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Dix siècles vmt notre ère

c'est peut-être depuis que les Chinois se servent d'obus fabriqués par eux, que l'ennemi ne les redoute plus ; nous faisons remarquer discrètement au Vice-roi que si ces projectiles ne produisent plus le même effet que par le passé, cela tient sans doute à ce qu'ils ne sont pas bons. Mais il est persuadé que les ingénieurs chinois de son Arsenal n'ont plus rien à apprendre, et que ses obus valent mieux que les obus européens. 11 admet, cependant, que les rebelles ont de meilleurs fusils que ses soldats, et, pour nous en convaincre, ce qui n'est pas bien difficile, il fait apporter un de ceux dont se servaient certains chefs de l'insurrection qu'il a faits prisonniers. C'est un fusil long, en acier damassé, très-épais, qui a la plus grande analogie avec les armes des cavaliers arabes. Le bois en est enrichi par des ornements en argent ciselé et par des pierres fines, qui y sont enchâssées ; une arme semblable vaut, parait-il, une centaine de Taêls. L'habileté avec laquelle les rebelles s'en servent a contribué à rendre ces fusils légendaires parmi ceux qui onl jpu en iQpprècief les effets ; aussi, pour les Chinois, sont-ce Ift des armes merveilleuses douées des qualités les plus extraordinaires; le Vice-roi nous affirme, et nous voulons, par politesse, respecter ses illusions, qu'elles portent plus loin que les fusils européens.

Tso, qui supporte vis-à-vis du gouvernement impérial toute la respoasabilité des événements militaires, sd montre très-préoccupé des questions d'armement. Il a dans son palais, une collection fort curieuse, depuis l'arc du soldat mandchou jusqu'aux fusils américain ou suisse à répétition, les plus nouveaux. II n'a qu'4me estime médiocre pour les armes à tir rapide qui font, suivant lui, plus de bruit que de ma), parce que les soldats brûlent leur poudre trop vite et sans viser.

Après la guerre, la paix. E^ revenant, le Vice-roi nous fait visiter son jardin en détail. II se compose d'une mul-

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titude de plates-bandes rectangulaires séparées par des chemins dallés ou battus. 11 nous fait remarquer qu'on n*y cultive que des légumes ; il en a fait arracher toutes les fleurs, préférant comme il nous le dit lui-même, l'utile à l'agréable. 11 s'étonne que nous ne connaissions pas toutes les plantes potagères, étrangères aux climats de FEurope, que nous passons successivement en revue, et» séance tenante, il nous invite à dîner avec lui pour nous les faire goûter.

Le Vice-roi Tso fait trés-cordialement les honneurs de sa table; il mange bien et aime à voir manger ses convives qu'il invite fréquemment à lui faire raison le verre à la main. On n*attend pas que je fasse ici le relevé de tous les bols qui défilèrent Tun après l'autre sur la table ; comme dans tous les dîners de ce genre, le nombre en est prodigieux, la variété et la recherche des mets sont dignes du raffinement le plus délicat; les nids d'hirondelles, les ailerons de requin, les lichens, les champignons, y tiennent une place honorable, sans parler des canards, ni des délicieux petits cochons de lait que les cuisiniers de Lan-Tchéou ont un art particulier pour faire rôtir; néanmoins ce qui nous fit le plus grand plaisir, ce furent les légumes frais qui nous avaient fait défaut pendant si longtemps.

Après les privations dont nous avions souffert pendant le voyage, Lan-Tchéou devait nous sembler un paradis; les ressources y étaient assez abondantes pour restaurer nos estomacs délabrés. Nous nous étions bercés là d*uD fol espoir, car nous n'avions pas compté avec les circonstances; une sécheresse prolongée, — il y avait plus de sept mois qu'il n'avait plu, — arrêtait le développement des récoltes, et le temps de la moisson étant proche, on commençait à redouter la famine. Pour donner satisfaction aux plaintes des populations des campagnes, le Vice-roi

avait ordonné des prières publiques, que devait accompagner, en manière de pénitence, un jeûne forcé, Jusqu'à ce que les puissances célestes eussent témoigné de leur apaisement en faisant tomber sur Lan-Tchéou et ses environs quelques goûtes d'une pluie si désirée. Pour être sûres que le jeûne fut observé par tout le monde, les autorités de la ville avaient pris le parti de faire fermer toutes les boutiques de boucherie. Nous fûmes donc, bon gré, malgré, forcés de participer à cette pénitence jusqu'à la fin de notre séjour à Lan-Tchéou, et nous ne vîmes plus paraître sur notre table que du poisson salé ou des viandes fumées qui nous firent amèrement regretter la poule étique deTching-Kia.

Nos premières journées furent consacrées à faire des visites de politesse aux principaux fonctionnaires du ya-men, aux conseillers du Vice-roi., aux officiers du palais qui se mirent avec la plus grande courtoisie à notre disposition pour nous rendre agréable le séjour de Lan- Tchéou. Nous en profilâmes pour courir un peu les environs et voir le pays. A Textrémité Occidentale de la ville, on a jeté un pont de bateaux sur le Fleuve Jaune qui coule ici de l'Ouest à l'Est. Il n'a guère à cet endroit, plus de deux à trois-cents mètres de largeur, et son courant est extrêmement rapide. De l'autre côté de ce pont, se dresse une petite colline recouverte de lœss sur laquelle les bonzes avaient construit une pagode admirablement située, mais dont les rebelles n'ont laissé subsister que bien peu de chose. 11 y a cependant, encore, une terrassa d'où 1 on découvre d'un coup d*œil la ville et la vallée< Lan-Tcliéou est entouré de murs hauts et en bon état qui viennent jusqu'au bord du fleuve ; des tours rondes ou carrées en rompent de distance en distance la ligne, uniforme; la ville est petite, mais les faubourgs qui l'entourent sur trois côtés et qui sont eux-mêmes protégés

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par des murs, sont assez grands. Des montagnes ëleTèes limitent la vallée au sud de Lan-Tchéou et délimitentun cirque assez étendu, au-delà duquel le Fleuve Jaune disparait dans des gorges étroites. Du côté du Nord, on n'aperçoit qu'une succession ininterrompue de montagnes.

Au sud de la ville, au pied même des montagnes s'éle vait autrefois un temple qui dut être fort considérable,mais dont il ne reste plus que des ruines.

Nous trouvâmes, cependant à y faire une remarque étymologique qui nous parut assez curieuse, à proposdumot Pagode, Dans le voisinage du temple s'élevait une petite tour à plusieurs étages; sur une plaque de marbre placée au-dessus de la porte, on pouvait lire les trois caractères: Pé'KoU'Ta, ce qui signifie tour des ossements blanchù, U parait que quelques empereurs de la dynastie des Ran, firent recueillir les ossements disséminés dans les vallées du Chen-Si et duKan-Sou, où s'étaient livrées tanl de batailles depuis l'établissement de la monarchie chinoise ; on les réunit dans le voisinage des temples, et pour en indiquer la place, on construisit au-dessus de l'endroit où ils avaient été déposés, de petites tours qu'on désigna sous le nom de Pé-Kou-Ta, tours des ossements blanchis. Au début, elles n'avaient donc que la valeur de monuments funéraires; plus tard, le souvenir de cette origine se perdit, et le peuple fut conduit à y substituer une signification religieuse tirée du voisinage des temples prés desquels elles étaient élevées. A partir de ce moment, l'habitude de bfttir de semblables monuments se répandit dans toute la Chirte, et tout en en conservant la forme extérieure et le noiHt les habitants des provinces méridionales leur attribuèrent un caractère tout différent et qui rendait inexpliqué et inexplicable le terme par lequel on les désignait. De plus, le son même des mots subit diverses altérations suivant les dialectes des provinces

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dans lesquelles cet usage s'était propagé. C'est ainsi qu'à Canton, où les Européens eurent leurs premiers établissements, on désigna ces tours sous le nom de Pa-Kok-Ta^ transcription phonétique des mêmes caractères dans le dialecte de cette ville. Or, on reconnaîtra facilement que de Pa-Kok'Ta ou Pa-Kô-Ta à Pagoday il n'y a qu'un pas, et comme Pagoda est le mot portugais d'où nous avons tiré le terme français Pagode, on voit de suite quelle est Tétymologie, jusqu'à présent ignorée ou méconnue de ce mot. On voit aussi que dans l'ignorance de son origine, les Européens l'ont détourné de sa véritable acception en l'appliquant aux temples. La pagode, en effet, est une tour, presque toujours, il est vrai, située dans l'enceinte d'un temple. Ce voisinage a pu créer facilement la confusion qne nous signalons; en effet, la pagode étant plus élevée que les bâtiments qui l'entourent, se distingue de plus loin, et les Européens qui la désignaient Tentendirent nommer Pa-Kô-Ta par les Chinois ; mais en approchant, ils remarquèrent surtout le temple, qui seul est consacré au culte, et sans se renseigner davantage, ils généralisèrent faussement le terme de la partie en l'appliquant au tout ; car les Chinois ont un mot particulier pour désigner les temples : celui de Miao,

Le terme Pagode a donc une origine Chinoise, et on pourrait, croyons-nous, le défmir à peu près comme ceci : transcription phonétique altérée des trois mots Chinois Pe- KoU'Ta prononcés à Canton, Pa-Kô-Ta^ qui signifient : Tour des Ossements blanchis. Ce terme désignait dans l'origine de petits monument» funéraires, élevés dans le voisinage des temples, qui, plus tard, ont perdu ce caractère pour prendre celui de monuments consacrés à la religion bouddhiste. Les Européens Font, par extension, appliqué aux temples eux-mêmes.

La ville de Lan-Tchéou est le point de réunion de

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plusieurs routes commerciales importantes, entré autres, celles du Thibet et du Ko-Ko-nor qui n'en sont éloignés que de quelques journées de marche, une dizaine tout au plus; celles de la Mongolie occidentale, de la province d'Ili ou Dzoungarie et de la Kachgarie s'y réunissent également, et par suite, les caravanes qui se rendent dans le Turkestan occidental ou même dans Tlnde sont obligées de la traverser.

Nous avions Tintention de poursuivre plus loin notre voyage, de pousser au moins jusqu'au Ko-Ko-noi et d'aller visiter les abords de ce grand lac qui, sous le nom de Tching-Raé, mer d'azur, est si célèbre chez les Chinois. Mais le vice-roi Tso ne voulut point nous permettre de dépasser Lan-Tchéou; sa responsabilité, nous dit-il, y était engagée, et le soin de notre sécurité lui défendait de nous laisser nous aventurer dans un pays encore troublé. Les troupes impériales avaient bien chassé les rebelles au-delà delà grande muraille, mais elles n'occupaient solidement que quelques points stratégiques en dehors desquels l'autorité n'était pas encore suffisamment respectée. En somme, sous une forme courtoise et sans doute sincère, c'était un refus catégorique de nous laisser aller plus loin; il fallut, à notre grand regret, nous soumettre. Le Vice-roi avait d'ailleurs, bien d'autres causes de souci qu'il ne tenait pas à augmenter. Il avait repris la ville de Sou-Tchéou, le poste le plus avancé de la Chine proprement dite, immédiatement situé sur les confins du désert de Gobi ; mais œ succès, loin de diminuer sa tâche la compliquait encofe; poursuivre au-delà du désert uii ennemi insaissisable,'rétablir l'autorité de l'empereur sur des pays soulevés depuis plus de dix ans, où avaient pu s'établir des gouvernement» réguliers et forts, à plus de mille lieues de la capitale<le l'empire, au risque de soulever de graves confiits avec de redoutables voisins.

l'Angleterre ou la Russie, c'était une perspective bieu faite pour effrayer un homme de son âge. Aussi avait-il déjà demandé à être relevé de ses fonctions, et à rentrer dans la vie privée, pour donner à sa santé épuisée le repos et les soins qu'elle réclamait. Mais le gouvernement chinois ne libère pas ainsi les serviteurs sur lesquels il croit encore pouvoir compter. On lui avait répondu qu'on le dispensait de diriger les opérations actives, mais qu'il restait chargé de l'intendance de l'armée qui allait opérer au-delà du désert, sous les ordres de cinq Tchiang-Kûn, tous indépendants les uns des autres et de lui-même. En réalité, on aggravait sa responsabilité, en lui retirant toute autorité sur la conduite de la guerre. Abreuvé de dégoûts et de fatigue, il n'aspirait plus qu'au bonheur de rentrer dans la vie privée. 11 craignait, si quelque accident nous fût arrivé, de voir de nouvelles complications venir encore embarrasser sa situation déjà si difficile ; il fallut renoncer à nos projets.

11 y avait déjà trois semaines que nous étions à Lan- Tchéou; nous dûmes songer au retour pour lequel le Vice-roi nous fit donner toutes les facilités désirables.

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