CHAPITRE XVn
lyERMITAQE EN ERMITAGE
One manirestation du ciel. — Cercueil et coq blanc. — La Tille des jolies femmes. — Un moment critique. — Passage du Ouei^ro. — Une colonie européenne au fond delà Chine. ~ La résidence épiscopale. — Les missionnaires italiens du Chen-si. — La coiffure des prêtres catholiques. — Les firuitsdu Chen-Si. — One Montagne légendaire. — Une ascension difficile. — Le bassin du Lo-ro.
À défaut d'autres routes praticables, nous fûmes obligés de reprendre le chemin que nous avions déjà suivi. Le voyage de retour devait donc nous sembler plus pénible, notre curiosité n'étant plus stimulée par Tattrait de la nouveauté. Les conditions atmosphériques dans lesquelles il s'effectua y vinrent encore ajouter undésagrément de plus.
La sécheresse avait persisté pendant tout le temps de noire séjour à Lan-Tchéou ; c'était en vain que les prêtres de toutes les sectes avait imploré leurs divinités et asssourdi de leurs chanls nasillards les oreilles de leurs idoles ; c'est en vain que la population et nousmêmes avions été privés, pendant près de trois semaines, de toute viande fraîche. Le ciel avait conservé une sérénité impitoyable ; pas un nuage n'avait fait tache dans cette immensité d'azur échauffée par les rayons du soleil. A peine étions nous partis, la pluie se mit à tomber. Cette coïncidence était tout au moins singulière ; plus d'un
D'ëRMITàGE en ermitage. 367
dans la ville que nous venions de quitter, dût Tinterpréter d'une manière peu favorable aux étrangers. Le ciel partageant les préjugés des populations, avait-il voulu protester contre notre présence dans le pays, en Taccablant d'une sécheresse prolongée, et pour mieux manifester ses sentiments, avait-il saisi l'instant de notre départ pour montrer qu'il n'avait pas de ressentiment contre un peuple innocent? Il n'en faut pas davantage pour entretenir et enraciner plus profondément dans des esprits superstitieux, des préjugés déplorables. Peut-être si nous fus* sions rentrés dans la ville, nouseût-onpriéd'en repartir au plus vite, dans la crainte que notre présence n'excitât de nouveau la colère des dieux et ne fît tarir les sources de la pluie bienfaisante qui commençait à tomber. Malgré l'ennui que nous éprouvions à voyager par ce temps gris et pluvieux, nous préférâmes n'en pas faire l'expérience. La pluie est rare dans ces régions voisines du désert et nous espérions la voir bientôt cesser ; notre espoir fut déçu, et presque jusqu'au dernier jour, nous fûmes accompagnés par une bruine fine et persistante qui rendait les chemins de îœss glissants comme de la glace, et nous pénétrait d'humidité. C'est sans doute à ces circonstances qu'il nous faut attribuer l'impression d'ennui et de tristesse que nous a laissée ce voyage de retour ; le pays nous parut plus désert encore, et le lœss^ détrempé par la pluie, donnait aux montagnes l'apparence d'immenses amas de boue. Les cfflorescences salines avaient complètement disparu ; les torrents grossis ne se laissaient plus franchir aussi facilement ; l'eau ne manquait plus dans les auberges; nous en trouvions partout en abondance; en revanche, imprégnée qu'elle était des sels qui constellaient quelque temps auparavant toutes ces surfaces desséchées, elle était de moins en moins potable. Nos porteurs traînaient la jambe, et les gens de notre
tes k ÎRAtERS U CHINE.
escorte qui s'était augmentée d'un capitaine et de deux soldats, chevauchaient mélancoliquement à notre aûle. Lou-Kouei-Tang qui avait acheté fort cher à Si-Gnttajbn un cheval qu'il avait espéré revendre encore ploéiàpri Lan-Tchéou, et dont la spéculation n'avait paé mtà, paraissait navré sur sa bête efflanquée, et cadÉ&lOi chagrin dans les profondeurs d'un manteau <te^pi|kr huilé dans lequel il s'enveloppait pour se garanâl^Àla pluie. " '■
A Roui-Ning-Sien où nous étions parvenus saiis à» dents, nous fûmes logés dans un hôtel dont mm$Mmi& partager la plus belle salle avec une vingtaine de|MMiBS; le voisinage de ces compagnons de chambrée tmt nouvelle espèce, nous fut cependant moins dès^fMk que celui d'un cercueil et d'un tas de fumier qm§ MUle kang et une table bancale, formaient l'ameubleiÉÉltf'de la pièce. tl:
Le rapprochement des poules et du cercueil mnÉtWlwit en mémoire une singulière rencontre que ncoaréaiwas faite deux ou trois jours auparavant. Deux muletsr]É|ÉrieDt un cercueil sur lequel se trouvait attaché un ciMpHpic, mais d'une blancheur immaculée, sans le moindre 4iAlliS<^ d'aucune autre couleur. Le corps que l'on traaiéîiiait ainsi, était celui d'un mandarin militaire mortàfllhHb, et que l'on ramenait à Fou-Tchéou, son pays naldy^Kay avait à cela rien que de très-naturel ; cependaril'39us avions beaucoup de peine à nous expliquer l'ùtiMi du coq blanc. La raison en était cependant bieo- C'était clair et limpide I Voyez plutôt! L'âme d'ï se subdivise après sa mort en sept esprits différ il faut retenir au moins un, — il paraît que la " majorités n'existe pas dans le monde des esprits — pour reproduire l'individualité du défunt. Ces \ sont en général d'humeur vagabonde, et lorsque la lie
s'est retirée de leur demeure mortelle, ils s'empressent de prendre la clef des champs et daller courir la pretan* taine sans se soucier de l'endroit dans lequel la destinée leur a ainsi fait recouvrer leur liberté. Hais cela ne fait point les affaires de la famille du défunt lorsque celui-ci a rendu le dernier soupir loin de son pays natal. Les descendants sont, en effet, tenus d'exécuter devant les tablettes de leurs ancêtres certains rites prescrits pour honorer leur mémoire. Or les tablettes ne sont que des symboles derrière lesquels on suppose que se dissimulent les ombres des morts. Ilfaut donc, à défaut de Tâme tout entière que Tun, au moins, de ses sept éléments se trouve dans le pays ; il ne servirait à rien de rapporter dans sa maison la dépouille d'un mort si elle n'était accompagnée de l'un quelconque de ses sept esprits. C'est à cela que sert le coq blanc ; ce volatile rare, qui a la réputation d'être un oiseau divin ou surnaturel, attire, paraît-il, les esprits qui s'incarnent dans sa substance. C'est pourquoi on l'attache solidement sur le cercueil pour être bien sûr qu'il ne s'échappera pas avec l'âme ou la portion d'âme du défunt qu'il renferme ; on le rapporte ainsi jusqu'à la maison où on le conserve et où on le nourrit avec soin, jusqu'à ce qu'il meure de sa mort naturelle.
Il n'y avait heureusement pas de coq blanc dans le poulailler, et le cercueil à côté duquel nous devions coucher était encore vide ; nous n'avions donc à redouter pour la nuit aucune des mauvaises plaisanteries dont le vulgaire ignorant rend trop souvent les esprits responsables. Passe encore si, c'eût été celui de quoique jolie femme comme celle que nous avions pu apercevoir dans le logement de l'aubergiste. Roui-Ning-Sien est décidément une ville privilégiée ; deux fois nous y sommes passés, deux fois, nous y avons aperçu de fort jolis échantillons du beau sexe.
370 A TRAVERS LA GHIKE
En approchant du campement des soldats du général Liéou, qui ne nous inspiraient qu'une médiocre syœpa- Ihie^ nous avions recommandé à nos porteurs de chaises de le traverser sans s'arrêter; nous voulions ainsi éviter les incidents désagréables qu'aurait pu faire naître la curiosité insolente de ces soldats. Soit oubli, soit malveillance, nos porteurs ne manquèrent pas de poser nos chaises à terre, au beau milieu du camp. Furieux de ce contre-temps, je les rappelai et leur intimai Tordre de continuer immédiatement leur route. Intimidés par l'irritation qu'ils avaient provoquée, ils ne se firent pas répéter cet ordre deux fois; malheureusement, ces pouparlers avaient attiré l'attention des soldats oisifs qui flânaient dans le voisinage ; ils s'étaient rapprochés de nos chaises autour desquelles ils avaient formé un groupe qui allait, d'instant en instant, en grossissant.
Pour nous mettre à Tabri de la poussière autant que des regards curieux des populations, nous avions, à l'exemple des mandarins en voyage, fait placer devant l'ouverture de nos chaises un store en bambou qui nous permettait de voir au dehors, mais nous empêchait d'être vu. Le son de notre voix, sans doute, quelque intonation, avait trahi aux oreilles des soldats notre qualité d'étrangers; au moment, où nos porteurs se remettaient en marche, l'un d'eux s'approcha de ma chaise et souleva le store, en proférant quelques paroles grossières. Indigné de cette insolence, je m'élançai en avant avec l'intention de saisir la tresse de cheveux du soldat et de le traîner jusqu'au ya-men du commandant du camp qui n'aurait pu refuser de faire respecter ceux qui voyageaient sous la protection du Vice-roi de la province. Mais le soldat devinant mon intention s'était promplement rejeté en arrière ; je ne pus que le frapper au bras avec mon éventail que je tenais à la main; mes porteurs effrayés
des conséquences que pouvait avoir l'incident qu'ils avaient si maladroitement provoqué, refusaient maintenant de m'écouteret de me laisser descendre ; au bruit des rumeurs qui s'élevaient derrière nous, ils pressaient le pas, et furent bientôt sortis du camp; ils ne songèrent à s'arrêter que lorsque nous en fûmes à une distance suffisante pour n'avoir plus rien à redouter d'uu coup de tête de la soldatesque. Là nous attendîmes l'arrivée de notre escorte qui par une sorte de fait exprès, était restée, pour cette occasion, fort loin, derrière nous. Elle arriva enfin, et le capitaine sous la responsabilité duquel nous étions placés, tout ému de ce qu'il venait d'apprendre, adressa aux porteurs une sévère admonestation. Il paraît que nous avions bien fait de ne pas nous attarder au voisinage de ces bandits; leur exaspération était au comble, et si leurs officiers prévenus par les gens de notre escorte de la responsabilité qu'ils pouvaient encourir, n'avaient fait tous leurs efforts pour apaiser leur colère, nous aurions pu nous trouver dans une passe difficile.
Cet incident n'était pas fait pour me raccommoder avec les soldats chinois. Autant j'ai conservé bon souvenir de la bourgeoisie des villes et du peuple des campagnes, autant les soldats et la populace des grandes villes m'ont laissé une fâcheuse impression. Avec ces êtres grossiers, insolents, voleurs, lâches et cruels, il faut des moyens de répression énergiques, et malgré leur forme barbare et répugnante, les procédés de la justice chinoise sont les seuls qui puissent avoir raison de cette tourbe brutale et toujours prête au désordre. Faire de la philanthropie avec des êtres qui n'ont de Fliomme que les formes extérieures, mais qui ont tous les débordements de la brute, serait perdre son temps; ils mépriseraient votre faiblesse et ne vous en sauraient aucun gré. Pour
discipliner ces instruments et utiliser leur force, il faut des hommes de fer et des châtiments qui leur inspirent assez de crainte pour les maintenir dans le devoir. A cette condition, mais à cette condition seulement, ils peuvent rendre de grands services .
Quelques jours après, nous étions de retour à Si-Gnan- Fou où nous ne fîmes qu*un court séjour.
Le 5 juillet, nous partionjs pour Kao-Iin-Sien, résidence du vicaire apostolique des provinces de Chen-^i et de Kan- Sou. Après avoir de nouveau traversé Lin-Tong-Sien, nous quittâmes notre ancienne route pour remonter vers le nord. Au bout de quelques instants nous étions au bord du Ouei-Ro qu'il nous fallut encore traverser en bac. Le passage est assez émouvant; la rivière n'est pas très-large en cet endroit ; mais le courant y est très-rapide et ses flots boueux viennent ronger avec fureur une falaise de ïœss où Ton ne peut aborder facilement qu'en un seul point. Si la manœuvre échoue, outre les très-sérieux dangers que Ton peut courir, on risque de se voir entraîné extrêmement loin par le courant, et tout au moins obligé de recommencer. Les mariniers ont soin de remonter leur barque aussi haut que possible dans le remous, et la lançant alors dans le courant, ils le traversent en biaisant, et s'efforcent de venir atteindre la rive opposée juste au point de débarquement. Le passage heureusement accompli, il ne nous restait plus qu à gravir la berge de lœss; nous nous trouvâmes, alors, sur un grand plateau bien cultivé et parsemé de bouquets d'arbres. De loin, une fort jolie pagode à neuf étages marquait le but de notre voyage; c'est Kao-Lin-Sien dont nous ne tardons pas à apercevoir les murs. Nous nous arrêtons dans une auberge du faubourg pour y prendre langue, et nous apprenons que Mgr Chiais, désigné en Chinois sous le nom de Kao-Ta-Jen, n'habite pomt la ville,
D'ËRHiTAGË ËM ERMITAGE. 573
mais un petit village des environs, au milieu d'une colonie de chrétiens.
Laissant à Tauberge Tattirail bruyant et gênant de notre escorte, nous nous acheminons vers la petite chrétienté où conduisent des sentiers ravissants, et vers le déclin du jour nous faisons notre entrée dans la mission. G*est un hameau entouré comme tous les villages de ce pays de murs crénelés, mais dont la construction plus soignée décèle la connaissance de certains principes d'art qui font défaut aux Chinois. Â peine avons-nous eu le temps de descendre de nos chaises, nous sommes entourés et accablés de prévenances par les missionnaires, présents en ce moment à la communauté. Il sont tous italiens, pas un d*eux ne parle français et nous sommes les uns et les autres obligés de nous exprimer en chinois pour nous entendre. Nous sommes sous le coup d*une profonde émotion ; les Européens sont tous compatriotes en Chine, et nous sommes si loin de TEurope 1 Nous avons peine à répondre à toutes les questions qui nous sont adressées, à remercier ces excellents hommes des soins qu'ils prennent de nous. C'est, pour eux un jour de fête ; il leur arrive si rarement de recevoir aucun voyageur européen.
On nous conduit enfin prés de Mgr Chiais qui avec la plus grande bonté, nous souhaite la bienvenue dans sa résidence épiscopale. C'est un bon et beau vieillard qui est depuis plus de quarante-cinq ans dans la province. II regretle que son grand âge ne lui permette pas de nous faire visiter en détail toute les dépendances de la mission. C'est un soin dont s'acquittent avec une charmante bonne grâce ceux qui l'entourent.
Les bâtiments sont bien construits, mais par une bizarrerie originale, l'architecte a voulu imiter les habitations primitives que nous avons si souvent rencontrées dans le cours de notre voyage. Plusieurs salles du rez
de-chaussée sont voûtées comme des caves ; au-dessus, s*étendent de grandes terrasses sur lesquelles les missionnaires vont, pendant la saison chaude, goûter la fraîcheur du soir. Les ailes sont divisées en petites chambres proprement et confortablement aménagées à la chinoise ; ce sont les logements des missionnaires disséminés dans la province» lorsqu'ils viennent faire leur retraite prés de leur supérieur hiérarchique. Une grande chapelle, simplement ornée, s*élève auprès des bâtiments d'habitation; derrière, s'étendent de grands jardins où Ton cultive quelques arbres fruitiers et des légumes d'Europe. A l'entrée de la nuit, l'heure du dîner pous réunit tous sur l'une des terrasses antour d'une petite table très-proprement servie. Nos excellents hôtes se sont mis en frais pour nous fêter; ils ont eu la délicate attention de nous faire servir du pain, du vrai pain, presque du gâteau ! N'y eût^il que cela sur la table, ce serait encore pour nous un festin de roi.
La conversation ne languit point; nous avons tous tant de choses à dire; nous sautons le plus aisément du monde, de l'Europe à la Chine, et si nous avons fort à faire de répondre aux questions qui nous sont adressées, nos bûtes ne se font point prier à leur tour, pour satisfaire notre curiosité sur leur situation dans la province et sur les événements dont ils ont été les témoins. Ils sont six ou sept pour administrer les chrétientés éparses du Gben-Si. et quelques prêtres indigène s partagent avec eux celte tâche; le nombre des chinois convertis dans la province est d'environ vingt mille ; mais ce sont pour la plupart les descendants de vieilles familles chrétiennes nourries depuis de longues années déjà, dans la foi catholique. Selon les renseignements qui nous avaient été fournis, lors de notre passage à Si-Gnan-Fou, le zèle des missionnaires ne parvient guère à en augmenter le nombre: .il leur est
difficile d*aToir raison de Tindifférence des Chinois en matière de religion^ et ils doivent borner leurs efforts à remettre à leurs successeurs le petit troupeau confié à leurs soins, tel qu'ils l'ont reçu de leurs prédécesseurs.
Malgré les petits conflits d'attribution qui ont pu s'élever entre eux et les autorités chinoises, les missionnaires du Chen-Si ne peuvent se plaindre d'être persé^ cutés par elles. Mgr Chiais, il est vrai, n'a pas conservé un très-bon souvenir du vice-roi Tso, qu'il trouve trop pénétré du principe de la séparation des deux domaines^ le spirituel et le temporel, et décidé à ne tolérer aucun empiétement de l'un sur l'autre. Nous avions déjà, en effet, entendu raconter dans l'entourage du vice-roi Ibo, certaine histoire qui avait dû servir de point de départ au dissentiment qui séparait pour le moment, les autorités chinoises et le clergé catholique de la province.
Pour échapper au dédain qui atteint, en Chine, presque tout habit religieux, les missionnaires catholiques ont revêtu le costume ordinaire des lettrés et des bourgeois chinois. Ayant, enfin, reconnu l'autorité que donne sur le peuple, le port des insignes officiels, ils ont, dans certaines circonstances, emprunté les titres et les insignes distinctifs des fonctionnaires de l'empire. Le bouton rouge est l'indice public des plus hautes fonctions; la • chaise à porteurs recouverte de drap vert n'appartient qu'aux autorités supérieures; enfin, le titre de Ta-jen, Excellence, ne s'applique qu'aux mandarins d'un ordre élevé. Les autorités chinoises reprochaient à l'évêque de Si-Gnan-Fou de se faire donner par ceux qui l'approchaient, le titre de Ta-jen, et de se montrer par la ville dans une chaise à quatre porteurs recouverte de drap vert, avec le bouton rouge, surmonté d'une croix d'or, au-dessus de son chapeau. Le Vice-roi, averti, se montra trés-mécontent de celte usurpation d'insignes^ et, dans une entrevue
qu'il eût avec Tevèque, il le traita avec une hauteur etoo dédain qui froissèrent profondément le prélat.
C*est je crois, le plus grand, pour ne pas dire le seul grief que les missionnaires puissent avoir contre lui. S'il ne les a pas favorisés, il les a, du moins, fait toujours respecter dans des circonstances particulièrement difficiles. Le fait seul d'avoir été ostensiblement épargnés, eux et leurs fidèles, par les rebelles mahométans, alors que toute la population chinoise païenne était exterminée systéroatiquement, aurait suffi pour les rendre suspects, et pour provoquer contre eux des représailles, sans aucun doute imméritées, mais peut-^tre explicables. Rien, cependant, n'^st venu troubler la quiétude des chrétientés, qui, après, comme pendant, ou avant la rébellion, ont pu se livrer ouvertement aux pratiques de leur religion. Les missionnaires italiens du Chen-Si, qui appartiennent à Tordre des franciscains, et sont envoyés par la congrégation de la propagande à Rome, sont, du reste, gens paisibles et donnent peu d'embarras au protecteur-né des missions catholiques en Chine, le ministre de France à Péking.
Notre présence à la communauté a fait déroger à la règle habituelle; les missionnaires qui ont adopté presque toutes les habitudes chinoises, se couchent de bonne heure; on a oublié en causant que le sommeil réclamait ses droits, et la soirée est déjà fort avancée lorsqu'on songe à se séparer. Le lendemain matin, on nous invite à assistera la messe du coadjuteur; on nous conduit dans une petite chapelle consacrée à la Vierge, située dans Tune de ces salles voûtées du rez-de-chaussée dont j'ai déjà parlé. L'aspect de ce caveau, la simplicité des ornements, l'air de mystère qui nous environne, nous font penser aux catacombes, et nous ramènent involontairement aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Combien tout cela est différent des mises en scènes pompeuses des grandes cathédrales
de nos villes civilisées! Ici rien ne parle aux sens; la doctrine y gagne peut-être et Tâme, qu'aucun objet extérieur ne vient distraire, se recueille plus profondément dans des pensées vraiment religieuses.
Cette cérémonie nous révèle un détail curieux. C'est un signe de déférence en Orient d'avoir la tête cou« verte devant ses supérieurs; lorsqu'on rend une visite, il faut bien se garder de se découvrir eu entrant chez son hôte, comme on le fait en France; celui-ci, du reste, qui avait peut-être la tête nue dans ses appartements, s'est empressé, à la première nouvelle de votre arrivée, de mettre son chapeau pour vous recevoir plus dignement; lors d'un dîner ou d'une réception quelconque, il faut attendre que le maître du logis vous invite à vous débarrasstyr de votre coiffure. Dans les cérémonies religieuses, il faut donc aussi pour rendre hommage à la divinité, se couvrir la tête ; les missionnaires catholiques, ceux du Ghen-Si, au moins, ont été obligés, pour ne point froisser les sentiments des populations, d'accepter cet usage et d'adopter une coiffure particulière. C'est une sorte de bonnet carré haut et étroit; chacune des faces latérales de cette espèce de boite est mobile autour de son arrête supérieure, de façon qu'à chaque mouvement, chacune de ces tablettes s'agite de la manière du monde la plus singulière ; le tout est de couleur noire et agrémenté de bouquets de fleurs blanches. Les servants de la messe portent la même coiffure que l'officiant.
Après l'office, les bons pères nous obligèrent à partager avec eux un excellent déjeuner, avant de nous remettre en route. Puis nous prîmes congé de ces hôtes aimables en compagnie desquels nous avions passé si agréablement quelques instants, et dont nous ne pouvions trop admirer l'esprit de dévouement et d'abnégation.
Depuis que nous étions rentrés dans la vallée du Ouei,
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nous avions ressenti de nouveau Tinfluence bienfaisante d'un pays fertile et riche. A cette saison de l'année, les fruits abondaient et c'est avec un véritable bonheur que nous y avions retrouvé les fruits d'Europe, dont nous avions été si longtemps privés dans le midi de la Chine; d'excellents abricots, des pèches qui eussent élé délicieuses si elles eussent été plus mûres, des pommes, encombraient les marchés que nous traversions.
Le jour suivant nous couchions à Roua^Tchéou. L'incendie allumé par les rebelles avait épargné un petit coin de cette malheureuse ville; c'était l'un des plus curieux, car il renferme encore quelques vestiges d'anciens monuments élevés vers le commencement de notre ère. Le lendemain, nous étions à Roua-Yin-Rfiao, où nous devions laisser tout notre bagage pour faire l'ascension de la montagne Roua.
La forme singulière et imposante de cette montagne, les difficultés qu'il faut vaincre pour arriver à son sommet, ont contribué, dès la plus haute antiquité, à lui faire attribuer par le peuple un caractère merveilleux. Le poète Li-Taé-Pe nous a conservé le souvenir de ces antiques légendes dans une pièce de vers restée célèbre. C*est le séjour préféré des fées et des esprits célestes; Pé-Ti, l'empereur blanc, la divinité qui préside aux destinées des provinces occidentales, en a façonné les rocs comme une immense fleur de lotus, et des nuées qui entouraient son sommet, il a pétri, comme avec de l'argile, une table digne des hôtes immortels qui en habitent les gorges ombreuses. Une autre tradition fait allusion aux travaux que le grand Yû entreprit dans cette partie de la Chine pour régulariser l'écoulement des rivières, et en particulier du fleuve Jaune qui coule au pied de la célèbre montagne. A en croire le poète, la chaîne des Tsin-Ling interceptait en ce point le cours du Rouang-Ro;
un monstre, avec un rugissement de tonnerre, sépara la chaîne en deux, et la rivière mise en liberté, put prendre son cours vers la mer avec la rapidité d'une flèche; et pour qu'on n'en puisse douter, le monstre a laissé sur un rocher du mont Roua l'empreinte d'une main gigantesque.
En fuce de nous, se présente un immense rocher dont le sommet s'élève à plus de mille mètres au*dessus du fond de la vallée. 11 est nettement séparé des pics voisins qu'il domine d'une grande hauteur; de quelque part qu'on le regarde, ses parois sont verticales ; son sommet parait plat; c'est un grand prisme qui se dresse comme un fût de colonne pour supporter le ciel. L'air est pur, le front de la montagne est dégagé de vapeurs; à l'aide d'une lunette, nous pouvons distinguer quelques petites constructions élevées dans des anfractuosités de roc par les Tao-Se qui en ont la propriété. Les gens du pays nous font un tableau terrible des périls de l'ascension ; il faut, parait-il, avoir la tête et le pied solides pour affronter ces chemins qui semblent suspendus dans le vide ; on nous parle surtout de certain passage qu'il faut franchir sur une planche posée au-dessus d'un précipice d'une profondeur vertigineuse. Mais nous n'allons pas nous laii^ ser effrayer par ces histoires que nous trouvons empreintes, d'exagération.
Le lendemain, de bon matin, nous nous rendons au pied delà montagne où nous devons rencontrer des guides et des porteurs pour nous conduire jusqu'à mi-hauteur par des sentiers à peu près praticables, taillés dans des gorges rapides. On nous fait entrer dans un temple où un Tao-Se nous offre le thé, en attendant que l'équipage soit préparé. Ici, nos grandes chaises de voyage ne sontplus de saison ; elles vont être remplacées par de sim* pies fauteuils en bois que les guides porteront sur leurs
épaules k Taide de deux bâtons courts qu'ils attachent de chaque cdté avec des cordes. Enfin, tout est prêt; le temps est splendide; nous commençons à gravir les premières pentes qui sont encore boisées et verdoyantes; à cent cinquante mètres environ, nous rencontrons un très-beau temple environné d*un magnifique jardin ; des pavillons élevés de distance en distance, dominent des points de vue ravissants ; nous découvrons à de grandes distances les vallées du Ouei-Ro et du Rouang-Ro.
11 fait toujours beau, mais nos guides nous engagent néanmoins à ne pas nous attarder; quelques légers flocons qui s'accrochent déjà aux cornes de la montagne leur font redouter un changement de temps. Nous nous engageons dans une gorge étroite, aux parois verticales, qui semble être une grande crevasse, et dont le sol en talus n'est formé que de débris de roc éboulés des parties supérieures. Un torrent coule au fond de cette faille, bondissant de bloc en bloc, tombant de chute en chute, écumant au moindre obstacle, ou grondant dans les passages souterrains, lorsqu'il se perd au-dessous du sol. Tout cela est magnifique; en quelques endroits, les Tao-Se ont creusé le rocher, et dans ces cavernes ils ont installé quelqu'une de leurs innombrables idoles; ailleurs, dans des parties plus élargies, ils ont construit des temples qui servent en même temps de reposoirs pour les voyageurs. A mesure qu'on s'élève, le chemin devient de moins en moins facile; c'est un escalier composé de débris de rocs branlants, envahi par les ronces, et, à chaque instant, brisé par suite des sinuosités du torrent, par des coudes brusques et dangereux. A l'endroit où la gorge cesse d'être praticable pour un équipage de porteurs, nous trouvons un petit temple dans lequel nous nous arrêtons pour déjeuner afin de nous préparer au rude travail que nous avons encore à accomplir.
La gorge que nous avons suivie jusqu'alors, se termine ici en cul-de-sac que bordent de toute part des parois hautes et lisses le long desquelles il n'y a pas un instant à songer à grimper. Nos guides nous font suivre un sentier frayé au milieu des ronces et des grandes herbes pour aboutir au pied de Tune de ces murailles. Là, s'ouvre, entre deux blocs appuyés l'un contre l'autre, une fente tubulaire comme une cheminée presque verticale.
Dans cette cavité, on s'élève péniblement sur des blocs empilés les uns sur les autres en guise de degrés, s'appuyant du dos et des coudes aux parois de ce singulier tunnel et s'accrochant des mains aux chaînes de fer que les hôtes prévoyants de la montagne ont fixées à l'aide de crampons dans le rocher. Quelquefois, une pierre mal assujettie, roule sous les pieds de l'un de nous, et rebondit en tombant d'une paroi sur l'autre, et en faisant ron* fler l'air dans ce conduit comme dans un tuyau d'orgue gigantesque; on se gare au moindre bruit pour laisser passer le projectile et, le danger écarté, on recommence à monter. Le tunnel est si long que c'est à peine si la clarté des extrémités en peut atteindre le milieu; dans cette demi-obscurité, l'ouverture supérieure où la lumière du jour étincelle, sert de point de mire à tous les regards ; enfin, on l'atteint et l'on se trouve sur une étroite cor*niche, à peine large de quelques pieds, bordée, d'un côté par un précipice béant, de l'autre, par une muraille dont nous ne pouvons mesurer la hauteur. Pendant que nous nous arrêtons un instant pour reprendre haleine, une voix qui semble venir du ciel, crie : « gare dessous »; et, obéissant au signe de nos guides, à peine avons-nous eu le temps de nous effacer le long de la paroi de rochers, nous entendons un grand bruit au-dessus de nos têtes, et nous voyons passer devant nous, dans une chute fantastique, avec des bonds insensés, toute une charge de
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fagots expédiés par ce procédé simple et rapide, du sommet de la montagne au fond de la vallée. Quelques secondes plus tard nous aurions pu être écrasés ou entraînés par eux dans le vide; cette pensée et la rapidité vertigineuse de cette chute nous firent frémir. Les guides se hâtèrent de crier qu*il y avait des voyageurs ea route; ou nous répondit que nous pouvions désormais avancer sans crainte.
Ici il n*y a plus de tunnel ni de couloir, mais un mur qui côtoie Tabime ; les chinois ont entaillé des marches dans le roc et rivé de chaque côté des chaînes de fer auiquelles on doit se cramponner pour se hisser sur ces dangereux échelons. Il faut, dans ce passage, une attention soutenue car le moindre faux pas nous précipiterait dans le vide; nous nous elTorçons de ne point regarder au-dessous de nous pour éviter le vertige, et nous prenons soia de bien assurer nos pas, opération rendue plus difficile par la pluie qui tombe maintenant à torrents et qui rend le roc excessivement glissant. Nous montons ainsi longtemps, très-longtemps, embarrassés dans nos longs vêtements chinois que la pluie rend pesants et qui s*enlortillent autour de nos jambes; de temps à autre une saillie du roc, formant palier, permet de s'arrêter et de se reposer un in- 8tant;puis Ton continue à monter.
Nous arrivons enfin sur une croupe arrondie d*une dizaine de métrés de largeur et bordée de part et d'autre, à notre grande surprise, de profonds précipices. C'est là que se place le périlleux passage dont on nous a tant parlé, et qui, sans doute à cause de cela, ne nous semble pas, maintenant que nous le voyons, aussi effrayant que nous nous l'étions figuré. Il s'agit de franchir une crevasse de cinq à six mètres de largeur, sur une planche sans garde-fou, adossée à une paroi de rocher et sucpendue par quelques crampons de fer fichés dans le roc,
au-dessus d'un précipice d'une profondeur effrayante. Nous nous arrêtons quelques minutes dans une caverne où vit un Tao Se en compagnie de cinq ou six idoles, et nous lui demandons une tasse de thé bien chaud pour réagir contre le refroidissement que nous causent nos vêtements trempés par la pluie.
Jusque-là, de hautes murailles de rocher nous avaient dérobé la vue du sommet; au sortir d'un long couloir, il se montra tout à coup devant nous. Seulement au lieu d'un plateau, ce n'était plus qu'une série d'arêtes étroites, escarpées, repliées sur elles-mêmes. C'est en vain que nous cherchions ce grand prisme massif que nous avions vu d'en bas; il paraît que nous avions été le jouet d'une illusion. En réalité, celte étrange montagne se compose de lames étroites dont les sinuosités disparaissent, vues de loin, en se projetant les unes sur les autres et ne donnent plus, dans leur ensemble, que la sensation d'un massif plein. Le pied de la montagne est constitué par du marbre; toutes les arêtes et les hautes murailles verticales qui dominent les pentes sont formées de granit. Il semble qu'au moment du soulèvement du système des Tsin-Ling, le sol fissuré ait donné passage à une matière plastique qui s'est laminée au travers d'une fente étroite dont elle a suivi les sinuosités et s'est solidifiée presque aussitôt. La montagne Roua présente ainsi un exemple frappant d'une formation géologique bien curieuse.
La journée s'avançait cependant; la pluie tombait toujours ; il fallait à tout prix atteindre avant la nuit l'un des sommets les plus rapprochés où nous trouverions un abri et des aliments. Nous eûmes encore à gravir un escalier taillé sur le faite d'une arête large de quelques pieds seulement, et côtoyée de chaque côté par des précipices d'une effrayante profondeur ; des colonnes de pierre et dos chaînes de fer tendues de l'une à l'autre défendent
les voyageurs contre les tentations du yertige. Ce passage, excessivement long, est très-périlleux parce qu'on a tout autour de soi, la sensation du vide, et que le moindre faux pas sur des degrés usés, rendus glissants par la pluie, et souvents branlants, vous ferait en un instant perdre l'équilibre.
La journée était très-avancée lorsque nous atteignîmes l'un des sanctuaires du sommet de la montagne. Nous étions alors sur un plateau d'une dizaine de mètres de largeur ombragé de grands arbres qui avaient poussé leurs racines dans les anfractuosités du roc et sur lequel, on avait construit un petit temple ; cette pointe porte le nom de pic de Varc-encielj et le sanctuaire était consa* cré à la plus haute divinité du ciel des Tao-Se, à Yû- Rouang, l'empereur de Jade. Un vieux prêtre qui était constitué gardien de ce lieu sacré, nous installa dans des petites chambres fort propres et confortablement meublées ; il apporta pour nous réchauffer un grand brasero rempli de charbon incandescent, et déposa sur la table une théière rempli d'un thé chaud et parfumé.
Nous étions rompus; le sommeil s'empara de nous jusqu'au lendemain. Nous comptions profiter de cette seconde journée pour parcourir le reste de la montagne, admirer de cette hauteur le panorama du pays, et si nous en avions le temps dans l'après-midi, reprendre le chemin de la valtée. Mais nous étions évidemment poursuivis par une mauvaise chance incroyable. Le lendemain, le temps était encore plus détestable; il pleuvait averse, et le sommet de la montagne était enveloppé du brouillard le plus épais; c'eût été une folie que de songer à s'aventurer par un temps pareil sur des chemins aussi dangereux; l'eussions-nous voulu, nous n'aurions pas trouvé de guide pour nous conduire. Il fallut se résoudre à patienter et attendre le jour suivant dans l'espoir qu'il serait
D'ERlIITAGe ËM ERMITAGE. ^
plus favorable. Le mauvais temps persista; noas voulûmes cependant tenter Faventure; mais rebutés au bout de quelques pas par les difficultés et par la mauvaise volonté des guides, il fallut rentrer et passer encore cette journée dans notre chambre, d*où nous pouvions apercevoir les précipices insondables au-dessus desquels s'éle* vait notre fragile demeure, et pour nous donner une idée de leur prodigieuse hauteur, nous avions sous les yeux le spectacle d*une cascade qui se résolvait en vapeur avant d'en avoir atteint le fond. Le vieux Tao-Se qui nous avait si bien reçu, était désolé du contre-temps qui empêchait les premiers Européens qui eussent escaladé sa montagne, d'en admirer les merveilles ; il chercha à nous en consoler en nous racontant son histoire. 11 y avait soixante ans que ce brave homme habitait en cet endroit; et il y avait quinze ans que le grand âge et les infirmités l'y avaient constamment retenu sans qu'il ait pu descendre une seule fois, dans la plaine. Un ou deux apprentis Tao-Se, que nous avions aperçus dans le voisinage du temple, et qui nous avaient fait Teffet de vagabonds de mauvaise mine, allaient toutes les semaines lui chercher ses provisions, des choux et du riz; c'était tout ce que nous avions nous-mêmes à manger depuis trois jours.
Enfin, le temps continuant d'être exécrable, il fallut prendre un parti ; nous nous décidâmes à redescendre, ce que nous fimes heureusement sans accident, mais avec des difficultés et des émotions inouies, la pluie ayant rendu toutes les pierres glissantes comme de la glace. A peine étions-nous arrivés au pied de la montagne, les nuages se dissipaient et nous pouvions de nouveau voir le sommet se détacher sur l'azur du ciel. Âmère décep* lion!
Le jour suivant nous étions à Tong-Kouanoù nous nous arrêtions pour prendre des renseignements sur la nou-
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velle route que nous nous proposions de suivre. Le hasard nous avait justement conduits dans le temple de Pè-Ti, le génie de la montagne Roua, transformé ce jour-là en maître d'école, la salie étant remplie d*enfants qui apprenaient leurs leçons à la manière chinoise, c*est-à-dire en les répétant à haute voix.
Sortis de Tong-Kouan par la porte du sud, nous traversons une grande plaine de lœss sillonnée de profondes crevasses, et nous arrivons à la tombée de la nuit, à l'entrée d'une charmante vallée fraîche et pittoresque. Nous nous arrêtons dans un petit hameau charmant, propre, arrosé par des ruisseaux d'eau claire, et ombragé par de grands arbres.
Le lendemain, nous continuons à remonter le vallon du Tong*Ghoui en nous élevant progressivement jusqu'à un col qui nous permet de franchir aisément la chaîne des Tsin-Ling. C'est le col de Ta-Kou-Kéou, l'entrée de la grande vallée; en effet, nous descendons sur les bords du Ouei-Ping-Ro, l'un des affluents torrentiels du Lo-Ro. Le pays est très-pittoresque ettrés-joli ; la végétation y est abondante et possède un caractère de fraîcheur qui fait absolument défaut à toute la région du lœss ; inutile de dire que dans ces vallées, il n'y en a pas trace. De beaux noyers, des fourrés de bambous bordent par intervalle les rives du torrent ; les villages sont propres, les maisons bien construites, les habitants affables; à voir tant de propreté et de fraîcheur, on s'étonne d'être en Chine.
Nous arrivons à la nuit dans un très-joli village situé au confluent de deux torrents qui bruissent harmonieusement sur les cailloux qui encombrent leur lit. Dans cette partie éloignée de la vallée dominée par des pics élevés, le paysage est ravissant. Mais pour vivre dans ce pays pittoresque et sauvage, il faut n'être pas exigeant ; nous avons pris une route qui n'en est pas une ; persoime ne
passe Jamais par ici, et les auberges, si tant esl que les halles où on nous loge aient quelque droit à ce nom, ne sont rien moins que confortables.
Le lendemain, après avoir suivi encore pendant quelque temps le cours du Ouei-Ping-Ro, nous nous trouvons dans une grande vallée où les montagnes font place à de légères ondulations de terrain recouvertes de lœss et au milieu de laquelle coule le Lo-Ro. Cette rivière est ici plus encaissée et par conséquent plus profonde qu'à l'endroit où nous Tavons déjà traversée dans le Ro-Nan. Cependant elle est encore guéable. Nos porteurs guidés par un homme du pays entrent dans Teau jusqu'aux aisselles et nous font franchir la rivière en portant nos chaises à bout de bras au-dessus de leur tête. Cette opération ne laisse pas de nous causer quelque inquiétude, car le courant est fort, et la chute de Tun de ceux qui nous soutiennent au-dessus de Teau nous mettrait dans une situation fort critique. Enfin le passage s'effectue sans accident et nous traversons sans retard un grand plateau de lœss bien cultivé. A peu de dislance à l'ouest dans la vallée, nous apercevons la ville de Lo-Nan-Sien, près de laquelle se trouve une mine de houille en exploitation. Au delà du plateau, nous redescendons dans le lit du San-Yao-Ro, autre affluent du Lo-Ro. Le fond de cette rivière est si plat que quelques centimètres d'eau recouvrent à peine un lit de sable fin ; cette circonstance a épargné les frais de construction d'une route ; c'est la rivière qui en tient lieu. Ce joli cours d'eau est bordé de rangées de peupliers, de saules et de bambous.
On passe pour ainsi dire sans transition du bassin du Lo-Ro dans celui du Tan-Kiang. On en est brusquement averti par le changement de physionomie du paysage ; le hess disparaît et ses ondulations sont remplacées par des montagnes sauvages aux flancs abrupts ; les rivières au
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cours paisible et lent font place à des torrents impèlueui qui mugissent au fond de ravins profondément encaissés et obstrués par des blocs de marbre ; en même temps, la végétation disparait. Dans ces gorges sauvages et rarement fréquentées, les chemins mal entretenus deviennent trèsdiUGciles et nous avons toutes les peines du monde i atteindre dans l'aprés-midi du 16 juillet, la petite Tille de Long-Kiû-Tsaè, tête ide la navigation du Tan-Kiang.