CHAPITRE XVI
L'HOSPITAUTé D'UN VICE-ROI
Le vice-roi Tso. — Une visite officielle. —^ Les mandarins et la p!>liUqve européenne en Chine. — Dn trompe-l'œil. — Le bassin public de Lan- Tchéou. — Le vice-roi s'amuse. — Dn Hindou, officier d'artillerie. — L'arsenal militaire de Lan-Tchéou. — Les loisirs d'un Yice-roi. — Les collections archéologiques. — Les rebelles et leurs armes. — La sécbe resse et le jeûne. — Etymologie du mot Pagode.— La ville deLan-TGhéou4
Tandis qu'un soldat prenait les devants pour annoncer notre arrivée, nous nous arrêtâmes daus une auberge des faubourgs pour y quitter nos vêtements de voyage et reprendreun costume moins poudreux. Quelques instants après, notre messager revenait nous dire que le Vice-roi voulant nous loger chez lui» dans son palais, nous devions nojBS rendre à l'instant au ya-men.
Une grande rue traverse la ville parallèlement ao fleuve; au milieu, s^étend une place sur laquelle Mot plantés les quatre mâts qui indiquent l'entrée du jamen de la plus haute autorité provinciale. Laissant nos chaises à porteurs à l'entrée, et guidés par un domestique qui nous attendait, nous pénétrons dans le palais; après avoir traversé plusieurs cours où nous voyons rangés sous les porches une quantité de petits canons de montagne en acier, nous arrivons enfin dans le
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jardin intérieur qui précède immédiatement les appartements de réception. Des officiers de la maison nous font entrer dans un petit salon pour attendre que les mandarins qui sont eu ce moment en visite chez le Vice-roi, en soient sortis. Au bout de quelques instants, en effet, nous voyons plusieurs personnages en costume officiel traverser le jardin, accompagnés par le Yice-roi qui les reconduit jusqu'à la porte ; puis après avoir pris congé de ses visiteurs, il se retourne et semble attendre ; on nous prévient que c*est le moment de nous présenter, et nous nous avançons à sa rencontre.
Le vice-roi Tso-Tsong-Tang, est petit, gros, agi de soixante-cinq ans; il porte allègrement sa vieillesse qui ne se traduit guère aux regards que par les rides de^ son* visage ; il a la peau bronzée, et l'air de dignité un peu sévère répandu sur sa physionomie, lui donne l'apparence un peu dure et l'abord froid ; il a, du reste, la réputation de n'être pas sensible et d'apporter dats Texercice du commandement une fermeté rigide, impitoyable même, qui n'admet pas de tempéraments. Ses manières sont, cependant, empreintes de la plus grande courtoisie, et c'e!it avec l'urbanité la plus exquise qu'après les premier^ saints d'usage, il nous invite à passer devant lui pour rentrer dans le salon de réception. L*ameublement en est très-simple et offre la disposition traditionnelle de» salons chinois ; de chaque côté de la pièce, des fauteuils carrés recouverts de coussins rouges; entre eux« de petites tables à thé; au fond, une estrade à deux plaoos et le long des murs des inscriptions sur papier roug»^ Une fois entrés, nous nous tournons vers le vice-roi et le saluons en élevant les mains jointes à la hauteur du front. Cette preuve de civilité, venant de la part d'étrangers que les Chinois s'habituent à considérer comme des barbareb', l'étonné et le touche :
— Ahl 8*écrie-t-il, vous connaissez nos usages! Puis se tournant vers Tun de ses secrétaires qui lao»
compagne :
— Ces messieurs sont des lettrés. Ils ont fait un biea grand voyage pour venir me voir ; j*en suis bien content. Il faut en prendre grand soin.
Puis il nous invita à nous asseoir, et quittant son air solennel, il nous demanda avec bienveillance si le voyage nous avait fatigués. Il nous parla des routes et nous parut . trés-fier de celles qu'il avait fait établir dans son gouvernement. Vous devez bien penser, nous dit-il, que les rébelles ne les avaient guère entretenues, et lorsque nous les avons chassés du pays tout était à refaire. Gela nous a .donné beaucoup de mal; il y a deux ans que nos soldats y travaillent ; encore ne sont-elles point tout-à-fait achevées ; je veux les .faire planter d'arbres tout du long, pour donner un peu d'ombre aux voyageurs ; mais il faudra encore du temps pour que tout soit fini. On ne peut s^amtenant, se faire une idée du travail que l'établissement de ces routes a coûté; elles ont été tracées dans des endroits où l'herbe était haute de plus de deux pieds; il a fallu combler des vallées, creuser des montagnes, pour racheter les différences de niveau.
Ce sujet l'amène à nous questionner sur la construction des routes en France, puis à nous parler des coutumes de chaque pays. Il a l'esprit vif, la parole facile et prend un grand plaisir à causer; c'est évidemment pour lui un délassement; il passe aisément d'un sujet à un autre, et aime les considérations philosophiques. C'est ainsi qu'il en vient à nous parler de la fameuse question de l'Audience si chaudement poursuivie par les ministres européens à Péking.
— Le peuple chez nous, dit-il, est habitué à certaines ormes extérieures établies en Chine depuis Tèpoque la
plus reculée et qui sont à nos yeux intimement liées au prestige de l'autorité. Toute atteinte à ces coutumes entraînerait la déconsidération du pouvoir aux yeux de nos propres sujets et provoquerait peut-être des soulèvements que nous ne serions pas les maîtres de comprimer. Vos ministres ont tort de vouloir nous contraindre à adopter leurs coutumes. Qu'ils ne se soumettent pas aux nôtres, nous ne les y obligeons point ; mais pourquoi veulent-ils que sous une pression menaçante, nous abandonnions nos usages pour prendre les leurs? G^est une humiliation qu'ils nous font subir et dont ils ne tireront aucun avantage ; de pareilles concessions considérées comme honteuses par nos compatriotes, ne feront qu'affaiblir l'autorité du gouvernement sur le pays et lui enlever les moyens de satisfaire aux nouvelles exigences de vos représentants.
La question de l'audience qui avait récemment soulevé à Péking des difQcultés diplomatiques assez sérieuses^ préoccupait le gouvernement de l'empereur, et le Ticd-roi Tso, avait été appelé par lui, à donner son avis sur ce sujet important. Depuis les temps les plus éloignés, l'empereur* de la Chine n'avait eu d'autres relations extérieures que celles de suzerain à vassal ou de conquérant à peuple conquis. L'autorité impériale s'était dés lors trouvée entourée aux yeux du peuple d'un prestige qui devait être la source de bien des illusions et de bien des déboires. L'idée de supériorité de l'empereur qui excluait toute supposition d'égalité des souverains étrangers avait conduit à l'adoption de formes particulières et quelque peu humiliantes pour la réception des ambassades. L'arrivée des Européens, dont les Chinois ne soupçonnaient pas la puissance, jeta une profonde perturbation dans ces idées et dans cette organisation. Le gouvernement et ses agents s'aperçurent vite que Tempereur de Chine n'était plus le souverain par
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excellence, celui devant lequel devaient s*incliner les trônes et lés principautés; mais comme un pareil aîen aurait été pour le peuple chinois, une humiliation et une preuve de faiblesse qui aurait compromis leur autorité, ils affectèrent de fermer les yeux à l'évidence, et tandis qu'ils faisaient aux représentants de TEurope les concessions qu'ils ne se sentaient pas assez forts pour leur refuser, ils continuaient à les assimiler dans les documents officiels aux agents subalternes . et porteurs de tributs des vassaux de la Chine. Cependant, les représentants des puissances Européennes ayant refusé de se soumettre aux formes humiliantes de Tétiquette chinoise qui exige que tous ceux qui approchent de Tempereur se prosternent devant lui, n'avaient point, depuis bientôt dix ans que leurs résidences officielles avaient été fixées à Péking, été admis en sa présence. Vainement avaient-ils réclamé ; on leur avait toujours répondu par un non posmmm dont le vice-roi Tso venait de nous développer les motifs. Il fallut des circonstances toutes particulières, le massacre de Tien-Tsin, la mission de Tchong-réou es France, Tavénement du nouvel empereur, pour obtenir une des concessions qui, par sa nature, devait le plus coûter aux Chinois. En nous parlant, comme il le faisait, le vice-roi Tso n'avait point tort; seulement ponr être tout à fait dans le vrai, il lui eût fallu généraliser davantage. La question de Taudience n'était qu'un de ces accidents multipliés qui doivent se renouveler, à chaque instant, dans les rapports de la Chine et de l'Occident, et dont chacun doit porter un coup fatal aux vieux liens de cette société branlante. La vérité c'est que, la lutte engagée et conduite, peut-être un peu légèrement, entre la Chine et l'Europe, ne peut aboutir qu'à l'aitlaittùssement de la civilisation chinoise au milieu des secousses terribles qts^entraine toujours la substitution radicale d'un ordre de
choses à un autre ; ù moins que, plus énergiques qu'on ne le supposait, les Chinois, se bornant à emprunter à notre civilisation les armes qui leur permettront de se défendre et de nous attaquer à leur tour, ne nous rendant œil pour œil, dent pour dent, ne nous fassent, quelque jour, courir un danger aussi pressant que celui dont ils s'effraient aujourd'hui.
Entraîné par son .sujet, le Vice-roi avait parlé avec abondance ; l'audience s'était prolongée plus que nous ne le pensions ; cependant, il finit par nous inviter à prendre le thé; c'était le signal du départ II voulut nous reconduire lui-même jusqu'à la porte de l'appartement qui nous était destiné, tenant à s'assurer que ses ordres avaient été bien exécutés, et que l'on ne nous laissait manquer de rien.
Dans une des cours latérales du ya-men, se trouvait un corps de logis composé d'un fort beau salon flanqué de deux chambres plus petites ; c'est là que nous devions habiter. Une petite cour dallée s'étendait au-devant de ce bâtiment et des ouvertures circulaires pi'atiquées dans les murs qui la limitaient, livraient passage dans des cours voisines. Deux espaces carrés, deux s^t^r^s avaient été réservés dans le milieu de cette cour, et on y avait entassé de gros fragments bruts de ce beau marbre vert du lit du Rouang-Ro, pour y simuler un rocher naturel, dans les creux duquel poussaient différentes plantes d'ornement. De magnifiques acacias l'abritaient de leur ombre. La décoration intérieure du salon était fort curieuse. C'était une tenture de papier peint où l'artiste avait fait usage de ce procédé particulier qu'on apelle le trompe-l'œil. Le dessin simulait la disposition d'une bibliothè^ô Chinoise avec ses casiers remplis de livres ou d*étuîs cylindriques renfermant des manuscrits. L'illusion était prodigieuse ; je m'y laissai prendre au premier
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abord, et ce n'est qu'en m'approchant pour feuilleter let volumes que je croyais voir à portée de ma main, que je reconnus mon erreur.
Deux ou trois heures après, au moment où nous commencions à nous installer, on vint nous dire que le Viceroi, en faisant sa promenade quotidienne» allait passer devant notre appartement, et qu*il serait convenable de nous porter à sarencontre. En effet, au bout de quelques instants, nous le vîmes arriver accompagné seulement de deux ou trois secrétaires et domestiques; il avait quitté le costume ofQciel, et ne portait plus que la robe flottante en soie, commune à tous les bourgeois, et la calotte; il tenait à la main une grande canne à bout de cuivre et à pomme d'argent, presque aussi haute que lui. C'est un privilège de la vieillesse, en Chine de pouvoir s'appuyer sur un bâton, et S. Exe. Tso semblait y attacher un grand prix. Il parût enchanté de nous voir, et nous dit qu il voulait nous montrer une œuvre dont il s'enorgueillit, un bassin qu'il a fait construire tlans l'enceinte du palais, dans lequel il a fait amener l'eau du Rouang-Ro, et où la population de la ville peut venir puiser à toute heure du jour.
Chemin faisant, il nous fait remarquer le canal en briques dans lequel coule, limpide et pure, l'eau qui alimente le réservoir. Puis il nous conduit dans une cour où nous voyons se presser une foule d'hommes chargés de seaui. Des soldats maintiennent Tordre dans cette cohue, et chacun à son tour descend les trois ou quatre marches de pierres qui conduisent au bassin où l'eau se déverse par une gargouille en forme de tète de dragon, gueule béante. Sur la> trois autres côtés, règne une galerie dallée qui permet de circuler tout autour ; au fond, on a disposé des fauteuils et des tables à thé, et le Yice-roi nous invite à nous asseoir près de lui. 11 est heureux
de se parer aux yeux du peuple de ses hôtes étrangers, et se montre fier de son œuvre dont il nous vante tous les mérites. Aulrefois, les habitants de Lan-Tchéou, étaient obligés de sortir dans la campagne et d'aller à une assez grande distance puiser Teau dans le fleuve. Le Vice-roi Tso a voulu leur épargner cette peine, en l'amenant au centre môme de la ville. Pour élever le liquide destiné à remplir le bassin qu'il avait fait construire, il fit établir en dehors des murs, des roues élévatoires que trente hommes mettaient en mouvement. Pus tard, il à substitué ii ce procédé imparfait, une pompe mue à Taide d'un manège, par des bêtes de trait; il évalue à six mille seaux la quantité d'eau ainsi élevée chaque jour. Il aime à en faire admirer la limpidité; et pour que rien ne vienne en altérer la pureté, un homme est exclusivement occupé à écumer la surface du bassin avec un sac en toile, assez semblable à un filet à papillons, fixé à Textrémité d'un long bâton. Cette eau est excellente, nous dit-il, et, chose singulière pour un Chinois, dont les compatriotes ne boivent jamais d'eau pure de peur de tomber malades, il ajoute que l'on peut en boire sans danger, etqu'elle jouit de vertus si bienfaisantes, qu'il suffit d en goûter pour dissiper les indispositions dont on peut être atteint. Tout en causant, le Vice-roi examine avec une curiosité bienveillante les gens du peuple qui viennent puiser au bassin : a Ce sont mes enfants, nous dit-il, et je dois avoir pour eux les soins d'un père. » Apercevant dans la foule un pauvre vieillard courbé par l'âge, il en* voie un soldat lui remplir ses seaux pour lui épargner la peine de descendre et de remonter l'escalier. Puis, comme de petits enfants, accourus pour voiries étrangers, ouvrent curieusement de loin leurs grands yeux étonnés, le Vice-roi envoie chercher une corbeille de pains cuits à la vapeur et dppçe l'ordre de les laisser approcher. Les
pauvres petits s'avancent timidement et sur les conseils que les soldats leur donnent à voix basse, ils se prosternent devant Son Excellence qui les relève avec bonté et leur doqne à chacun un gâteau ; un seul, le plus jeune, un petit garçon de cinq à six ans, à la mine éveillée et curieuse, n*a pas voulu suivre Texemple de ses camarades, et comme lun des soldats le gronde un peu mitment, la mine rieuse du pauvre petit s*assombrit subitement et ses yeux se voilent de larmes. Le Vice-roi Tatlire à lui, le caresse avec bonté, et lui demande pourquoi il n'a pas voulu s*agenouiller comme les autres. — Parce qu'on ne m'a pas donné degâteau, répond l'enfant enpleurant. — Eh I bien, agenouille-toi et je t'en donnerai. — Je ne veux pas, fait-il avec un petit geste d'impatience mutine ; donnez-moi les gâteaux. — Et si je te les donne, tu voudras bien faire le Ko-Téou pour me remercier? — Oui, je veux bien, dit-il en tendant vers lui ses deux petites mains.— Tso place dans chacune d'elles un des plus gros pains de la corbeille. L'enfant les presse contre sa poitrine, et tout radieux du superbe cadeau qu'on vient de lui faire, il se retourne et commence à se sauver à toutes jambes. Mais un soldat l'arrête au passage, et le ramène devant Son Excellence qui lui fait de grands yeux, et lui dit de sa plus grosse voix : a Tu ne veux donc plus faire le Ko-Téou ; alors, rends moi mes gâteaux. — Non non, dit vivement le petit rusé, je veux bien ; et du même coup, il se laisse tomber à genoux, puis se relève, et se sauve au milieu des éclats de rire de la galerie. Ce petit incident a égayé le Vice-roi qui nous dit en riant: a Ainsi sont les hommes: quand il n'ont plus rien à attendre de vous, ils oublient à l'instant leurs serments ; on les attire par des promesses et des bienfaits ; on ne les retient dans l'accomplissement de leurs devoirs que par la crainte. » S. Exe. Tso vient souvent se promener au bassin; il
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aime particulièrement cet endroit où l'eau entretient pendant Télé une fraîcheur perpétuelle; c'est son œuvre et il se plaît au milieu de l'animation qui y règne. Plusieurs fois pendant notre séjour dans son palais, il nous demanda de Ty accompagner, ce que nous fîmes volonliers, prenant toujours plaisir à écouter la causerie vive et animée de cet homme intelligent auquel le moindre incident fournissait sans cesse de nouveaux sujets de conversation.
Parmi les officiers de sa suite, nous avions remarqué un homme au teint foncé qui n'avait point le type chinois ; c'était un hindou, qui, resté en Chine après l'expédition Anglo-Française, avait pris du service dans l'armée chinoise en qualité d'instructeur et avait fini par échouer comme capitaine d'artillerie aux appointements del25fr. dans l'armée dirigée par le Vice-roi Tso à la poursuite des rebellesmahometans.il avait failli arriver à cet aventurier une fort désagréable aventure dont il ne se vantait point, mais que Ton nous raconta. A la prise de l'une des places fortes du Kan-Sou, plus éloignée que Lan-Tchéou, la préfecture de Kan-Tchéou, il avait eu la mauvaise idée, pendant le sac de la ville, de soustraire à la brutalité des soldats Chinois, une femme Roui-Tze; cela était bien. Mais il eut l'idée plus malheureuse encore, le sauvetage accompli, de vouloir continuer à protéger malgré elle la prisonnière, qu'il faisait mine de vouloir traiter en province conquise. Le Yice-roi vint à apprendre la chose et entra dans une violente colère; son premier mouvement fut de lui faire appliquer les lois militaires dans toute leur sévère rigueur; il le condamna à avoir la tête coupée. Mais l'hindou avait su se faire quelques amis dans l'entourage du commandant en chef; on intercéda pour lui, et le terrible juge consentit à lui faire grâce pour cette fois. L'hindou en avait été quitte pour la peur ; cette affaire lui avait cependant produit une profonde impression,
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et bien qu'il la sût encore solidement attachée, il n'en sesait pas moins de temps à autre, sa tête branler entre ses deux épaules.
11 Tint nous voir un peu plus tard, et nous n'eûmes pas de peine à démêler dans sa conversation l'ardent désir qu'il avait de quitter le Kan-Sou et de revoir son pays. Malheureusement, le voyage était long et coûteux et il n'avait pas le moyen d'en supporter la dépense.
Je ne sais si la qualité commune d'étrangers lui paraissait établir entre nous et lui une sorte de confraternité, mais il ne laissa presque pas passer de jours sans venir nous rendre visite, et sans nous amener avec lui quelqu'un des officiers chinois, ses compagnons d'armes. Il yen avait un qui était défiguré par la plus affreuse balafre qu il soit possible d'imaginer. Un coup de sabre qu'il avait reçu en travers de la figure et cinq ou six autres blessures en différentes parties du corps, l'avaient fait laisser pour mort dans l'un des engagements de la dernière campagne. 11 en était revenu assez à temps cependant pour assister à la prise deSou-Tchéou. Il connaissait par conséquent très-bien l'extrémité occidentale du Kan-^ou, où l'eau, nous dit-il, fait encore bien plus défaut que dans la partie que nous avions traversée ; celle qu'on y trouve est tout-à-fait saumâtre, et repose dans des mares sur d'épaisses couches de sel.
Le Vice-roi nous avait vivement engagés à aller visiter l'Arsenal qu'il a créé à Lan-Tchëou. 11 se fait évidemment beaucoup d'illusions sur la valeur de cet établissement dirigé par des Chinois, anciens ouvriers instruits à Shang- Haï ou à Fou-Tchéou, et qui ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Les obus qui y sont fondus sont très-mauvais; beaucoup éclatent au sortir du canon, tuant les servants de pièce, et au lieu de se briser en plusieurs morceaux, s'ouvrent seulement par le milieu comme une coquille
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de noix. Les canons ne valent guère mieux; mal fondus ou mal forgés, ils se crevassent au bout de quelques coups et laissent sortir la flamme par la culasse. Que dire d'un Arsenal où à côté d'ateliers dans lesquels on a la prétention de fabriquer des canons rayés et se chargeant par la culasse sur le modèle des canons Krupp, il s'en trouve d'autres où Ton monte et où Ton répare encore des fusils à mèche 1
Le jour suivant le Vice-roi nous invita à aller faire une promenade dans son jardin. Adossé aux murs de la ville qui longent la rive du fleuve, ce jardin est très-grand ; on y remarque plusieurs bassins alimentés par Téau du Rouang^Ro, ça et là des rocailles en cailloux de marbre vert ou blanc, de petits ponts, et, tout au fond, plusieurs pavillons élégants à demi-cachés par les arbres. Dans l'un d'eux, S. Exe. Tso nous fit voir une peinture représentant la partie intérieure duya-men, accompagnée d'une pièce de vers faite par lui ; comme tout ce que font les artistes chinois, cette œuvre manque absokiment de perspective ; elle lui servit de prétexte à une longue conversation sur le Rouang-Rp, et sur la géographie de la Chine et des autres pays. L'importance respective des différents états européens l'intéressait particulièrement. Il recommanda à ses secrétaires qui l'accompagnaient de prendre note des renseignements que nous lui donnions, et s'étendit longuement sur les bienfaits de l'instruction.— Moi aussi, nous dit-il, j'ai été professeur autrefois; et j'ai conservé pour ce noble métier le plus sincère attachement. L'étude est encore mon passe-temps favori ; et tout vieux que je suis, je trouve encore. à m'instruire et je ne néglige aucune occasion de le faire. J'aime les lettres et les lettrés qui sont les forces intelligentes d'un pays, et je veux pour vous remercier d'être venus de si loin me voir, vous donner à titre de souvenir une ins*
cription de ma main. — Nous le remerciâmes du gnmd homieur qu*il voulait bien nous faire; puis, tout es causant il nous conduisit à un second pavillon, où il nous fit voir une vieille inscription qui remontait, dit-il, àla dynastie des Ran ^ A côté, il nous montra encore un dessin qu'il a fait faire d*un vieux vase de bronze de la dynastie des Tchéou*; cette relique lui a coûté cent taêls (800 fr.) et il Ta laissée au ya-men de Si-Gnan-Fou.
Comme tous les Chinois instruits, le Vice-roi Tso est amateur d'antiquités et très versé dans Tarchéologie. Mais par suite du peu de durée des monuments, cette étude n'a guère en Chine d'au'res bases que les inscriptions sur pierre et sur étoffes, et les vases de bronze ou de porcelaine; elle constitue néanmoins une science cultivée et sur laquelle il existe de nombreux et savants ouvrages. Le Viceroi nous parla ensuite de sa campagne contre les Musulmans. La cruauté sauvage dont ils font preuve en brûlant vivants leurs prisonniei*s lui inspire une profonde horreur ; ce n'est, pourtant, qu'avec fine cei*|ine .gonsidéralioii qu'il parle de leurs quati^és militaires. Us sont, nous dit-il, très-braves et excelleuls cavaliers; ils sautent à teiTe pour tirer leur coup de fusil et s'élancent en selle pour se sauver immédiatement ^près. C'est un ennemi presque insaisissable en rase campagne, et d'une rare énergie lorsqu'il est abrité par des remparts; il a fallu, pour enlever bon nombre de places fortes, avoir recours à la ruse. Les engins de guerre les plus nouveaux manquent leur effet contre ces bandes dont la manière de combattre déroute les « tacticiens les plus expérimentés. Us obus, nous dit-^l, semaient autrefois la terreur dans h rangs, en éclatant; aujourd'jmi, Ton n'y fait plus attention, on s'y est habitué. Nous pensons à part nous que