lui présenter ses respectueuses salutations et lui de-

mandait la faveur d*étre reçue par lui dans la soirée. Croyant avoir affaire à quelque chrétienne secrètement avertie de son arrivée et qui pouvait avoir besoin de s«s secours spirituels, il consentit sans défiance à accorder l'audience sollicitée. Mais quelle ne fut pas sa surprise en voyant entrer dans sa chambre, une ou deux heures après, une jeune femme élégamment attifée, armée d*uninstni ment de musique, qui, après lui avoir décoché ses sourires les plus séduisants, se mit à lui chanter les chansons 1^

plus grivoises. Pour le coup, la surprise se changea

en malaise ; mais s*apercevant trop tard de sa méprise et de la perfection de son déguisement qui l'avait fait prendre pour un chinois, et ne voulant pas trahir son inc^ gnito, le pauvre homme dut contenir son indignation, et subir malgré lui cette nouvelle tentation de saint Antoine.

il eût été bien étonnant que dans Tendroit où nous étions, on ne nous fît pas semblable ouverture. Les chanteuses ne tardèrent pas à être introduites avec un accompagnateur qui, les doigts armés de grands ongles d'ivoire, devait suivre la mélodie sur une sorte de longue guitare. Je ne redirai pas ici les chansons que nous entendîmes successivement. Tout en me bornant à celles dont j'ai pu garder le souvenir, le rôle de traducteur se heurterait à trop de difficultés. La langue chinoise qui ne possède que quatre cent quatorze sons différents pour exprimer plus de quarante mille mots, se prête merveilleusement aux calembours et aux jeux de mots, choses qui sont absolument intraduisibles; enfin dans leur poésie lyrique, les Chinois, usent d'une liberté d'images et d'une crudité d'expressions qu'il ne serait pas permis de reproduire, ni même d'imiter dans notre langue.

Il ne faudrait cependant pas induire de ma réserve plus de mal qu'il n'y en a en réalité; nous avons chez nous des

cihansons tout aussi légères que celles auxquelles je fais illusion ; mais pas plus en Chine qu'en Europe, elles ne sont admises dans la bonne compagnie. Les Chinois ont moins de pudeur dans les paroles que dans les actes ; il y a, à cet égard, dans leurs mœurs, un contraste singulier. Il serait honteux pour un homme d'être rencontré en public dans la compagnie d'une femme, fût-ce sa mère ou son épouse ; leurs vêtements amples et flottants dissimulent soigneusement les contours du corps ; c'est la cause d'un profond scandale pour eux que nos vêtements collants qui loin de dissimuler, accusent au contraire et font souvent ressortir ce qu'ils prennent tant de soin de cacher ; ils ne comprennent pas que l'on puisse s'embrasser, même entre parents ; c'est pour eux une manifestation de l'affection exclusivement réservée aux mystères de l'intimité la plus étroite. En revanche, ils sont en paroles, d'une liberté, non pas grossière, parce qu'ils ont de l'esprit, mais tout au moins sans préjugés; comme les hommes ne sont jamais réunis qu'entre eux, ils ne sentent point la nécessité de ces délicatesses de langage, de ces euphémismes qui permettent de gazer les récils et de dire sans rougir des choses qu'on serait révolté d'entendre exprimer naturellement. Adonnés à la poésie par tempérament et par goût, mais en même temps rationalistes froids et gens pratiques avant tout, ils n'ont pas su, comme les peuples de l'Occident, à l'imagination spiritualiste, séparer les sentiments des sensations et idéaliser les facultés de l'âme en brisant les liens qui la rattachent à la nature matérielle. Faire de l'amour deux parts distinctes, l'une toute poétique et idéale, l'autre toute prosaïque et réaliste, faire abstraction de la cause pour ne considérer que l'effet, leur parait chose aussi peu logique et réalisable que d'imaginer un fleuve sans eau ou de la pluie sans nuage. Aussi leurs chants d'amour ne

sont-ils que la peinlure fidèle des passions humaines dans leurs phases successives ; elles sont réalistes, elles ne sont pas, au moins généralement, immorales ; riounoralité naît des dérèglements de Timagination ; or en poésie, comme en tout autre chose, les Chinois peignent, imitent ou copient, ils n'inventent points Cependant, le danger de ces peintures ne leur a paa échappé, cariis les ont sévèrement exclues du sein de la famille et avec elles, la musique dont elles sont le motif nécessaire. L'étude et la pratique des arts musicaux sont, en Cldne, l'apanage exclusif d'une catégorie de femines, qui occupent une position spéciale et déconsidérée au bas de .l'échelle sociale, ou des acteurs qui ne sont pas teqm.jiit plus haute estime. Un nouveau marié serait tr^i..j|ipp-n blement surpris de découvrir, chez sa femme, sauces musicales qui sont soigneusemient l'éducation des jeunes filles de la bonne soçiél Les chanteuses du bourg de Houa-Yin-Mii de petits pieds, et sont vêtues, suivant leurs avec élégance souvent, avec goût toujours. Elleé] avec la population de ces provinces du nord^Niest, un défaut que nous déplorâmes de voir répandu à cejpdnlrla passion de l'opium. On vient chez elles, non-sodoseni pour entendre chanter, mais encore pour tvtàfit l'aifreuse drogue ; elles ont dans ce but une installàâteloiite spéciale et de nature à offrir au fumeur tout le omlbriable désirable. Sur le kang est étendue une couverture rouge; au milieu est placé un plateau laqué sur lequel sont disposés tous les ustensiles nécessaires à l'opérafiofl: de chaque côté se trouvent deux énormes oreillerssurlesquels les fumeurs peuvent reposer la tète. La pipe es( composée d'un gros tuyau de bois noir garni souvent d'ornements d'argent et terminé à l'une de ses extrémités pir un cylindre de jade ou d'ivoire percé d'un trou central; à

Fumeur d'opium.

rextrémité de ce tube qui ressemble exact^m'enl à une flûte un peu courte, le fourneau se place en, saiHle sur le côté; il a la forme d*un oignon et ne se trouve percé que d'un trou central très-petit. Le fumeur s'étend sur l'un des côtés du Kang, tandis que de l'autre côté du plateau, se place la personne qui doit préparer l'opium. Elle plonge dans une petite boîte qui contient la drogue à l'état de matière sirupeuse, l'extrémité d'une sorte d'aiguille à tricote]^ et en recueille une petite quantité ; puis elle l'expose à l'action de la flamme de la lampe qui est posée sur le plateau. L'extrait d'opium se bour* soufle, se concentre, et en même temps s'épaissit jusqu'à prendre la consistance de la cire molle ; en roulant cette' matière pâteuse dans la main on la rend compacte, et on lui fait prendre la forme d'un petit cône traversé par l'aiguille et dont le sommet est tourné vers son extrémité. Lorsque la pâte opiacée est suffisamment desséchée, on chauffe légèrement Torifice du fourneau de la pipe et avant qu'il n'ait eu Je temps de se refroidir, on y applique le sommet du petit cône d'opium; on l'y maintient quelque temps pour qu il puisse s'y souder, puis le retenant d'une main dans cette position, on retire avec précaution l'aiguille qui le traverse et qui y laisse subsister un vide central. A ce moment, la préparation est terminée et le rôle du fumeur commence. U appuie le gros bout du tuyau contre ses lèvres et amène le fourneau, en l'inclinant, au-dessus de la flamme de la petite lampe; l'opium s'enflamme, et en deux ou trois aspirations successive» tous les produits de la volatilisation sont absorbés.

Les aspirations du fumeur d'opiiuu sont profondes, de manière à faire pénétrer dans l'intérieur des organes, la fumée qu'il ne rejette que quelques instants après. Une seule pipe ne le satisfait généralement pas; il en fume, suivant ses ressources pécuniaires^ son degré d'habitude et

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son tempSr^ient, deux, trois, quatre, même quelquefois davantage. Chez le fumeur invétéré, reffel toxique n'est pas immédiat; l'ébranlement nerveux ne se propage plus que lentemeht, et au lieu de ce sonuneii morbide qui a, paraît- il, tant de charme pour ces malheureux, il n*y a plus qu'une sorte d'hébétement permanent dont le spectacle inspire pour ceux qui en sont atteints, une profonde compassion; quant à ceux qui succombent au sommeil opiacé, ils tombent dans une espèce de torpeur léthargique qui en fait temporairement de véritables cadavres. Je ne connais rien de plus affreux que cet état d'insensibililé cata* leptique, dans lequel les yeux retournés ne montrent plus que des globes blancs sans expression, où la physionomie perd toute animation et où les menbres gisent inertes.

Ce qu'il y a de plus terrible encore, c'est la passion poussée presque jusqu'à la frénésie qu'inspire ce vice ; une fois l'habitude de l'opium prise, le fumeur perd le goût et la faculté du travail ; en même temps que ses ressources diminuent de ce fait, sa passion augmente et pour la satisfaire, il se dépouille successivement de tout ce qu'il possède; il se passera même de manger, s'il le faut, pour pouvoir fumer ; réduit à la misère enfin, il ne craint pas d'aller demander à la mendicité les moyens de prolonger de quelques jours cette existence dégradée, dont le terme arrivera fatalement lorsqu'il ne pourra plus se procurer le poison qui le tue, et sans lequel, pourtant, il ne peut plus vivre.

Ils sont bien coupables ceux-là qui, dans un but de vil mercantilisme ont encouragé la propagation de cette odieuse coutume. A quoi sert de faire sonner si haut les services que Ton rend à l'humanité en supprimant l'esclavage, lorsque d'un autre côté on empoisonne sciemment des nations entières? A qui donc espère-t-on faire illusion? Car à tout prendre, le mobile de tous ces

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actes, de ceux qui onl l'apparence de la générosité comme des autres, est Tégoîsme, et le plus triste de tous, Tégoïsme mercantile. Qu'importe de savoir à qui incombe la responsabilité d'avoir le premier apporté l'opium en Chine? Triste argument, en vérité, que celui qui consiste à s'excuser de faire le mal, sous ce prétexte que d'autres le feraient, si on ne le faisait soi-même !

La question n'est pas là ; elle est dans ceci, qu'on a fait la guerre à la Chine pour la forcer à recevoir l'opium dont elle ne voulait pas; la vérité c'est qu'en 1798, la Compagnie des Indes importait en Chine quatre mille cent soixante-dix caisses d'opium d'une valeur de 4 327 850 fr.; en i833, pendant la dernière année de son privilège, elle importait dix mille huit cent soixante-quatre caisses d'une valeur de 50 885 905 francs; en 1840, à la veille de la guerre, l'importation a presque doublé ; elle est de dix« huit mille six cent quaire-vingt-quatorze caisses qui valent 56 millions de francs. En 1845,' au lendemain du traité de Nanking, l'Angleterre abusant de sa force, importe en Chine quarante mille caisses d'une valeur de 100 000 000 ; en i 855, elle en importe pour 191 000000; en 1877 pour 207 millions de francs. Et tandis que les traités imposés à la Chine ne lui permettent pas de prélever plus de 6 p. 100 comme droit de douane à l'entrée du poison dans ses ports, l'Angleterre tire de sa production dans l'Inde un revenu qui s'élève à trois cents pour cent de sa valeur! Si jamais chiffres ont eu* de l'éloquence, ce sont certes bien ceux-là* Pour ceux qui ont pu voir de près les ravages produits par l'opium, la guerre de 1841 est un crime commis contre l'humanité.

Dans la soirée, un Tao-Se, prêtre de la secte de Tao

Su de la Raison, qui n'a de raisonnable que le nom, tait venu nous offrir quelques images du temple de loua-Yin-Miao et de la Montagne-Sainte. Ces lithogra«

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phies tirées sur des pierres extrèmemcnl anciennes, se^ vent de prétexte à l*imporlunité et à la mendicité de ces religieux, et fournissent au voyageur l'occasion d'exercer sa générosité en faveur de la religion. Le temple neuf, que nous avions remarqué en entrant dans le bourg, avait été reconstruit sur le plan et sur Templacemen: de Tancien, détruit par les rebelles mahométans. Nous commencions à atteindre en effet, les parties du pays sur lesquelles s'étaient exercés les ravages de la rébellion. Roua-Yin-Miao, en fut de ce côté, pour ainsi dire, le poste avancé, car, intimidés par le voisinage de Tong- Kouan trop bien défendu pour qu'ils pussent espérer de s'en rendre maîtres, les rebelles ne s'avancèrent jamais fort au delà vers Test.

Un ou deux kilomèlres, à peine, séparent le bourg de Roua-Yin-Miao de la sous-préfecture de Roua-Yin. Cette petite ville, dont les murailles sont encore debout, a du à leur solidité et au voisinage de Tong-Kouan, d'échapper au sort des villages voisins. Tout autour, en effet, on n'aperçoit plus que des ruines amoncelées dans la campagne; et cependant, il y a déjà cinq ans que ce pays, reconquis sur les Mahométans par les troupes impériales, a vu revenir les paysans chinois si prompts à faire disparaître les traces de leurs désastres. Les champs sont verdoyants et bien cultivés ; la vue des terres en plein rapport fait naître l'idée de l'abondance et de la prospérité; mais l'aspect des villages tout nouvellement reconstruits, indique suffisamment qu'il n y a que bien peu de temps que la paix et la sécurité ont rappelé dans ce pays la population laborieuse, et les ruines des temples marquent encore les étapes lugubres de la rébellion. Le voisinage d'un sanctuaire vénéré dont le renom remontait à une aniiquilé reculée, avait fait multiplier dans tous les environs les autels et les reposoirs. Aucun d'eux n'est resté debout; les

murs éventrés laissent entrevoir les statues mutilées des dieux et des déesses qui jonchent le sol de leurs débris, ou gisent piteusement sur la terre, à demi enfouies sous des touffes de plantes sauvages et vigoureuses qui ont envahi ces lieuiL abandonnés. Si ce spectacle ne rappelait des calamités épouvantables, on serait tenté de rire de lamine grotesque que fait quelque vieux bouddha tout dédoré et décoloré sur lequel une main pieuse a étendu, pour le protéger contre les intempéries, un morceau de natte tout déchiré; de grandes cloches brisées ou des fragments de vases de bronze disséminés épars autour de ces ruines, sont les derniers débris des richesses artistiques accumulées depuis un temps immémorial dans ces sanctuaires, par la superstition humaine. Combien d'années faudra-t-il pour relever tous ces temples? Bien longtemps encore, si Ton songe que c*est à Taumône et à la charité individuelles qu'il faut demander les ressources nécessaires. Devant chaque ruine se dresse, sur le bord de la route, une petite table sur laquelle on a placé quelque statuette ou quelques vases miraculeusement échappés à la destruction; tout auprès, se tient un bonze, quelquefois une bonzesse ou un Tao-Se. Â l'approche d'un voyageur, il frappe sur l'un des vases de bronze pour attirer son attention et vient lui présenter un plateau pour recueillir son offrande ; elle çst presque toujours bien modeste ; n'importe, ces braves gens sont persévérants, et nul doute que la charité et la piété publiques aidant, ils parviennent tôt ou tard à relever leurs temples abattus.

C'est dans cette journée que j'aperçus pour la première fois un champ de pavots; il était enclavé entre des pièces de blé et ne leur était en rien inférieur au point de vue de la culture. Quelle ironique contradiction! le poison à côté de l'aliment par excellence! ce qui tue à côté

de ce qui fait vivre! Qui se douterait d^aillenrs, avoir ces fleurs si gracieuses, si charmantes de forme et de couleur, que le fruit qu'elles entourent d*une si brillante enveloppe est la cause d'un si grand fléau pour Thumanité? Pourquoi tant de fraîcheur et d'éclat si, au lieu de la santé dont elles semblent être l'emblème, elles ne répandent que la maladie et la mort, marquées en traits indélébil/es sur les visages hâves et décharnés qu'on voit en trop grand nombre autour d'elles? Ce pauvre pays mettra bien du temps à se relever des ravages causés par ces deux fléaux : l'opium et la rébellion.

La ville de Roua-Tchéou dont nous aperçûmes les murs vers le milieu de la journée, avait pour nous un intérêt particulier ; c'est là qu'a éclaté, pour la première lois en 1860, la rébellion dont nous venions de voir tant de déplorables traces.

L'origine de cette insurrection est assez obscure et l'incident le plus futile, en apparence, a pu servir de prétexte à une rupture violente entre deux parties de la population, animées l'une vis-à-vis de l'autre de sentiments d'animosité qui n'avaient fait que devenir plus profonds pendant le cours des siècles. 11 n'est peut-être pas inutile, de retracer brièvement les principaux événements qui ont amené cet état de choses.

11 y a douze cents ans, la dynastie des Tang qui gouvernait alors la Chine, avait fait de la riante vallée du Ouei son lieu de prédilection, et fixé le siège de sa résidence dans la ville de Tchang-Gnan, qui s'appelle aujourd'hui Si-gnan-Fou. Les différents empereurs de cette dynastie y avaient tour à tour, suivant leurs goûts ou leur caractère, accumulé toutes les magnificences de Fart et de la littérature; ils y avaient réuni de toute part, toat ce qui peut flatter l'orgueil et Tamour-propre, ou tout ce qui peut contribuer à entretenir le luxe, les plaisirs, ou

LA PROVINCE DU CHEN-SI. m

le confort de la vie. Le spectacle d*une si éclatante prospérité et d'une si grande richesse devait nécessairement exciter les convoitises des peuplades barbares qui vivaient misérablement sur les confins de cette terre fortunée, dans les immenses steppes qui environnent la Chine au nord et à l'ouest. Bien des fois, les armées des Tang eurent à repousser les attaques de Tune des plus belliqueuses de ces dangereuses voisines, de la peuplade Thibétaine. De 627 à 650, lempereur Taè-Tsong, profitant des divisions qui s'étaient élevées entre plusieurs tribus du pays de Kachgar, avait porté les armes victorieuses de la Chine jusque dans TAsie centrale. Mais cette domination ne fut pas si bien établie qu'elle ne pût être facilement renversée sous ses faibles successeurs, plus adonnés aux plaisirs qu'aux soins du gouvernement. Après avoir successivement perdu toutes les conquêtes de leurs ancêtres, voyant le territoire môme de l'empire ravagé tour à tour par les invasions étrangères ou par les insurrections militaires, leur capitale enfin, Tchang-Gnan, prise et saccagée par les Thibétains, les derniers empereurs de la dynastie des Tang appelèrent à leur secours leurs vaincus d'autrefois, leurs vainqueurs d'hier, les tribus du Turkestan, dans lesquelles ils trouvèrent momentanément des auxiliaires précieux. En récompense des services que leur avaient rendus leurs alliés, les empereurs leur accor» dèrent des titres honorifiques et leur permirent de se fixer dans la partie occidentale du Ghen-Si et du Kan-Sou. La principale des tribus turcomanes, qui se trouvaient ainsi incorporées à l'empire chinois était celle des Ouigours, appelés par les Chinois Roui-Tzé ou plus vulgairement Itoui-Roui. Les nouveaux venus ne tardèrent pas à s'établir sur les terres qui leur avaient été concédées, à y élever des villes prospères, et s'assimilant les habitudes et les procédés de la civilisation chinoise, ils se mêlèrent

au mouvement commercial, agricole et industriel delà population indigène. D'une race forte, énergique et intelligente, ils ne restèrent en rien inférieurs aux Chinois de vieille race, à ceux qui s'appellent par orgueil national les c Ran-Jen ». Grâce à un développement rapide, les Roui-Tze ne tardèrent pas à se répandre sur toute retendue des provinces de Chen-Si et de Kan-Sou, et il n'y eut bientôt pas, dans ces deux provinces, de ville importante où ils ne comptatsent un certain nombre de coreligionnaires.

Néanmoins, tout en prenant la plupart des habitudes extérieures, le langage même de la race chinoise, les Roui-Tze conservèrent toujours leur religion propre, sans jamais consentir à l'abandonner pour le Bouddhisme ; ils sont restés comme ils Tétaient lors de leur arrivée, Mahométans. Cette différence de religion fut la principale cause de Tanimosité sourde qui s'éleva entre les deux parties de la population. Par suite de leurs coutumes nationales et religieuses, les Chinois ne mangent guère que de la viande de porc; les Mahométans, au contraire, considèrent cette viande comme impure. Ce fait, seul, suf6t pour établir une ligne de démarcation infranchissable entre les Ran-Jen, les mangeurs de porc, d'un côté, et les Roui-Tze, les étrangers, les barbares, de l'autre; tout mélange de race devint dès lors impossible, les Roui-Tze ne voulant consentir à s*allier avec des êtres impurs, et pour lesquels ils ne cachaient pas leur mépris, les Chinois, qui se sentaient en nombre, aflichant hautement leur aversion pour ces étrangers orgueilleux et insolents dont les mœurs étaient si différentes des leurs. L'animadversion alla en croissant avec le temps; des rixes locales éclataient souvent entre les deux races antagonistes; mais il n'y avait encore jamais eu de tenta ive de révolte, lorsqu en 1860, les rebelles

TchangMao, firent une courte apparition dans la partie méridionale de la province de Chen-Si. Ce voisinage répandit une certaine émotion parmi la population sur* prise. Dans ces temps de troubles où Ton se trouve pris au dépourvu» il est rare quei*on n'éprouve pas pour ses voisins un sentiment de défiance ; les Roui-Tze furent naturellement accusés par les Chinois de sympathie pour les Tchang-Mao ; les Roui-Tze à leur tour, reprochèrent aux Chinois d'avoir répandu des placards fbcendîaires excitant la population à Textennination des Mahométans. Les récriminations étaient devenues si violentes de part et d'autre, que l'incident le plus léger devait suffire pour mettre le feu aux poudres. L'incident prit place à Roua-Tchéou, et voici le récit qu'en font les habitants du pays.

Un riche propriétaire de cette ville, nommé Lin, auquel l'annonce de l'approche des Tchang-Mao avait inspiré quelque inquiétude pour la sécurité de celles de ses propriétés qui ne se trouvaient point abritées sous les murs de la ville, engagea à son service un corps de trois cents braves Mahométans. Ceux-ci remplirent fidèlement leur devoir; mais, après le départ des Tchang- Mao, Lin usant de mauvaise foi à l'égard de ces mercenaires et s'autorisant de je ne sais quel mauvais prétexte, ne leur remit point intégralement le salaire convenu. Les Roui-Tze mécontents, commirent pour se venger, quelques dégâts dans une plantation de bambous qui faisait partie du domaine de la ville; les habitants chinois leur cherchèrent querelle pour ce fait, et il y eut quelques désordres. Les'mandarins, sous le coup de l'émotion que ieur avait causée le voisinage récent des Tchang-Mao, et pensant que des actes de sévérité pouvaient seuls rétablir l'ordre un instant compromis, firent saisir et exé* cuter sommairement quelques-uns des perlubateurs. Les

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autres, tout remplis dindignation, se rendirent au Kan-Sou où se trouvaient les plus grands centres de population mahométane, y flrent un récit emflamnié des actes qui venaient de se passer à Roua-Tchéou, et décidèrent un certain nombre de leurs coreligionnaires à leur prêter secours pour les aider à se venger de Tinjastice dont ils venaient d*Mre les victimes. Rentrant isolément et sans bruit à Roua-Tchéou, ils attendirent en silence d*y être réunis en nombre suffisant; puis, le moment venu, ils mirent, pendant la nuit, le feu en plurieurs endroits, et surprenant la population chinoise au milieu de son sommeil, ils massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. La pauvre ville fut détruite de fond en comble et c'est à peine si quelques habitants, échappés à la faveur de la nuit, purent aller répandre Talarme et jeter l'effroi dans toutes les campagnes environnantes, en annonçant la terrible nouvelle.

L'incendie allumé à Roua-Tchéou se propagea de proche en proche avec une rapidité étonnante. Les autorités prises au dépourvu et manquant de ressources, se contentèrent de concentrer leurs troupes dans les principales places fortes pour s'en assurer la possession, et écrivirent à Péking pour demander des renforts. Mais le gouvernement qui avait lui-même à faire tête, à la fois, aux forces alliées de France et d'Angleterre dans le Pe-Tche-Li, aux Nien-Feï dans le Ghan-Tong et le Ro-Nan, et aux Tchang-Mao dans le Gnan-Roui et le Kiang-Sou, se trouvait réduit à l'impuissance; et se résignant, pour le moment, à faire la part du feu, il se borna à circonscrire l'insurrection dans le Chen-Si et le Kan-Sou, en faisant occuper les passages qui lui auraient permis de s'étendre dans le Ghan- Si et de se rapprocher ainsi de la capitale ou de donner la main aux Nien Feï. Pendant ce temps, la rage et la cruauté des Roui-Tze se donnaient

libre carrière daas les malheureuses provinces nban* données à leur merci. Ils firent à la population chinoise une guerre acharnée, guerre de race et guerre de religion tout à la fois, c'est-à-dire sans quartier ; rien ne trouvait grâce devant eux, ni l'enfant à la mamelle, (li le vieillard au pas chancelant. La terreur qu'ils répandaient autour d'eux était si grande que Ton vit la population de villages entiers se sauver à l'approche do deux ou trois de ces misérables. Désertant leurs champs et leurs foyers, les paysans chinois allaient chercher un refuge dans les anfractuosités des chaînes de montagnes; mais ceux qui, trop éloignés de ces asiles protecteurs, habitaient au milieu de la plaine, devenaient les victimes d'un épouvantable massacre; c'est par centaines de mille disent les habitants du pays, qu'il faut les compter. La campagne était saccagée, les villages et les villes dont les rebelles parvenaient à s'emparer, étaient détruits ou brûlés de fond en comble.

Braves et décidés à tout, comme ils l'étaient, les Mahométans auraient pu faire encore bien plus de mal h l'empire chinois, s'ils avaient eu une organisation et des chefs intelligents. Hais d'organisation ils n'en eurent jamais ; de chef on ne leur en connut point ; ils ne furent qu*un ramassis de bandes sauvages qui n'eurent jamais qu'une pensée commune, une haine farouche des infidèles, un but commun, l'extermination totale de la race chinoise, pour devenir seules propriétaires du sol à sa place. Excellents cavaliers, ils pouvaient facilement répandre la ruine et la désolation dans les campagnes et dans les villes ouvertes ; mais leur flot dévastateur venait se briser impuissant devant les murs des places fortes ; ils n'avaient point de canons pour y faire brèche, et n*étaient pas assez nombreux ni assez disciplinés pour en faire le siège régulier. C'est ce qui explique comment au milieu de cette désolation

générale, les principales villes fortes à rexccption de celles qui furent enlevées par surprise, purent êlre sauvées de la destruction. Émerveillés d*éi:happer à tous les dangers qui les entouraient, les habitants qui codnaissaient la faiblesse de leurs moyens de défense et dont la terreur exagérait la force de leurs adversaires, purent croire qu'ils ne devaient leur salut qu*à la protec tion miraculeuse des dieux. Aussi vit-on, longtemps après, les mandarins demander à Tempereur d'ordonner des prières officielles, pour remercier tel ou tel dieu de la protection qu'il avait accordée à telle ou telle cité attaquée par les Roui-Tze.

L'ombre protectrice de la montagne vénérée n'avait cependant pu sauver des horreurs de la destruction la ville qui était placée sous son invocation directe. Les rebelles avaient détruit Roua-Tchéou de fond en comble ; et sans les murs qui en marquaient encore reneeîate, le voyageur eût pu passer sur son emplacement sans se douter que quelques années auparavant s*élevait en eel endroit une ville populeuse et florissante. De Textérieur, rien ne peut faire supposer un pareil désastre ; les mars n*ont point de brèches; seuls, les parapets ont disparu; les portes sont béantes et les ais massifs qui en fermaient rentrée ont été réduits en cendre ; mais les voûtes qui y donnent accès sont encore solides. Sitôt qu'on a franchi ce seuil, on peut juger d'un coup d'œil de l'étendue des ravages qu'y ont commis ces forcenés. Dans un grand espace limité de tous côtés par l'enceint:! fortifiée, et que traverse la route, seul vestige de l'ancienne rue principale qui reliait les portes de l'est et de l'ouest, on n'aperçoit plus une maison debout. Les nr^^ survivants de celte catastrophe ont mis en culture te terres fertilisées par les cendres de leurs habitadofls, et des champs en plein rapport, couverts de moissons,

ont remplacé les groupes de maisons disparues. Le long de la route, on voit cependant encore s'élever, de place en place, d'élégantes colonneltes de fonte, élancées, servant de prétexte et de support à des motifs d'ornementation artistique tels que des dragons enroulés tout autour, et menaçant de leurs gueules hideusement béantes un globe brillant qui figure le soleil ; elles marquaient autrefois remplacement de sanctuaires vénérés.

Singulier sentiment que celui qui s'empare de Tâme du voyageur lorsqu'il traverse celte solitude ! 11 ne sait ce dont il doit le plus s'étonner, ou de l'étendue même des excès de cette fureur barbare qui a détruit jusqu'aux moindres vestiges d'une grande ville, ou de l'activité laborieuse et féconde de cette race extraordinaire qui, sans émoi, presque avec indifférence, fait sortir des moissons de ruines encore fumantes. Le contraste est encore plus saisissant lorsqu'aprés avoir franchi la porte de l'ouest, on se trouve tout à coup dans un grand faubourg construit tout nouvellement d'hier, en dehors des murailles de la ville maudite. Là se trouve le marché où les habitants des campagnes environnantes viennent échanger les produits de leurs cultures; là aussi, sont les auberges où s'arrêtent les voyageurs et les ronliers plus nombreux à mesure que l'on approche de Si-gnan-Fou. C'était pour nous un exemple de plus d'un phénomène qui se représente souvent quel que soit le pays où on l'observe, c'csl-à-dire la tendance, que présentent les villes ou les agglomérations de population à se développer principalement en s'étendani vers l'ouest. Est-ce un simple effet du hasard et des circonstances locales, ou y a-t-il là, une corrélation avec le phénomène souvent signalé dans la géographie physique du

déplacement des rivières dans le même sens? Plusieurs fois nous avions croisé des individus vêtus

roisérablement de haillons sordides rouges et jaunis ; leur type différent du type chinois les désignait à nos regards pour des étrangers ; leur tête est complétemeot rasée comme celle des bonzes. Ce sont des lamas qui viennent du Thibet ou de la Mongolie dont nous ne sommes plus guère éloignés, et qui se rendent à Pékin;. Ces gens sont sales et d'un aspect repoussant ; ils vivent d*aumOnes tout le long de la route et se reposent dans les temples on monastères où ils sont toujours sûrs de trouver un asile.

 peu de distance de Lin-Tong*Sien nous rencontrons une rivière de quelque importance, en travers de notre route; c'est le Lan-Ghoui, un affluent du Ouei-Ro, qui prend sa source au col même qui sépare le groupe des monts Mong-Ling de celui des Fong-Ling. C'est par ce col que passe la route de montagne qui conduit de la vallée du Tan-Kiang dans celle du Ouei-Ro.

La rive orientale sur laquelle nous nous trouvonSi s'étend en pente insensible pendant plusieurs centaines de mètres jusqu'au bord même de la rivière dont les eaux sont, en ce moment, assez basses. L'autre rive, la rive occidentale, au contraire, s'élève verlicaleraent sur une hauteur de huit à dix mètres. Ici, nous retrouvons le lœss; la rivière s'est creusé son lit dans la couche qui recouvre le fond de la vallée. On franchit le Lan-Ghoui sur un joli pont orné à ses deux extrémités de portes triomphales en bois. Sur l'autre bord, la roule qui rejoint en cet endroit celle qui vient de la vallée du Tan-Kiang, s'élève sur le sommet de la berge par une tranchée pratiquée dans la falaise de lœss. Là, on se trouve sur un grand plateau qui se développe comme un inunense cirque de plusieurs lieues de diamètre entre les montagnes qui s'éloignent en cet endroit de toute part pour se rapprocher plus loin. Au milieu de cette

plaine on voit s'élevei imposante la ville de Si-gnan-Fou. La muraille crénelée qui en forme Tenceinte entoure un espace rectangulaire, orienté suivant les quatre points cardinaux. Quatre grandes portes surmontées de hauts donjons percés de fenêtres que Ton découvre de très-loin, correspondent au milieu de chacune des faces de Tenceinte. Le spectacle est frappant ; c*est bien là, la plus ancienne capitale de la Chine, la résidence fameuse de la dynastie des Tang, toute pleine de souvenirs historiques. La terre que nous foulons aux pieds a servi de théâtre a plus d*un fait héroïque dont les anciens livres nous ont conservé le souvenir, et sans remonter aux âges antiques, elle porte encore tout autour de nous la trace navrante des dévastations de la rébellion. Cette plaine jadis chantée par les poètes comme un jardin fleuri, nous parait aujourd'hui aride et nue, et jusqu'au pied des murs, les ruines seules marquent encore la place des faubourgs populeux qui s'étendaient au-devant des portes.

CHAPllïlE XIV

La ville deSi-gnan-Fou. — Son importance commerciale. — Une visite au Yi-

men. — Do lait! Les Mahométans. — Un cadeau chinois. -Le

cartes de visite. — La forêt des tablettes. — La chaise à porteurs. ••' La chaise à mulets. — Les inscriptions chinoises. — L'inscription de Sii^nan- Fou. — Costumes militaires. — Un bac. — Sien-yang-Sien. — Les tumuli du Ouei ro. ~ Les ophthalmies. — Les caves du Ghen-si - ^ cavalcade militaire. — L'armée de Li-rong-Tchang. — La mission (iu viceroi Tso. — Le général Liéou. — La Tallée du King-ro. — Le temple du irand Bouddha. — TchaDg-ou-Sien.

Si-gnan-Fou est une place très-forte; ses défenses sout assez redoulables pour qu'elle ait pu résister à toutes les attaques que, pendant près de dix ans, les rebelles ont dirigées contre elle. A chaque entrée, il y a trois portes successives, gardées par des postes militaires, et la ville, étant encore vu les circonstances, en état de siège, nous devons à chacun d*eux, montrer nos passe-ports et donner des explications sur le but de notre voyage. Au dernier, nous sommes obligés d*attendi*e le retour d'un officier qui doit nous rapporter de la préfecture Tautorisation d'entrer dans la ville. Toutes ces formaUtés remplies, nous nous remettons en marche et nous traversons d*aljord le quartier mandchou*

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La sifualîon géographique de Si-gnan-Fou, vers Texlrémifé nord-ouest de Teinpire, lui donne une grande importance stratégique; cette ville a toujours été considérée comme le rempart de la Chine contre les hordes turbulentes de la Mongolie ou du Turkestan ; aussi la dynastie actuelle y entretient-elle une nombreuse garnison Tartare-Mandchoue. Ces soldats se sont vaillamment comportés pendant la dernière guerre civile, et si les rebelles ont pu brûler les faubourgs jusqu'au pied des remparts, du moins n'ont-ils jamais pu entamer aucun point de l'enceinte même. Après le quartier Mandchou entouré lui aussi, d'un rempart intérieur, nous pénétrons dans la ville proprement dite. Au premier coup d'œil, on juge de son importance; cVst le grand empo}*/um du commerce du nord-ouest de la Chine, où se nouent toutes les transactions commerciales avec TAsie centrale et le Thibet. Nos voitures ont peine à fendre la foule affairée qui remplit les rues ; nous sommes même obligés de faire un long détour pour éviter l'encombrement produit par les spectateurs d'un théâtre en plein air. Toutes les villes chinoises se ressemblent ; les rues un peu plus ou moins sales, un peu plus ou moins étroites, sont toujours bordées de maisons basses et pressées les unes contre les autres qui forment, sur les côtés, deux rangées ininterrompues de boutiques. Partout où nous passons, c'est le même spectacle qui s'offre à nos yeux.

Notre arrivée dans une grande ville pleine de ressources, nous permit d'apporter dans notre régime des modificacations nécessaires. Nous fûmes particulièrement sensibles à l'introduction du lait dans notre alimentation.

Les Chinois ne font pas usage de lait ; soit, par manque de prairies, et, par suite, de bétail, soit, par un préjugé extrêmement répandu, cette boisson est complètement exclue de leur alimentation, en même temps que la viande

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de bœuf. Ce n'est que quand ils sont malades, et comme médicament, qu*i1s se résignent à avaler quelques gouttes de ce breuvage ; encore n'est-ce point du lait de vache ni de brebis , mais du lait de femme. Dans les ports où sont établis les Européens, ce n'est qu'à grand'pelne que Ton peut se procurer à des prix très-élevés du mauvais lait de buffle. Les Musulmans ne partagent point les préjugés des Chinois à l'égard du gros bétail, et Si-gnan-Fou étant le centre de leur plus important établissement. nous avions espéré y trouver plus facilement de bon lail de vache. Notre attente ne fut pas trompée; un beau vieillard à longue barbe blanche nous apporta des petlls pots de terre vernissée, remplis d*un liquide blanc et crémeux comme il ne nous était pas arrivé d'en voir depuis que nous avions quitté ]a France.

A Si-gnan-Fou il y avait, et il y a encore une colonie musulmane asseznombreuse. On y compte environ quinze mille familles de cette religion. Au début de la rébellion, loin de les expulser de la ville, on leur fit défense de sortir, e( on les soumit à une surveillance étroite, pour éviter toute trahison de leur part ; on en fit des otages tout prêts à être sacrifiés en représaille des atrocités commises par leurs coreligionnaires. La capitale du Chen-Si ayant pu résister à toutes les attaques des rebelles, on ne songea pas à faire porter aux musulmans de Si-gnan-Fou la peine de crimes qu'ils n'avaient pas commis. Ils sont, cependant, tenus en défiance par les autorités et par le peuple, et ils affectent la plus grande humilité et la soumission la plus profonde, pour éviter les critiques malveil lantes des idolâtres. On les a forcés de renoncer, enappa rence, à Texercice de leur culte. Il y a à Si-gnan-Fou, huit mosquées parmi lesquelles se trouvent les plus anciens monuments de ce genre qui aient été élevés en Chine; l'u^ d'eux a été construit il y a mille ans, sous la dynastie de)

Tang. Les mandarins ont obligé les Musulmans à retirer les inscriptions qui se trouvaient au-dessus de ces édifices pour en indiquer la destination religieuse, et à les remplacer par d'aulres dépouillées de ce caractère. Ainsi tandis qu'on laissait aux chrétiens la faculté de désigner leurs églises sous le nom de Li-Paé-Tang, salles de Taccomplissement des rites, on défendait aux Musulmans d'employer pour désigner leurs mosquées, le terme Li-Paè-Sse, terapies de Taccomplissement des rites, et on les obligeait à y substituer l'expression I-Siao, école gratuite. On les força également à introduire dans ces édifices, les tablettes de l'empereur et de Gonfucius, devant lesquelles tous les Chinois, sans distinction de croyance, doivent accomplir des rites particuliers. A ces conditions, les musulmans de Si-gnan-Fou purent continuer à se réunir dans leurs mosquées et à y lire en commun le Coran. Malgré la défense qui leur était faite de quitter la ville, quelques-uns de leurs Akong les plus fervents et quelques fanatiques parvinrent à s'échapper et à rejoindre les rebelles. Les Chinois montrèrent, cependant, en présence de la guerre d'extermination qui leur était faite, une modération dont on doit leur tenir compte.

Nous avions trouvé à Si-gnan-Fou un hôte généreux et soucieux de notre bien-être et de notre sécurité j^txis la personne de Chen-Ta-Jen, l'un des intendants de l'armée du vice-roi Tso. L'une de nos premières préoccupations fut d'aller lui porter nos remercîménfs. Chen-Ta^en a le bouton bleu et le rang de Tao-Taï ; c'est un homme d'une quarantaine d'années, à la physionomie bonne et intelligente ; ses manières sont empi^intes d'une poUtesse exquise et ce fut avec la meilleure grâce qu'il vint nous recevoir à la grande porte de son Ya-Men pour nous conduire dans son salon de réception. Les secrétaires et les domestiques se pressaient à la porte, et paraissaient tout

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étonnés de nous voir au courant des usages de la politesse chinoise. Tous ces gens sont tellement habitués à voir les Européens affecter le plus profond dédain pour leurs coutumes, qu'ils les considèrent à leur tour, non pas comme des barbares, mais comme de grossiers per sonnages, et c'est pour eux un sujet d*étonnement lorsqu'ils en rencontrent qui observent, avec eux, les formes de leur étiquette.

Nous fûmes, pendant les premiers temps de notre séjour à Si-gnan-Fou, accablés de visites et de pré?enances de toute sorte. Les secrétaires de Chen-Ta-Jen, leurs amis, ceux que Lou-Kouei-Tang avait retrouvés dans la capitale du Chen-Si, M. Fang, le lettré qui avait été mis à notre disposition, venaient fréquemment passer quelques instants en notre compagnie. Ce dernier, homme jeune encore et de manières distinguées, avait été souspréfet de Sin-Yen-Sien dans le Ro-Nan et avait soutenu dans cette ville un siège de vingt-sept jours contre les rebelles Nien-Feî. Il était instruit et plein d'esprit: malheureusement, il avait contracté la funeste habitude de fumer l'opium, et il était devenu rcsclave de cette terrible passion à un tel point qu'il ne pouvait cacher son malaise lorsque, par hasard, nous l'avions retenu au delà de l'heure à laquelle il avait coutume de fumer.

Peu de jours après notre arrivée, Chen-Ta-Jen, nous fit la gracieuseté de nous envoyer un dîner qu'il s'excusait de ne pouvoir nous offrir dans son Ya-Men. Il était en effet, complètement absorbé par ses nombreuses et délicates occupations, et de plus, il était encore sous le coup de l'affliction profonde que lui causait la perte cruelle d'une fille qu'il aimait tendrement. Elle avait dix-neuf ans, elle était belle, nous dit-on, pleine de qualités et d'esprit, et la catastrophe la plus épouvantable avait anéanti subitement toutes les espérances qu'elle donnait

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à ses parents» En jouant dans un jardin avec un jeune chat, elle avait fait un faux pas et était tombée dans un puits d'où l'on n'avait pu retirer qu'un corps inanimé. La douleur légitime et respectable de ce père éprouvé, rendait plus délicate encore l'attention qu'il nous témoignait. Sur un grand plateau suspendu à un bâton que deux hommes portaient sur l'épaule, se trouvaient deux, canards rôtis, deux assiettes de gâteaux et un petit cochon de lait grillé ; le tout était accompagné du domestique de Chen-Ta-Jen, chargé de nous présenter de sa part, ses compliments, ses excuses et une carte dont la rédaction ne peut guère se traduire autrement que par « votre idiot de frère vous rend ses devoirs ».

La politesse chinoise, très-raffinée, a réglé avec un soin minutieux, que nous trouverions puéril, tout ce qui se rapporte aux relations de la vie commune. Les cartes de visite ordinaires sont des carrés oblongs de papier rouge qui mesurent environ vingt centimètres sur dix, et sur lesquels celui qui les envoie inscrit son nom en caractères plus ou moins gros, suivant la mode et selon son importance sociale. Mais lorsqu'on veut témoigner plus d'égards à celui auquel on s'adresse, on fait usage d'un cahier de papier à lettre rouge; au bas de la première page, on inscrit une formule consacrée par l'usage et dont l'humilité est en proportion de la considération que Ton veut témoigner. Enfm si l'on s'adresse à un personnage d'un rang infiniment supérieur au sien, on se contente d'inscrire sur la première page d'un cahier de papier à lettre rougè et en caractères microscopiques, une formule qui peut se traduire ainsi : « Un tel, puis les prénoms et les qualités, salue humblement. » Lorsque l'on invite quelqu'un à dîner, c*est au moyen d'une carte de foimat spécial dans laquelle on sollicite la faveur de ses instructions. Toutes ces

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nuances dont nous ne saisissons pas bien dans m sociétés démocratiques toutes les délicatesses, ont eo Chine une grande importance; la consommation des cartes de visite y est considérable, et à l'occasion du jour de Tan surtout, elle prend des proportions incroyables.

Pour suivre en tout point les usages de Ja politesse chinoise, nous acceptâmes les deux canards et les deui assiettes de gâteaux, et nous refusâmes le petit cochon de lait rôti, en chargeant le domestique de Ghen-Ta-Jen de lui dire, en lui reporlant nos cartes et nos remerdments, que nous n'étions pas dignes d'un si grand honneur. Mais la politesse chinoiae est cérémonieuse et aime que Ton fasse des façons ; dix minutes après, le domestique revenait, rapportant le petit cochon de lait rôti que Ghen-Ta-Jen nous pressait d'accepier. Les rites étaient accompUs; refuser de nouveau eût été de notre part commettre une grande impolitesse, ce que nous nous gardâmes bien de faire. Les domestiques et les porteurs reçurent en échange, toujours suivant l'usage, une gratification de deux mille sapéques, proportionnée à la valeur du cadeau.

La ville de Si-gnan-Fou, l'une des plus anciennes de l'empire, renferme des antiquités fort curieuses. On montre encore dans le quartier Tartare-Mandchou, l'emplacement du palais des Tang. Hais ce qui surpasse tout le reste en intérêt, c'est un musée unique en son genre, désigné sous les noms de Paé-lin, la forêt des tablettes, ou Paé-Kong. le palais des tablettes, où se trouvent réunies une multitude de pierres gravées. C'est une collection inestimable d'inscriptions ou de dessins dont les plus anciens remontent à cent ans avant notre ère, et qui fournissent des documents curieux sur les dynasties des Ran, des Song, des Tang, des Yuen et desMing. On tire à l'aide de ces pierres des épreuves sur papier qui sont recherchées des letlrés

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lans tout Tempire, et dont nous avons pu nous procurer juelques-uncs.

Après un repos d'une quinzaine de jours à Si-gnan- Fou, nous dûmes songer à continuer notre voyage et à lous assurer des moyens de transport. Nous étions décidés à user de quelque procédé que ce fût, à la condition de ne jamais rentrer dans une voiture. Le voyage à cheval, séduisant au premier abord, était en définitive trop fatigant pour être poursuivi pendant dix-huit jours consécutifs ; d'ailleurs, cette manière de voyager n*est guère employé que par les mandarins militaires de grade inférieur, et n'inspire que peu de considération. Il nous restait dés lors à choisir entre la chaise à porteurs et la chaise à mulets. L'une et l'autre ont des avantages et des inconvénients. Que l'on se figure une guérite réduite d'un tiers de sa hauteur, construite en matériaux légers, et suspendue au milieu de deux longs bâtons flexibles unis par un bâtonnet placé en travers à chacune de leurs extrémités ; que l'on place dans celte boite un siège en forme de tabouret peu élevé, et Ton aura la chaise à porteurs. Lorsqu'on n'emploie que deux hommes pour manœuvrer cette machine, chacun d eux se place à une extrémité des longs bâtons et pose sur ses épaules, en arrière de son cou, la petite barre transversale. Mais lorsqu'il y en a quatre, ce qui est le privilège des mandarins, on û\e à chacune de ces barres transversales un autre bâton dont chaque extrémité, entourée d'un bourrelet d'étoffe, repose sur Tèpaule d'un des porteurs; de la sorte, il y en a deux devant et deux derrière; en imprimant à la chaise un mouvement d'oscillation régulier, ils fâcililent leur marche ; enfin, toutes les cinq ou six minutes, ils s'arrêtent pour changer le bâton d'épaule. Les porteurs font de la sorte de huit à dix lieues par jour, et vous conduisent d'uk' bout à l'autre de la distance que

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VOUS avez à franchir. Ils marchent pieds nus, ou chaussés de sandales de paille qu'ils trouvent facilement à renouveler le long de la route lorsque les leurs sont usées. Us mangent beaucoup; presque chaque fois qu'ils s arrêtent, ils ne manquent pas d'acheter quelques pains, des œufs durs, un peu d albumine végétale tirée des pois, assaisonnée ayec du vinaigre, ou du vermicelle cuit à l'eau, et ils arrosent ce repas d'une petite tasse d'eau-de-vie de Kao-liang. Ils n'ont, pour la durée du voyage, d'autres vêtements qae ceux qu'ils portent sur eux, et louent, dans chaque auberge, de mauvaises et sales couvertures pour se couvrh* pendant la nuit.

La chaise à mulets est plus grande que la chaise à porteurs, mais l'on ne peut s'y tenir autrement qu'étendu, et au lieu d'honunes, ce sont des mulets qui supportent l'extrémité des longs bâtons auxquels la chaise est suspendue. L'allure de ces animaux lui imprime alors un mouvement ondulatoire, moitié tangage, moitié roulis, fort désagréable, et qui cause un malaise assez analogue au mal de mer. Cette considération nous fit reporter nos préférences sur la chaise à porteurs.

En sortant de Si-gnan-Fou par la porte de l'ouest, ou traverôe d'abord un grand espace où les ruines succèdent aux ruines ; c'était le faubourg jadis le plus populeux et le plus florissant de la vieille capilale. Là, s'élevaient des temples renommés que la magnificence des empereurs s'était plu à parer des ornements les plus précieux, et que la piété des fidèles entourait d'un profond respect. C'est dans l'un deux que s'élevait, et c'est au milieu de ses ruines que s'élève encore aujourd'hui, la famM tablette nestoriemie qui a été pendant si longtemps l'objet des discussions savantes des théologiens et des sinologues. Les Chinois ont contracté de bonne heure l'habitude en graver dans la pierre le récit des événements mémorables,

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pour en perpétuer le souvenir. D'abord creusées simplement dans les rochers des montagnes, les plus anciennes de ces inscriptions laconiques exercent encore la sagacité des lettrés les plus renommés. Plus tard, les mœurs se polissant de plus en plus, les Chinois firent usage de tablettes de marbre ou de granit, qu'ils élevaient sur le bord des routes, à Tintérieur des temples, ou dans les palais impériaux. Le goût de ces inscriptions se répandit facilement dans une société polie et lettrée, et le nombre de ces documents qu'on retrouve dans le nord de la Chine est considérable. C'est ainsi que vers 1625, on découvrit à Si-gnan-Fou une grande tablette portant une longue inscription en tête de laquelle était gravée une croix. 11 n'en fallait pas tant pour attirer l'attention des missionnaires catholiques qui venaient de s'établir en Chine et qui commençaient à y faire de rapides progrès. L'inscription fut copiée, étudiée avec soin et Ton y lut un décret de l'empereur Taé-Tsong, rendu en août 639 et conçu dans les termes suivants : a La religion n'a pas <( de nom invariable. Les saints n'ont pas de forme « permanente. En quelque lieu qu'ils soient, ils instruiff sent et secourent les multitudes. 0-lo-pen, un homme « d'une grande vertu, est venu du royaume de Judée « pour apporter dans notre capitale les Saintes Écritures (( et les Saintes Images. En examinant le sens de son ensei- (( gnement, nous avons reconnu qu'il était pur, mysté- {' rieux, et détaché du monde. En considérant son origine, ce on voit qu'il a été fondé sur ce qui est essentiel à l'huma- <( nité. Son langage est simple, ses raisonnements sédui- « sants, et il est plein de bienfaits pour la race humaine. « Qu'il soit publié, ainsi qu'il est juste dans tout l'empire. (. Que le ministère que cela concerne élève une église ju- « daïque dans la rue droite et sainte de notre capitale et ;( qu'il y installe vingt et un prêtres pour la desservir.))

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Le reste de 1 inscription contient l'exposé sommaire de la doctrine prêchée par 0-lo-pen et ses disciples, et retrace l'historique des progrés rapides qu'ils firent sous les successeurs de Taé-Tsong. L'exposé présente une description frappante des dogmes essentiels du christianisme. L'authenticité de la tablette et de rinscriptioii n'était pas douteuse; la vérité des faits qui s'y trouyaienl relatés était corroborée par la reproduction de mois syriaques au bas et sur les côtés du texte chinois. Cette inscription donna cependant lieu à de longues controverses : les uns l'attribuant à des missionnaires de la religion catholique romaine, d'autres y voulant voir l'œuvre de prêtres nestoriens. Il parait prouvé aujourd'hui que cette dernière opinion est la mieux fondée. On ne peut s'empêcher de sourire en voyant à quel point la passion de la controverse religieuse peut égarer certains esprits et leur faire perdre assez la notion du temps et de la vérité historique pour les amener à exploiter au profit de leur opinion les documents qui s'y rapportent le moins. Voici ce qu'un missionnaire protestant a écrit au sujet de celle tablette: « Non-seulement elle énonce les principales doc- « trines de notre sainte religion, mais c'est encore un témoi- « gnage important de notre croyance à opposer aux idolâ « très et aux catholiques Romains, car elle montre que la « forme protestante du christianisme ne date pas d'hier'. »

Cette tablette fut relevée et encadrée dans une niche en 1859, par un certain Ran-Taè-Roua de Ou-liii, quV valent séduit la pureté des caractères et la perfection des ornements. Depuis, le temple où elle s'élevait a été ruiné de fond en comble par les rebelles musulmans; seule, la tablette protégée par la maçonnerie qu'avait fait élever ce protecteur éclairé des lettres et des arts, s'élève encore an

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