‹ À travers la ChineChapitre 20 sur 44 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le préfet de King-Tchéou.— Les barbiers et le massage. -- Ping-liang-Fou-— Le camp retranché de Oua-Ting. ^La chaîne des Ou-chan. — Long-Te-sien. — Un mandarin persécuté. — La vallée du Tien-choui-ro. — Un convoi d'argent. — Un festin. — La Tallée du Siang-choui. — Les monuments funèbres de Roui-ning. — Misère 1 — Les ruines de Tche-Tao-ling. — Famine I — Encore le Fleuve jaune.— Arrivée à Lau-Tchéou-Fou.

Comme Pin-Tchéou, la ville de King-Tchéou, se trouve située dans la vallée du King-Bo qui lui a emprunté son nom, au pied d'une falaise de lœss. Jusque-là, obligés de nous loger comme nous le pouvions dans les petits villages que nous avions traversés, nous avions, du moins, toujours été bien reçus dans les grandes villes, où nous avions trouvé, à notre arrivée, logement et repas tout prêts. A King-Tchéou rien n'avait été préparé, pour nous recevoir et nous eûmes toutes les peines du monde à découvrir un misérable gîte dans une infecte auberge du faubourg. Lou-Kouei-Tang qui, en sa qualité de chinois, était plus méticuleux que nous sur la qualité des honneurs qui nous étaient rendus et dont il profitait, était outré du manque de procédés dont avait fait preuve le

mandarin de King-Tchéou.U sortit pour prendre ses renseignements et nous rapporta sur son compte une poignée de commérages dont nous nous amusâmes de bon cœur, surtout au ton indigné du narrateur. Le préfet de King-Tchéou, nous dit-il, (je regrette d'en avoir oublié le nom,) profite de ce qu^il est allié plus ou moins proche du vice-roi Tso, pour en faire à sa guise et se dispenser de presque toutes les obligations de sa place ; mais il en profite aussi pour abuser de tous les privilèges de sa position, et faire suer aux contribuables tout ce qu'il peut en tirer. Le district de King-Tchéou est d'un bon revenu, parait-il, et voilà déjà trois ans qu'il y fait sa pelote. Aussi le peuple ne Taime-t-il guère. Hais le plus beau de l'affaire, c'est qu'il est avare et jaloux. Jamais aucun domestique mâle, n'a pu pénétrer dans ses appartements intérieurs. Il y a des bornes à la jalousie, et même en Chine, il est ridicule de se montrer jaloux d'un domestique. Pour Tavârice, il serait difficile de trouver son pareil; il donne tous les jours 500 sapèques( 2 fr. 50) à son fils pour aller faire le marché, et, sans souci de sou rang, ni de sa dignité, il oblige sa femme à faire la cuisine. 11 y a, partout, des gens qui restent au-dessous de leur condition, et qui, malgré les plus grandes qualités et dans les plus hautes situations, trahissent toujours par quelque mesquinerie disparate un défaut d'origine ou d'éducation. 11 n'y à point à rougir d'une naissance obscure, lorsqu'on a su s'élever par ses talenls et son travail ; il y a du mérite à conserver dans la richesse une simplicité naturelle ; mais il est ridicule de rester petit dans les grandeurs. Quelques bonnes cpigrammes inspirées par le commérage de Lou-Kouei-Tang nous vengèrent innocemment du manque d'hospitafilé du préfet de King-Tchéou.

Avant de connaître les conditions de notre séjour dans

Z^ A tRÂVBRS LA CHINE.

cette ville, nous nous étions décidés à y prendre quelque repos. L*un de nos porteurs avait, depuis quelques jours mal au pied; c'était une raison urgente pour donner à notre équipage une journée de répit. Ce surcroit de séjour dans notre mauvaise auberge nous valut un spectacle assez réjouissant. Juste en face de nous, de l'autre côté de la rue, il y avait une boutique de barbier. Dès le lever du soleil, nous fûmes réveillés par un bruit étrange; c'était comme un battement de mains cadencé. On garçon-barbier, tout en procédant à la toilette d'un client, s*interrompait de temps à autre pour se livrer à un petit intermède de massage ; mais un massage sonore qui participait du pugilat, de la main chaude et d*une foule d'autres exercices que, jusque-là, j'avais cru absolument étrangers à la profession de barbier. Après avoir frappé quatre ou cinq grands coups avec la paume des mains dans le dos ou sur la poitrine du patient, à Timitationdes lavandières lorsqu'elles battent leur linge, il applaudissait à trois ou quatre reprises, comme pour se féliciter de la perfection de son procédé opératoire ; puis il recommençait de plus belle à enfoncer les côtes de son malheureui client beaucoup moins ému que moi de ce traitement barbare. Ce dernier se laissait faire* avec une tranquillité béate qui tenait de l'abrutissement ou de l'extase. Lorsqu'il eut bien défoncé le dos, la poitrine et le ventre de son homme, le garçon barbier le prit délicatement par le cou et par la ceinture, le coucha sur son banc et lui appuyant les reins sur son genou plié , fît le mouvement d'un homme qui va casser un morceau de bois. Il le replaça ensuite aussi délicatement qu'il Tavait pris, sur son escabeau, et recommença à lui meurtrir en cadence les bras et les jambes, en se félicitant plus bruyanunent que jamais de la vigueur qu'il déployait dans cette opération.

L\ t>tl0yiNCE DE KAN-SOU. 33l

Puis il lui tirailla les membres dans tous les sens, me aisant assurément beaucoup plus souffrir que celui qui itait l'objet de ce singulier massage. Après un assez iongemps, ce dernier, que je croyais à demi désarticulé, se eva, paya son dû et partit évidemment satisfait d'un traiement qui était, à mon avis, plutôt fait pour estropier jue pour assouplir les membres, et qui lui avait procuré m bonheur que je ne lui enviais pas.

Ce spectacle, plusieurs fois renouvelé dans le courant de la journée, «ut, au moins pour moi, l'avantage beaucoup plus appréciable de me faire paraître moins long le temps ^ue nous avions à passer dans cette ville peu hospitahèreè

Deux jours après, nous atteignions la ville de Ping-^ Liang-Fou qui commande la partie supérieure de la vallée du King-Ro, comme King-Tchéou en commande la partie moyenne et Pin-Tchéou, la partie inférieure. Elle s'annonce de loin par une grande tour, une pagode à neuf étages, bien conservée, ou plutôt nouvellement réparée et très- élégante. Elle est située dans Tenceinte d'un temple, à l'entrée d'un grand faubourg jadis considérable, aujourd'hui presque complètement ruiné. La ville défendue par des murs formidables a pu résister aux rebelles; mais tout le district qui en dépendait, centre dune colonie musulmane assez importante, a été saccagé. Malgré ce fâcheux précédent, le vice-roi Tso y a renvoyé plus de vingt mille musulmans choisis parmi ses prison* niers, pour y cultiver la terre sous la surveillance des troupes qui y sont cantonnées. C'est assez dire que tout le pays est encore en état de siège et que les lois militaires d'exception y priment, pour l'instant, les lois ordinaires.

Les champs y deviennent moins nombreux et ne sont plus guère cultivés que par des corvées de soldats. A mesure que Ton avance, la vallée devient plus étroite, le pays plus sauvage et les précautions militaires plus multipliées.

m A TRAVERS U CHINE.

A six ou sept lieues au-dessus de Ping-Liang-Fou, la vallée fie resserre extrêmement. Cette goi^e a, au point de vue stratégique une grande importance; c'est Tun des passages, sinon le principal, qui mettent en communication les parties hautes et basses du Kan-Sou et du Chen- Si; aussi est-elle gardée avec un soin méticuleux. La vallée est étroite et bordée de montagnes aux flancs rapides.

Nous sommes en plein défilé ; la route et la rivière passent par une coupure naturelle de quelques mètres de largeur qui s'est produite dans une masse de calcaire compacte d'un gris bleu foncé veiné de blanc. Le site est sauvage et le paysage imposant. C'est Ro-Chang-Pou, la propriété des bonzes, car» avec leur instinct naturel pour la mise en scène pittorresque, ils ont élevé un temple en cet endroit. Enfin, à un détour de la route nous apercevons Oua-Ting, ancien bourg important, transformé pour le moment en camp retranché.

Le commandant de la place a voulu nous faire les honneurs de ce poste. Un détachement de soldais, bannières déployées, fait la haie sur les côtés de la routi' aux abords du village où nous faisons notre entrée, au bruit des salves de mousqueterie. Les troupes nous font escorte jusqu'au Kong-Kouan qui a été préparé pour nous recevoir, et où deux capitaines, délégués par le commandant, viennent nous souhaiter en son nom la bienvenue; conformément aux usages chinois, et avant que nous ayons pu deviner leur intention et les dispenser de cet hommage humiliant, ils se prosternent jusqu'à terre pour mieux marquer Thonneur qu'ils ont mission de nous rendre. Le lendemain, nouvelle mousqueterie, nouvelle sonnerie de trompettes , au moment de notre départ de Oua-Ting que nous quittons accompagnés d'une nombreuse escorte de soldats qui se renouvelle de poste en poste, le long de la route, pendant toute la jourée. C'est au roiiica

de ces démonstrations inattendues, et assurément fort gênantes pour des gens qui désirent voyager à leur aise, que nous gagnons les montagnes qui s'élèvent, à quelque distance, en travers de la route.

Le groupe des Ou-Chan qui sépare en ce point, le bassin du King-Ro de celui du Kou-Ghoui-Tchouan, un autre affluent du Ouei-Ro, peut avoir au point où nous rabordions une hauteur moyenne, au-dessus du fond de la vallée, de sept à huit cents mètres. La route gravit en lacets le flanc de la montagne dont le sol, composé des débris des roches qui la constituent, ne nourrit qu'une herbe sèche et dure et quelques buissons d'arbrisseaux épineux. L'ascension ne présente pas de difficultés; la route est bonne, et nous eûmes bientôt atteint le col que domine un petit fort construit sur le sommet le plus voisin. De ces hauteurs, nous pûmes jeter un coup d'œil sur le pays que nous venions de parcourir et sur celui qui s'ouvrait devant nous. De tous côtés, les montagnes se succèdent les unes aux autres à perte de vue; mais tandis que depuis Ping-Liang-Fou, le lœsSy avait complètement disparu, touies les montagnes situées de chaque côté de la vallée que nous avions devant nous, et beaucoup moins élevées il est vrai que le point où nous nous trouvions, en étaient couvertes jusqu'au sommet; le fond de la vallée aussi en était rempli. C'est à cette cause que nous dûmes attribuer la différence de profondeur des deux versants des Ou-Ghan, différence qui pouvait bien atteindre deux cents mètres. Le trajet de la descente est, en effet, beaucoup moins long que celui de la montée. Tandis que nous descendions la pente assez inclinée où les hommes de renfort, que les mandarins nous avaient procurés à Oua-Ting, n'étaient plus d'aucune utilité, l'un deux, trouvant, sans doute, que la corvée était suffisante, bondit tout d'un coup par>dessus le parapet qui bordait la route,

et se mit à dévaler, avec une rapidité vertigineuse, le long d'un talus extrêmement rapide. Les soldats n'osèrent le poursuivre sur ce terrain dangereux ; ils se bornèrent à lai lancer des pierres et à l'accabler d'invectives. Le pauvre diable ne parut pas plus touché des unes que des autres et disparut rapidement dans les replis de la montagne.

A midiy nous arrivions dans la petite sous-prèfectore de Long-Te-Sien située au pied même du versant Occidental des Ou-Ghan. Cette pauvre ville n'a pu résister aux attaques des Roui-Tze et, minée de fond en comble, elle présente encore aux regards l'aspect le plus attristant. On nous installe dans un Kong-Kouan délabré dont les ouvertures béantes livrent un libre passage aux oiseaux de jour et de nuit qui y ont fait élection de domicile et à la bise âpre des montagnes. Nous n'avons pas trop de nos vêtements les plus chauds pour nous garantir; la température s'est, en effet, abaissée brusquement et après avoir subi, quatre jours auparavant, une chaleur d'été des tropiques, nous voici maintenant en plein hiver.

Le mandarin du lieu a, cependant, voulu nous faire de son mieux les honneurs de ce triste logis. Par ses ordres, le gardien du bâtiment a mis, au moment de notre entrée, le feu à trois gros pétards, et peu de temps après, les domestiques du ya-men nous apportent un repas modeste, mais de mine et d'odeur fort appétissantes, en nous priant d'agréer les excuses de leur maître qui, vu le peu de ressources de l'endroit, ne peut nous traiter comme nous le méritons. Lou-Kouei-Tang qui a été aux informations, nous apprend l'histoire de ce brave homme. Il a soixante-dix ans; c'est l'unique soutien de sa vieille mère, âgée de quatre-vingt-quinze ans et de son petit-fils, encore en bas-âge. Il vivait paisiblement dans le Kiang- Sou, son pays natal, jouissant avec orgueil des succès

d'un fils qu'il aimait tendrement et qui faisait la joie et la richesse de la maison; mais le malheur vint s*ahattre sur cette honnête famille. Son fils fut enlevé par la maladie, et minée par le chagrin, sa belle-fille mourut peu de temps après. Obligé de pourvoir aux besoins de ceux qui lui restaient, il avait, malgré son grand âge, sollicité et obtenu une place de sous-préfet. Mais le pauvre homme, n'était pas assez riche pour se faire des amis, ni assez intrigant pour gagner la protection de personnages influents ; on l'avait relégué dans cette* sous-préfecture ruinée, où les profits devaient être fort maigres ; encore ne demandait-il qu'à y vivre en paix, faisant le bien autour de lui, et cherchant à réparer les ruines qucL la rébellion avait semées dans le pays. Il comptait sans les envieux et les affamés qui convoitaient sa place ; il venait d'être méchamment accusé de je ne sais quelle faute administrative, et le Tao-Taï de Ping-Liang-Fou avait ouvert une enquête sur sa conduite. Émus de ce récit, nous fîmes porter nos compliments- à ce respectable vieillard, souhaitant à part nous, de le voir sortir triomphant des embarras qui lui avaient été suscités.

Dans la cour qui précédait notre logis, se trouvaient déposés les instruments destinés à éprouver la force corporelle des candidats aux examens militaires. Il y avait d abord une énorme hallebarde, tout en fer, pesant plus de quarante livres; c'est avec celte arme que les concurrents doivent exécuter les exercices compliqués de l'escrime Chinoise ; enfui, ils doivent faire preuve de leur vigueur musculaire en soulevant un bloc de pierre carré, qui pèse plus de cent livres.

Le lendemain matin, tout était couvert de neige; malgré le froid très-vif, dont nos couvertures ne nous avaient qu'imparfaitement garantis pendant la nuit, dans ce hangar ouvert à tous les vents, nous partîmes de bonne

336 A TRAVERS LA GHIKE.

heure. La route suit tout du Ipng le cours de la rivière d'eau douce, le Tien-Choui-Ro, qui décrit mille sinuosités au fond du lit profond d'une dizaine de mètres qu'elle s*est creusé dans la couche de Icess, Très-pure jusqu'à quelque distance de sa source, ce qui lui a valu sod nom, Teau de celle rivière est épaissie plus loin par le lœss qu'elle entraine avec elle. La vallée, assez large, serait productive s'il y avait assez de bras pour la cultiver; à peine de loin en loin, quelques corvées de soldats défrichent des • champs abandonnés. Après avoir franchi une gorge étroite qui étrangle la vallée, au milieu de masses de Icess couvertes d'elllorescences salines, nous apercevons devant nous, au point de réunion de plusieurs vallées, la ville de Tcheng-Ning-Tchéou. Un canal de dérivation pratiqué au sortir de la gorge, longe la route et amène, par une pente ménagée, l'eau jusqu'à des moulins construits auprès des faubourgs. La hauteur de chute n'étant pas considérable, on y a remplacé les roues verticales par des roues horizontales ; Teau en tombant vient heurterles palettes inclinées, et c'est parle choc, plutôt que par son poids, qu'elle met les machines en mouvement.

Gomme d'habitude, le faubourg de Tcheng-Ning-Tchéou ne présente plus qu'un amas de décombres. La ville ellemême, grande et populeuse n'offre rien de remarquable. Notons cependant en passant qu'on nous y servit un plat singulier que je ne saurais mieux comparer qu'à une oUa-podrida et qui porte en chinois le noifi de i-pingkou. Dans un grand plat creux d'étain, on a fait cuire ensemble un canard, du porc frais, différentes espèces de poissons ou de coquillages, du jambon, des champignons, et une foule d'autres ingrédients qui contribuent à donner à ce mets une saveur particulière.

Le lendemain nous fîmes la rencontre d'un convoi de mulets chargés d argent. Les lingots sont renfeimés dans

LA PROVINCE DE KiH-SOU. 357

des troncs d*arbre creusés, dont les deux moitiés sont ajustées à Taide de bandes de fer, fermées et scellées des sceaux de Tintendance ; une escorte de soldats accompagne la longue caravane qui progresse lentement. Tout imparfait que présente ce mode de transport, il n'est cependant pas três-coûteux ; un mulet pouvant porter environ cent vingt kilogrammees, c'est-à-dire, 24 000 francs d*argent, et les frais de louage, de Si-Gnan-Fou à Lan- Tchéou-Foil, ne s*élevant guère qu'à une centaine de francs, c'est de 1/2 pour 100 que se trouve grevée la somme ainsi transportée. Cette proportion n'a rien d'exagéré: elle ne dépasse pas le taux des coiïimissions prèlevées, en général, par les banques, sur les envois d'ar^ gent faits par leur intermédiaire.

Tout le pays que nous traversons est désert; nous nV voyons pas la moindre trace d'hommes ni d'animaux; la végétation fait également défaut; il n'y a pas un arbre dans ce pays ; nous n'en avons point rencontré un seul depuis que nous avons quitté la vallée du King-Ro à Ping« Liang-Fou. Je me trompe, il y en a un, un seul, non loin de Long-Te-Sien, et le fait a paru si prodigieux aux gens du pays, qu'ils ont donné au village qui s'est élevé à son ombre le nom de Tûn*Chou-Pao, village de l'arbre unique. A peine un peu d'herbe couvre les croupes arrondies des collines de Icesssur lesquelles s'étalent de larges plaques d'efflorescences salines que l'on prend de loin pour de la neige.

Le hameau de Tching-Kia où nous passons la nuit, est dépourvu de ressources : c'est à peine si nous y trouvons une mauvaise masure à peine assez grande pour nous fournir un abri. Les gens du pays ouvrent de grands yeux étonnés quand nous leur demandons si l'on y peut trouver à manger autre chose que de la farine. Il faut recourir à notre éloquence la plus persuasive, à l'influence

toute puissante de nos soldats d'escorte, pour les décider à nous apporter une vieille poule étique, le seul volatile qu*il soit possible de trouver dans le hameau. Nos estomacs étaient fatigués de Téternel bouilli de porc frais dont il fallait nous contenter à chaque repas; nous saisîmes avec enthousiasme cette occasion de faire un festin après lequel nous soupirions depuis longtemps ; un brasier fut vite allumé dans une auge, une canne à épée nous fournit une broche magnifique, et nous savourions par avance le délicieux repas que nous allions faire en voyant la bête prendre au feu de beaux tons dorés et appétissants ; jamais, rôti ne nous parut meilleur.

Pendant la nuit, je fus réveillé en sursaut; j'entendais du bruit dans la cour et plusieurs hommes passèrent en courant et en criant: « Lang! lang! » « Au loup! an loup I » En un clin d*œil, je sautai sur mon fusil, et me trouvai dehors. Muletiers et soldats étaient en grand émoi ; un loup, parait^l, était venu rôder autour de nos mulets, et l'un d'eux, effrayé du voisinage de ce dangereux ennemi, avait rompu ses liens et cherché à s'enfuir; c'est là ce qui avait réveillé notre monde, et causé tout ce vacarme ; le loup se voyant découvert, n'avait pas attendu son reste et s'était hâté de déguerpir. Nous en fûmes quitte pour cette alerte assez fréquente, maintenant, dans ces pays, dont la guerre civile a fait un désert où les animaux sauvages ont pullulé.

Au delà de Tching-Kia, la route franchit quelques collines de lœss peu élevées, couvertes d'efflorescences salines, et descend ensuite dans le lit même que la rivière Siang-Glioui s'est creusé au travers d'une couche de lœss épaisse de cinquante à quatre-vingt mètres. A peine nous sommes-nous engagés dans cette tranchée profonde et étroite qu'un vent froid et violent s'élève et, en un clin d'œil, remplit l'atmosphère de poussière. La lumière

lu soleil 8*obscurcit, et notre petite caravane disparait au lilieu d'un brouillard minéral épais. Nos hommes aveulés par le sable ont peine à soutenir l'eflort de la temété, et pour ajouter à Thorreur de notre situation, nous percevons, sur les parois verticales de la galerie, de }ngues fissures qui ont presque complètement séparé de \ masse principale, d'énormes blocs prismatiques de lœss uc nous tremblons de voir céder à la pression du vent t s'abattre sur nous. Nos craintes ne sont pas chiméiques; les bords de la petite rivière sont jonchés de ébris d'éboulements récents, et la perspective d*étre * nsevelis vivants au fond de ce couloir, ajoute médiocreaent au charme du voyage. D'autant qu*en cas d'accident, ous ne pourrions compter sur aucun secours; nous l'avons rencontré âme qui vive depuis que nous voyageons insi dans les entrailles de la terre. C'est que la grande oute, la voie carrossable suit les pentes supérieures de a vallée, et nos porteurs pour raccourcir la dislance ou >our éviter des accidents de terrain trop pénibles, ont référé prendre ce chemin de travtjrse, très-rarement réquenté, et pour cause.

Vers la fin de la journée, nous quittons cependant le t de la rivière ; une tranchée pratiquée dans l'épaisseur e la muraille de lœss nous donne accès sur le plateau. es deux côtés, la route est bordée de monuments funères d'un étrange aspect. Ce sont de grandes plaques de larbre noir, hautes et épaisses, plantées toutes droites IV le dos d'énormes tortues sculptées dans un bloc de lême matière. Ces tablettes forment une longue avenue ui nous conduit jusqu'aux portes de la sous-préfecture e Roui-Ning où nous entrons au milieu des nuages de Dussière soulevés par la tempête.

Roui-Ning-Sien est une petite ville fort proprette et ous y trouvons assez de confort pour oublier vite les

540 A TRAVERS U GHDtE.

misères de la journée. Deux jeunes femmes, fort gentilles, les belles-filles de Thôlesse, mettent avec un charitable empressement à la disposition de nos gens, leur cuisine et leurs ustensiles de ménage. L'une d'elles qui n'a que dix-neuf ans, est déjà fiancée à un enfant de quatorze ans que nous voyons encore jouer devant notre porte, tandis que sa future épouse pétrit elle-même la pâte de farine que Ton va faire cuire pour noire dîner. Toutes les femmes de ce pays, même celles de la classe laborieuse, ont les pieds déformés, et la semelle de leur soulier est si petite qu elle entrerait facilement dans une lasse à café. Elles travaillent, cependant, sans en paraître gênées; j'en ai vu revenir des champs perlant sur leurs épaules des fardeaux assez lourds; à riutérieur delà maison, pour éviter la fatigue d'une station prolongée, elles travaillent toujours à genoux ou assises.

Roui-lNing-Sien est situé sur un plateau de losss profondément crevassé, que nous traversons le lendemain au milieu de la poussière soulevée par le vent de la veille, et qui n'est pas encore tombée. C'est dire qu'il nous est impossible de rien voir autour de nous, si ce n'est que nous franchissons de petites collines et que nous côtoyons des vallées auxquelles la teinte jaunâtre du lœss donne une uniformité d'apparence désespérante.

Après une journée fatigante et monotone nous arrivons, cependant, au misérable hameau de Si-Ko où il faut nous contenter du gîte le moins attrayant. Au fond d'une grande cour dont les côtés sont occupés par des auvents pour les bêtes de somme, s'élève un bâtiment bas qui n'a d'autre ouverture que la porte. On nous introduit dans une grandft salle au fond de laquelle s'élève un kang; une odeur acre et repoussante nous prend à la gorge dès que nous y sommes entrés. Pour tiédir l'atmosphère de cette écurie, le propriétaire de l'auberge a imaginé de faire

brûler dans son kang, des excréments desséchés^ et la fumée qui sort à travers les planches mal jointes» imprègne tout d'une puanteur nauséabonde. Il est impossible d'éteindre ce feu qui brûle sans flamme, et il y a une telle quantité de combustible dans le foyer qu'on ne peut songer à le retirer. PJutôt que de nous enfermer dans ce chenil, nous préférons rester en plein air; au moins nous y pouvons respirer à Taise, en attendant qvp nous puissions nous rafraîchir; car il n'y a pas d'eau dans le pays et on est allé nous en chercher à plus d'un quart de lieue. Pour tromper notre impatience, nous regardons la femme du patron, encore jeune et accorte, préparer des conserves d'herbes sauvages.

Ënûn, voici de l'eau! Hélas! non, c'est de la boue; c'est tout ce que Ton peut nous offrir. Nous tentons tant bien que mal d'éclaircir cet affreux liquide avec de l'alun et de le filtrer au travers d'un linge; le résultat est assez encourageant; au moins pouvons-*nous faire nos ablutions; mais le cuisinier est désespéré; il faudra nous passer de manger aujourd'hui. L'eau a un goût de lessive; en vain nous la faisons bouillir avec du charbon, il est impossible de la débarrasser de cette horrible saveur que lui ont communiquée les sels dont le lœss est imprégné. Pour comble d'infortune, la nuit arrive très-fraiche, pour ne pas dire froide; il ne faut pas songer à rester dans nos chaises à porteurs, en plein air, comme nous en avions formé le projet. Il faut bon gré, malgré, rentrer dans l'infect taudis dont nous avons parlé, et pour ne pas nous étendre sur le sol jonché d'immondices, nous devons nous coucher sur les planches du kang au risque d'être asphyxiés par la fumée ; la vermine s'en mêlant et nous empêchant de fermer l'œil, noue n'eûmes d'autre ressource que de passer la nuit sur le seuil, attendant, avec impatience, le lever du soleil, pour fuir cet affreux séjour.

De Long-Te-Sien à Si-Ko, nous n'avions guère chan«è d'altitude; mais dès les premiers pas que noas faisons, le lendemain, nous nous trouvons en présence d'une rangée de hautes collines couvertes de lœss qu*il nous faut gravir jusqu'au sommet et dont nous suivons la crête toute la journée; les efllorescences salines sont de plus en plus abondantes, et si l'air était plus froid, on pourrait croire, à voir leur blancheur éclatante, que Ton a atteint la région des neiges. Sur la gauche, on aperçoit dans le lointain quelques pics élevés; ce sont les Ouen-Tchuen-Clian, montagnes des sources chaudes, et les Chouang-Yû-Ghan. / Ân-Ting-Sien, que nous atteignons dans la soirée, est situé au fond d'une grande vallée, celle du Hin-Tchouan. La ville, qui a échappé à la destruction, est très-animée el parait être un centre de commerce important. Le souspréfet, encore un parent éloigné du vice-roi, a négligé de nous faciliter les moyens de nous loger. Comme nous y .éprouvons quelques difficultés, nous envoyons Lou-Kouei- Tang le rappeler au sentiment des convenances. La démarche est couronnée de succès, et les gens du ya-men nous ont bientôt découvert un hôtel convenable. La vallée du Min-Tchouan est large et bien cultivée; nous nous retrouvons ici en pays habité ; la route est égayée par un fréquent va-et-vient de voyageurs ou de marchands. La rivière s'est encore creusé un lit dans la couche de kess où l'on distingue des stries horizontales dans les endroits assez fraîchement découverts pour que la pluie ne les ait pas encore recouverts d'un badigeon uniforme. A quelque distance d'An-Ting-Sien, la route quitte la vallée du Min- Tchouan pour suivre celle d'un affluent de médiocre importance. Là, on recommence à gravir des côtes escarpées et à suivre la crêt^ d'une longue rangée de collines, nommées les Tche-Tao-Ling, d'où Ton aperçoit vers le sud, le groupe élevé des Rou-Ha-Ling. La nuit arrive avant que

nous ayons pu en redescendre, et nous sommes obligés de nous arrêter dans un endroit presque désert, auprès des ruines d'un grand village. II y a dix ans, plus de cent familles habitaient en cet endroit; aujourd'hui, il n'y en a plus que quatre ou cinq, encore ne sont-elles pas du pays. Les rebelles ont dévasté cette région avec un acharnement impitoyable. Gomme à Si-Ko, il faut nous priver des choses les plus nécessaires; l'eau y est encore plus rare; une heure et demie s'écoule avant le retour de celui qui est allé nous chercher deux seaux de boue saumâtre. Sans la farine qui est à peu près la seule ressource du pays, il faudrait nous coucher sans manger. 11 est incroyable de voir à quel degré de simplicité peuvent se réduire les besoins de l'homme. Ceux qui vivent en cet endroit n'ont, pour se nourrir que de la farine, quelquefois des œufs, plus rarement de la viande de porc; comme dans tout le pays que nous venons de traverser, ils n'ont pas d'autre combustible que la paille ; l'eau y fait presque absolument défaut, et lorsque nous avons l'air de les plaindre d'un pareil dénûment, ils nous citent l'exemple de pays peu éloignés, dans l'ouest du Kan-Sou, où l'eau est si rare qu'on la hisse déposer après s'y être lavé pour servir aux ablutions du lendemain. Quelle misère ! et comme nous sommes loin des raffinements de la civilisation I

En face de nous, sur un sommet voisin, on a construit un fort qui domine tout ce passage. Le commandant nous envoie, à la nuit, deux soldats pour nous garder des voleurs; mais ils ont une mine si peu rassurante que nous préférons les éloigner de notre voisinage, et nous les chargeons de reporter à leur chef tous nos remerciements, en l'assurant que nos armes nous protègent suffisamment contre toute agression; et, pour leur ôter, s'ils Favaient eue, toute envie de revenir nuitamment pour tâter nos

bagagt s, je leur fais voir et je leur explique le mécanisme de mon fusil qui paraît leur inspirer un certain respect.

Le lendemain, honorés d'une escorte envoyée parle commandant du fort, nous descendons les rampes des Tche-Tao-Ling jusque dans la vallée du Tching-Ghoui. Bordée de hautes montagnes couvertes de te», cette vallée est grande et bien cultivée; de nombreux canaux d'irrigation permettent d'inonder les champs où Ton caltive le riz et le millet Les habitants ont abandonné leurs anciens villages, ruinés par les rebelles et en ont reconstruit de nouveaux qu'ils ont entourés de murs hauts et épais comme ceux d'un château-fort; sur les créneaux sont entassés des cailloux; ce sont des armes toutes prêtes pour repousser l'assaillant. A Kin-Kia-yé où nous nous arrêtons le soir, nous nesonmies plus qu'à six lieues de Lan-Tchéou- Fou. Une gorge étroite au fond de laquelle coule le Tching-Ghoui nous sépare seule encore du Fleuve jaune. Nous retrouvons ici ce grand cours d'eau, à deux cents lieues du point où nous l'avons quitté, sous un aspect bien différent. Si prés de sa source, c'est un torrent étroitement encaissé dans un lit de marbre où ses flots au cours rapide se heurtent tumultueusement. Dès lors, la route remonte la vallée du Rouang-Ro, au fond des chemins creux, taillés parallèlement à son lit dans la couche de lœss^ qui repose directement sur une profonde assise de marbre blanc rosé ou vert veiné de blanc et de rouge. Comme lorsque nous l'avons aperçu pour la première fois, près de Chen-Tchéou, notre patience est encore mise à l'épreuve par ces impénétrables murailles qui bornent la vue de tous côtés. EnGn, les montagnes s'écartent de la rive et foiment un vaste cirque où débouche la route ; au milieu, s'élève la ville de Lan-Tchéou-Fou, sur le bord du Rouang-Ro, et près de ses murs on aperçoit d'immenses roues hvdrau-

liques, destinées à élever Teau. Ici, le mouvement est très-actif; des chariots et des mulets chargés de charbon de terre ou de socs de charrue coulés en fonte, se croisent à chaque pas; dans la plaine, entre la route et le fleuve, s'élèvent encore quelques tronçons isolés, ruines de la grande muraille; au loin, enfin, on aperçoit les murs crénelés et les hauts donjons de la capitale du Kan-Sou.

Page 1