‹ À travers la ChineChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Long-Kiû-Tsaô. — Les rapides du Tan-Kiang. — Les mésaventures d'un capitaine. — L*orage. — La crue du torrent. — Rin-Tze-Kouan. — Un domestique trop zélé. — Nouvelles inquiétantes. — Retour à lUn-Kéoo. — La Tour du Dragon vert à Ou-Tchang-Fou. — Us étudiants chinois. -« Encore un mauvais pas.

Long-Kiû-Tsaé esl une bourgade construite sur la rive gauche du Tan-Kiang dans une partie élargie de la vallée où le cours du lorrent est assez paisible. Dépendant au point de vue administratif de la ville de Chang-Tchéou située un peu plus haut dans les montagnes, elle n'est le siège d'aucune autorité quelque peu imporlanle. Le viceroi Tsô y entretient cependant un commis d'intendance qui a pour mission de surveiller la réexpédition des fonds ou des armes qu'on lui envoie pour l'armée de Tartarie.

Les embarcations du Tan-Kiang construites spécialement pour le passage des rapides, sont de grandes barques plates, partagées en compartiments par des cloisons étanches et recouvertes d'une toiture de nattes arrondie. Elles sont armées à la proue et à la poupe de deux longs avirons qui servent de gouvernails ; aucune rame sur les côtés; on se laisse aller au fil de Teau, et le courant vous emporte souvent avec une rapidité pleine de dangers. Les mariniers ont fort à faire: le soin de guider le bat^*au dans

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les coudoi brusques, d'éviter les pointes de rocher qui s'ayancent dans le lit du torrent ou les écueilssur lesquels l'eau vient se briser avec fracas au beau milieu de son courani, absorbe toute leur attention. Encore malgré leur habileté se trouvent-ils quelquefois en défaut.

Le 17 juillet, nous étions partis d'assez bonne heure de Long-Kiû-Tsaè; notre train se composait de trois barques qui voyageaient de conserve. Dans Tune, nous nous étions installés avec le cuisinier que nous voulions toujours avoir sous la main; Lon-Kouei-Tang et le capitaine qui nous accompagnait depuis Lan-Tchéou, avaient pris possession de la seconde, et la troisième servait à transporter nos soldats d escorte et le complément de notre bagage. À peu de distance au-dessous de Long- KiQ-Tsaé, la vallée du Tan-Kiang se rétrécit, et le torrent, encaissé entre de hautes parois de rocher, ne présente plus guère qu'une succession de rapides. Nous en avions déjà franchi quelques-uns, lorsque, dans un passage difficile, l'un des gouvernails de la seconde barque vint à casser tout à coup ; l'embarcation privée de toute direction vint donner violenrunent contre un écueil. Il y eut un craquement qui nous fit frémir ; heureusement, les bateliers sont accoutumés à ces sortes d'accidents et ne perdent pas la tète. Ils eurent vite fait d'échouer le bateau sur un banc de gravier accumulé sur l'autre rive; un bout de planche et quatre clous suffirent pour boucher la voie d'eau et l'on se remit en route. Mais le capitaine qui, en sa qualité de fantassin, n'éprouvait que dédain et défiance pour la marine, refusa énergiquement de reprendre sa place dans un bateau dont la solidité lui paraissait trop gravement compromise; les soldats vinrent s'installer dans la barque avariée, tandis que le courageux capitaine et Lou-Kouei-Tang prenaient possession de celle qu'ils venaient de quitter.

Vers le soir, avant la nuit, nous^ nous arrêtâmes aux abords d*un petit village construit dans un endroit de la vallée un peu élargi. Le ciel qui jusque-là avait été fort beau, s'était couvert en un instant de gros nuages noirs, chargés de pluie et d'électricité. Nous étions au milieu de l'orage; l'obscurité s'était faite; la rapide clarté des éclairs en illuminait de temps à autre les sombres pro-^ fondeurs; les grondements du tonnerre répercutés par toutes les montagnes des alentours, se grossissaient,, avant d'arriver à nous, du bruit des eaux qui se précipitaient dans le torrent; il pleuvait à verse; en moins de trois heures, le niveau du Tan-Kiang s'éleva de neuf pieds. Il fallut lutter toute la nuit contre le torrent qui menaçait à chaque instant d'entraîner nos frôles embarcations; à mesure que l'eau montait, nous devions les hâler plus avant sur la grève ; ce fut un souci de tous les instants. Eussions-nous été entraînés, nous aurions été perdus sans espoir ; on nous apprit le lendemain, que sept barques surprises au cours de leur route par ce cataclysme soudain, avaient été emportées et mises en pièces. Le torrent démesurément grossi était, le jour suivant, encore trop impétueux pour qu'il fût possible de songer à se mettre en route ; mais le surlendemain, malgré Textrême rapidité du courant, les mariniers jugèrent qu'il n'y avait plus imprudence à lui confier de nouveau nos existences, et vinrent nous demander l'autorisation de partir. Le capitaine n'était point aussi rassuré et aurait préféré attendre encore un jour ; nous saisîmes cette occasion de lui faire honte de sa pusillanimité et nous donnâmes l'ordre de lever l'ancre.

Un nouvel accident faillit, cependant, nous faire regretter de n'avoir pas tenu plus grand compte de ses pressentiments. Pour donner une idée de la vitesse du courant^ qui nous entraînait, il suffira de dire que nou^ avpn^

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franchi ce jour-là, seize lieues en six heures, sans le secours d'aucune voile ni rame; la rapidité n'étant pas partout la même, on peut en conclure aisément qu'il y ait certains endroits, où l'on est entraîné avec la vitesse d'un train de chemin de fer. Il faut aux bateliers, pour franchir ces passages dangereux, une grande sûreté de coup d'oeil et beaucoup de sang-froid.

Lou-Kouei'Tans; et le capitaine, son compagnon de voyage, jouaient décidément de malheur. Leurs bateliers moins habiles que les autres, sans doute, ne purent lutter efficacement contre le courant, et leur barque fut précipitée contre un promontoire de rocher qui s'avançait dans le torrent. Ce fut un moment critique; tout le monde voyait le danger qui devenait plus grand de seconde en seconde, et que rien ne pouvait plus conjurer ; le capitaine, pâle et fou de terreur, s'était précipité sur l'avant du bateau et se préparait à s'élancer sur l'écueil. Heureusement l'un de ses compagnons d'infortune le retint et l'empêcha de commettre une imprudence qui lui aurait coûté la vie. Projetée violemment contre l'obstacle la barque craqua, s'inclina presqu'au point de chavirer; il y eut un moment d'anxiété solennelle; enfin, le courant finit par l'entraîner et quelques coups d'aviron l'amenèrent au voisinage d'un banc où, à moitié pleine d'eau, elle vint lourdement s'échouer. Tout danger passé, on put rire à son aise de la mauvaise chance du pauvre capitaine. S'il n'eût pas, par crainte, changé de bateau deux jours auparavant, cette dernière épreuve lui eût été épargnée ; il finit luimême par en rire avec nous. La barque était gravement avariée; elle fut cependant réparée tant bien que mal, etle capitaine qui n'osait pas nous demander là nôtre, ni changer encore une fois avec les soldats, fit avant d'y remonter les recommandations les plus pressantes aux bateliers.

L'orage de ravant-veille avait causé plus d*un sinistre; tout le long du cours d*eau nous voyions des hommes armësde crochets emmanchés au bout de longues perches, qui, entrés dans Teau jusqu*à mi-corps, attendaient le passage des épaves. Vers le milieu de la journée on nous montra sur la rive droite du Tan-Kiang une petite chapelle en miniature; elle marque le point de rencontre des limites de trois provinces, le Chen-Si, le Ro-Nan, et le Rou-Pé. A quelques centaines de mètres plus bas, nous nous arrêtions à Kin-Tze-Kouan, premier poste douanier de la province du Ro-Nan. Les voyageurs qui remontent vers Si-6nan-Fou^ quitlent souvent leurs bateaux en cet endroit et prennent la route déterre; ils font ainsi en trois ou quatre jours un trajet qu'ils ne pourraient accomplir qu'en sept ou huit jours par la rivière^

Nous étions arrêtés le long de la berge assez escarpée sur laquelle s*élève le village de Kin-Tze-Kouan ; Lou-Kouei- Tang, le capitaine, les soldats étaient descendus à terre; nous étions restés seuls avec le cuisinier. Peu à peu, les habitants avertis par les bateliers, avaient fini par descendre sur la grève, et groupés à l'avant du bateau, ils nous examinaient avec curiosité. Impatientés de cette indiscrétion, nous donnâmes Tordre au cuisinier de nous débarrasser de tous ces importuns. Pénétré de l'importance que lui donnait le soin de nous faire respecter en l'absence des soldats, il ne se le fit pas dire deux fois et les apostrophes et les invectives les plus expressives tombèrent dru comme grêle dans les oreilles des ftâneurs ; puis, trouvant que son éloquence n'était pas 'encore suffisamment persuasive, il remplit d'eau un bol qui se trouvait sous sa main et en jeta le contenu sur les curieux. Celte suprême démonstration fit sur eux plus d'effet que tout le reste ; en un clin d'œil, la berge était redevenue déserte. Les Chinois ont, eu effet, une horreur particulière

de Teau froide; Jes chats n'ont pas plus de répulsion qu'eux pour ce liquide, et Ton pourrait, sans doute, en temps de guerre fonder sur cette crainte superstitieuse un moyen inofTensif de les combattre ; une batterie de pompes à incendie mettrait plus sûrement en déroute une armée chinoise qu'une batterie de mitrailleuses ; c'est au point qu'un soldat ne part point en campagne saii.« avoir un parapluie suspendu en sautoir derrière son dos^ comme nous ferions, nous, d'un fusil. Il ne faudrait cependant pas conclure de là que l'usage de l'eau et des ablutions soit absolument proscrit en Chine ; les Chinois se lavent, non pas aussi souvent ni aussi complètement que les Japonais, mais enfin, ils se lavent; seulement ils ne se servent soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, que d'eau bouillante; l'eau froide, Teau tiède même, sont douées, à tort ou à raison, par leur imagination superstitieuse, de propriétés malfaisantes.

Le cuisinier qui connaissait bien ses compatriotes avait eu recours à' ce procédé aussi simple qu'expédilif pour faire évacuer la place. La facile victoire qu'il venait de remporter avait encore exalté le sentiment de vanité qu'il éprouvait à servir des gens qui avaient été les hôtes d'un vice-roi, auxquels on donnait le titre de Ta-Jen, et qui voyageaient sous escorte, et sous la protection ofiicielle du gouvernement.

Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'un individu proprement vêtu venait se pencher sur le bordage du bateau et regardait curieusement à llntèrieur. Sans prendre le temps de lui demander aucune explication, le cuisinier lui jeta en pleine figure le contenu d'un grand bol d'eau en lui criant : « Ouang-Pa-Tan, ouai tchù !» — « Va-t-en, œuf de tortue ! », insulte particulièrement grossière et dont l'équivalent ne pourrait s'écrire en français. Le malheureux tout décontenancé par cet

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accueil barbare, se retira tout ruisselant' et sans mot dire. Surpris nous-mêmes par la soudaineté de l'incident, nous n'avions pas eu le temps de nous interposer, mais nous adressâmes un blâme sévère à ce serviteur trop zélé, sentant bien qu'il venait de commettre une insigne maladresse. Moins d'un quart d'heure après, une canonnière venait se ranger le long de notre bord, et nous étions encore à nous interroger sur les motifs de ce rapprochement, lorsque nous vîmes revenir Lou-Kouei-Tang et le capitaine accompagnés d'un troisième personnage. Mais quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous reconnûmes dans ce nouveau-venu, celui que le cuisinier avait si lestement arrosé I Décidément, nous commencions à craindre d'avoir une vilaine affaire sur les bras; le cuisinier perdait de son assurance; il devint pâle, puis vert, de jaune qu'il était primitivement, en entendant Lou- Kouei-Tang nous annoncer que le visiteur était le commandant de la canonnière désignée pour nous escorter jusqu'à Siang-Yang-Fou. Nous nous excusâmes de notre niieux, en le priant d'oublier la brutalité de la réception qui lui avait été faite, et en rejetant la faute sur l'indiscrète curiosité du peuple.Le commandant était bon prince ; il fit mine de prendre en riant sa mésaventure ; mais le cuisinier ne se sentit complètement rassuré que lorsqu'il se fut éloigné ; je crois que s'il n'eût été à notre service il eût eu à passer un vilain quart d'heure. Il ne fut cependant pas corrigé par cette aventure, et il nous mit plus tard, par le fait de sa vaniteuse insolence, dans la passe la plus périlleuse que nous ayons eu à traverser en Chine.

Au-dessous de Kin-Tze-Kouan, le Tan-Kiang cesse d'être torrent pour devenir rivière; les montagnes s'écartent, la vallée s'élargit; il n'y a plus que deux ou trois rapides à franchir et le Tan se retrouve dans les conditions d'un

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cours d*eau facilement navigable. Une dizaine de lieues plus bas, s*élève dans une jolie situation, sur la rive gauche, la ville de Sin-Tchouan. De loin en loin, quelques collines, dernières ramifications des montagnes que noos laissons derrière nous s'avancent jusqu'à la rivière qui en ronge la base; quelque part c*est un massif de grès dans lequel un village de pécheurs s*est établi ; ailleurs, et plus près du confluent du Tan avec le Ran, ce sont des bancs de calcaire que Ton côtoie.

Le Ran à Tendroit où on le rejoint, est déjà un grand cours d'eau, fort large, mais embarrassé de nombreux bancs de sable. Deux jours après avoir quitté Kin-Tze- Kouan, nous arrivions à Lao-Ro-Kéou, le point extrême de la navigation sur le Ran. Pendant la saison des hautes eaux, des navires à vapeurpourraient facilement remonter jusqu'à ce marché important, station obligée du commerce sur la route du bassin supérieur du Ran, ou srr celle du nord-ouest de la Chine et des contrées occidentales..

Pendant une courte halte en cet endroit, nous reçûmes la visité d'un prêtre catholique indigène qui nous donna les premières nouvelles que nous ayons eues depuis le début de notre voyage, de Ran-Kéouet de Siiang-Haï. G est ainsi que nous apprîmes la rupture qui venait de se pro* duire entre le Japon et la Chine, et le débarquement des troupes Japonaises à Formose. Hais ces renseignements étaient si vagues et si incertains que nous eûmes peine à en comprendre Timportance ; une autre nouvelle nous inquiétait d*avanlage; le bruit courait que dans une émeute àShang-Haï, deuxËuropéens avaient été tués. Pour comprendre l'impatience que nous causa Tincertitude où nous laissaient ces renseignements incomplets, il faut se mettre à la place d'hommes qui, engagés dans une aventureuse expédition, sans nouvelles depuis plusieurs mois,

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éloignés de plusieurs milliers de lieues de leur patrie, perdus au milieu d'un pays inconnu, apprenuent tout à coup que par suite d'événements imprévus et dont ils ne peuvent apprécier la portée, la route du retour peut être subitement fermée au-devant d*eux. Dorénavant, nous n'avions plus qu'une pensée, qu'un désir : hâter notre voyage et nous retrouver au plus tôt au milieu de nos compatriotes.

Le 23 juillet, nous jetions Tancre sous les murs de Siang- Yang-Fou, en face de Fan-Tcheng, où nous avions débarqué quatre mois auparavant pour entreprendre notre voyage par terre. Là, une autre nouvelle grave vint augmenter notre inquiétude. La populace de Nan-Yang-Fou, une grande ville du Ro-Nan éloignée de trois ou quatre journées de Fan-Tcheng, s'était soulevée, avait chassé l'évéque et les prêtres catholiques et avait mis le feu à leur résidence.

Le motif de cette émeute était l'un des principaux griefs relevés par le gouvernement chinois danb son Mémorandum sur la question des missionnaires. A l'époque où les Jésuites jouissaient de la faveur impériale, c'est-àdire il y a deux siècles, des terrains leur avaient été concédés dans toutes les principales villes de l'empire, pour y construire leurs églises. Plus tard, les querelles religieuses qui s'étaient élevées entre les divers ordres accourus pour évangéliser la Chine, ayant éveillé les défiances du gouvernement de Péking, la protection dont ils avaient joui à l'origine, leur fut retirée et les successeurs de Kang-Si, pour mettre un terme à des rivalités qui menaçaient de troubler la tranquillité de leurs sujets, prononcèrent des ordres d'expulsion contre tous les missionnaires. En même temps, le gouvernement reprenait possession des terrains concédés primitivement aux Jésuites à titre gracieux, les aliénait à des particuliers

qui y faisaient élever des bûtiments d'habitation ou des magasins, ou les affectait à un service public on y construisant des ya-mon. Depuis le traité de i860, les missionnaires ont émis la prétention de rentrer, sans aucune compensation, en possession de ces terrains dont ils croyaient avoir été injustement dépouillés par les édits d*expulsion.

Partout où leurs réclamations se produisirent, elles soulevèrent le ressentiment des populations. Celles-ci ne voyaient point dans les concessions bénévoles des empereurs, de titres de propriété Auffisants pour justifier une reprise de possession. D*ailleurs, FÉtat ou les acquéreurs de ces biens en étaient redevenus propriétaires depuis plusd'un siècle et y avaient élevé des constructions dont on ne pouvait prétendre les dépouiller sans indemnité. Dans beaucoup d^endroits, le manque de prudence des missionnaires amena des émeutes ; en quelques occasions, le gouvernemimt désireux d'éviter toute nouvelle cause de conflit avec la France qui, en sa qualité de fille ainée de TEglise, est la protectrice née des catholiques, fit taire ses répugnances et céda devant la ténacité intéressée des réclamations. Ces succès partiels encouragèrent do nouvelles revendications, et Ton peut dire que les émeutes locales dont les missionnaires ont eu à souffrir dans ces dernières années, n-ont guère eu d'autres causes que celle que nous signalons.

C'est ce qui était arrivé à Nan-Yang-Fou, L'évêque avait réclamé la possession d'un des principaux ya-men de la ville ; la populace, encouragée peut-être en secret, par les mandarins qui, lorsqu'il s*agit d'un conflit avec les puissances Européennes, n'osent pas toujours résister ouvertement, mais sont assez disposés à se laisser forcer !a maitr par le peupler, s'était soulevée et avait cbassé les membres de la mission. Coïncidant 'xvec la nouvelle de

troubles à Shang-Haî et de l'invasion de Formose par les Japonais, manifestement aidés et encouragés par un certain nombre d'Européens, ce qui devait surexciter la colère des populations contre les étrangers, ces derniers événements devaient contribuer à augmenter notre inquiétude. Nous nous hâtâmes de quitter nos petits bateaux de Kin-Tze-Kouan pour nous installer dans le Siang- Pien-Tze qui devait nous transporter à Ran-Kéou.

Six jours après, le 29 juillet, nous arrivions dans cette dernière ville où nous trouvions nos amis parfaitement tranquilles. Ici se terminerait le récit de notre voyage d'exploration s*il ne s*y rattachait encore un incident qui faillit devenir tragique et terminer brusquement cette narration.

Le vice-roi Tso nous avait chargé de remettre quelques documents à l'un des intendants de l'armée du Kan-Sou qui résidait à Ou-Tchang-Fou. Aussitôt après notre arrivée, nous l'avions fait prévenir, et il nous avait invités à nous rendre à son ya-men où il désirait nous recevoir. La ville de Ou-Tchang-Fou, si l'on s'en souvient, est la capitale de la province du Rou-Pè, située en face de Ran- Kéou, sur la rive méridionale du Fleuve Bleu.

En temps ordinaire, les Européens s'y peuvent rendre et s'y promener librement; mais à Tépoque des examens pour le degré de licencié, la capitale provinciale devient le rendez-vous d'une foule de jeunes gens turbulents, ardents dans leurs passions et extrêmes dans l'expression de leurs sentiments ; les candidats aux grades militaires» qui se distinguent par une force physique nécessaire pour subir victorieusement les épreuves pratiques auxquelles ils doivent satisfaire, sont particulièrement querelleurs. Plusieurs fois, des Européens fourvoyés au mir lieu de cette foule malveillante, avaient ^té injuries ou maltraités ; et pour éviter le retour de scènes aussi re-

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gretlableSi aussi bien que pour mettre leur responsabilité à couvert, les autorités de la ville de Ou-Tchang avaient pris le parti d'engager les Européens à s'abstenir d*y aller pendant les périodes d'examens; les consuls devaient prévenir leurs nationaux qu'en ne tenant pas compte de cet avertissement, ils agiraient à leurs risques et périls, et ne devraient rendre responsables qu'eux*mèmes de ce qui pourrait leur arriver.

Nous ignorions que l'époque à laquelle nous venioDs de revenir à Ran-Kéou coïncidait justement avec une période d'examens ; l'eussîons-noussu d'ailleurs, que l'invitation spéciale de l'intendant de Ou-Tchang-Fou nous eût paru plus que suffisante pour nous rassurer. Au jour dit, nous traversions le Yang-Tze-Kiang, et nous nous faisions conduire en chaises à porteurs au ya-men où nous étions attendus. La réception fut très-cordiale et au moment de prendre congé, noire hôte nous demanda si nous connaissions la ville de Ou-Tchang-Fou ; sur notre réponse négative, il nous engagea vivement à aller visiter un curieux monument, le Tching-Iong-Ta ou tour du Dragon vert; il donna lui*mème à Tun des soldats de son ya-men, l'ordre de nous y conduire.

La Tour du Dragon- Vert s'élève sur le sommet d'une colline située dans le quartier oriental de Ou-Tchang- Fou ; c'est une tour octogone à quatre étages, fort grande, décorée avec goût, et assurément digne de la réputation dont elle jouit parmi les Chinois. C'est un lieu de rendezvous pour les oisifs de la ville; attablés devant une tasse d'excellent thé, ils devisent tout en admirant le magniflque panorama que Ton découvre par les fenêtres des étages supérieurs. Les bonzes qui ont mission de garder et d'entretenir l'édifice l'ont, en effet, transformé en une sorte de maison de thé, et, tout autour de l'autel qui s'élève au milieu de chaque étage s'alignent, au-devant

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de chaque fenêtre, des rangées de tables et de bancs. Lorsque nous fûmes arrivés au pied de la tour, le soldat qui nous avait conduits, considérant sa mission comme terminée, s'en retourna. Nous étions accompagnés de Lou-Kouei-Tang, du capitaine qui nous avait escortés depuis Lan-Tchéou et du cuisinier. En traversant les différentes salles, nous avions remarqué qu*il y avait grande afîluence de monde; cependant, sans nous en inquiéter davantage, nous étions montés jusqu'au dernier étage, et nous étions allés nous asseoir à une table, tout auprès d'une grande fenêtre d'où l'on découvrait un paysage magnifique. Notre apparition avait bien un peu piqué la curiosité, mais lorsqu'on nous eut entendu parler chinois avec le bonze qui nous apportait le thé, un murmure approbateur nous fit comprendre que tout sentiment de défiance avait disparu. Nous apprenions en même temps, que la plupart des assistants étaient des étudiants étrangers à la ville; nous étions tombés, sans le savoir, au milieu de l'antre du monstre qui nous tenait entre ses griffes et que nous devions, bon gré, malgré, contempler face à face. Après l'avoir bien considéré nous nous sentîmes complètement rassurés; la jeunesse ne nous a jamais fait peur.

« Nous nous abandonnions donc tranquillement au plaisir d'admirer le paysage, lorsqu'un individu, nu jusqu'à la ceinture, une sorte d'Âlcide, un candidat militaire évi* demment, vint, pour mieux nous voir, s'accroupir dans l'embrasure de la fenêtre vers laquelle nous étions tournés. Il est certain qu'en agissant ainsi, il n'avait pas obéi aux régies les plus élémentaires de la politesse ; la curiosité avait été la plus forte; mais somme toute, il n'y avait rien d'insolent dans son attitude et nous aurions eu tort de nous en formaliser ou seulement d'y faire attention. Lorsque tout à coup, sans que personne y fût

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préparé, le cuisinier se précipita sur le colosse» le frappa d'un coup de poing en pleine poitrine, et Taccabla des invectives les plus grossières, en lui enjoignant de se retirer. La salle tout à l'heure si bruyante, devint tout d'un coup silencieuse; on aurait entendu Yoler une mouche; chacun était sous le coup de la surprise et de la stupéfaction; on se regardait comme pour chercher sur la figure de son voisin l'explication de ce qui venait de se passer. Puis subitement, une immense clameur s'éleva, et les assistants se rangèrent avec empressement à l'une des extrémités de la salle, autour du colosse qui pérorait avec animation, au milieu d'un groupe dont l'attitude devenait à chaque instant plus menaçante.

Nous étions sans armes, nous n'avions à la main qu'un éventail qui nous avait été donné par le vice-roi Tso, et sur lequel il avait écrit une pièce de vers au bas de laquelle il avait apposé sa signature, et qui, au milieu d'une pareille surexcitation nous eût élë parfaitement inutile. La situation était critique; le premier coup porté, qui pouvait en prévoir les conséquences? Au milieu de la bagarre, entourés par une foule irritée, nous avions toutes les chances d'être mis en pièces sans avoir aucun espoir de secours. 11 n'y avait pas une minute à perdre; profitant du premier moment d'indécision, nous nous dirigeâmes lentement vers Tescalier, laissant Lou-Kouei- Tang, le capitaine et le cuisinier se démêler comme ils le pourraient avec leurs compatriotes. Nous atteignîmes l'escalier sans obstacle ; mais tout péril n'était pas encore passé; peut-être même au contraire était-ce l'heure du plus grand danger. Nous avions encore trois étages à traverser, tous remplis d'une foule compacte que devaient émouvoir la rumeur et les vociférations des étages supérieurs. N'en connaissant point la cause, et voyant descendre au même moment deux Européens, ces gens mal

informés et naturellement défiants, n allaient-ils point noua arrêter au passage? Notre appréhension était grande ; mais, sans en rien laisser paraître, nous continuâmes à descendre lentement, affectant la plus grande indifférence, et regardant autour de nous comme des gens qui se promènent. Ce fut ce qui nous sauva ; nous eûmes le bonheur de passer inaperçus et d'arriver sains et saufs au bas de la tour. Sans perdre une minute, nous remontâmes dans nos chaises et nous enjoignîmes à nos porteurs de faire diligence vers l'embarcadère le plus proche.

Trois quarts d'heure après, nous étions en sûreté à Ran-Kéou, après avoir échappé au plus grand danger que nous ayons couru pendant tout notre voyage, au moment même où nous touchions au port. Une heure plus tard, Lou-Kouei-Tang et le capitaine nous rejoignaient fort troublés, mais sans mal, suivis, quelque temps après, par le cuisinier, le provocateur maladroit de cette échauffourée, qui revenait, lui, les vêtements déchirés» la fi* gure meurtrie et ensanglantée. Nous étions encore trop émus du danger qu'il nous avait fait courir pour songer à le plaindre ; nous lui réglâmes son compte, et peu soucieux de nous trouver encore compromis par ses excès de zèle intempestifs, nous l'engageâmes à aller se faire assommer ailleurs.

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