‹ À travers la ChineChapitre 25 sur 44 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

l'iou-Kéoa. — Le petit orphelin. — Nan-King. — Assassinat du yice-roi Ma-Sin-l- — Les raines du palais impérial — Mort de l'empereur Taè- Ping et prise de Nan-King. —Les sépultures des Mlng — Deux usurpatenn. Tchen-Kiang. -> Dne exécution capitale. — Retour à Shang-haL — Émeute de la pagode de Ning-Po ~ Hong-Kong. — Le typhon du S2 septembre. — Le désastre de Macao. — Retour en France.

À Ran-Kéou, nous faisions notre rentrée dans le monde occidental; à partir de ce point, toutes les facilités désirables s'offraient à nous pour favoriser notre retour en Europe. Mais le démon des voyages qui nous possédait, n'était point encore satisfait, et maigre la chaleur excessive du mois d'Août, malgré notre fatigue et notre besoin de repos, nous résolûmes de descendre le Fleuve Bleu, pour revenir à Shang-haî, à petites journées, dans une jonque chinoise.

La navigation à vapeur rend d'inestimables services au commerce et au monde des affaires; c'est un mode de locomotion précieux pour les gens pressés; mais c'est assurément, le plus détestable que puisse rêver un touriste ou un voyageur en quête d'observations. A l'aller, les grands bateaux à vapeur du Yang-Tze nous ayaient transportés en trois jours de Shang-IIaï àRan-Kéou, mais nous n'avions rien, ou presque rien, vu ; à la descente,

au lieu de trois jours, nous allions en mettre quinze, mais notre curiosité serait satisfaite.

Je ne parierais pas de ce dernier voyage dont toutes les étapes sont marquées et connues depuis longtemps, s'il ne nous avait fourni Toccasion de visiter avec soin deux ou trois stations dignes d'intérêt. Notons, en passant, Rou-Kéou, c'est-à-dire l'embouchure du lac Po-yang. Située à quelques lieues au-dessous de Kiéou-Kiang, cette passe importante qui donne accès dans la province de Kiang-Si et dans toutes celles qui l'avoisineut, présente au voyageur un des sites les plus pittoresques qu'il m'ait été donné de rencontrer. Au point de vue commercial, la petite ville qui s'élève sur sa rive droite, l'emporte de beaucoup sur Kiéou-Kiang. Ce fut une erreur des diplomates français et anglais de demander l'ouverture de cette dernière ville; le port de Rou-Kéou, eût été par sa situation, mille fois plus avantageux, et on s'explique difficilement que cette erreur ait pu se produire, si l'on songe que ce point avait été, depuis deux siècles, signalé par tous les voyageurs qui avaient pu pénétrer en Chine. C'était l'une des stations principales sur l'unique route qui joignît jusqu'en 1840, la Chine entière au port de Canton, le seul où jusqu'à cette époque, fussent admis les étrangers.

 quelque distance au-dessous de Rou-Kéou, on rencontre le Petit orphelifiy l'une des curiosités du Yang-Tze- Kiaug. C'est un rocher isolé qui s'élève au milieu du fleuve, non loin d'une rive plate et basse ; les bonzes s'en sont emparés, ont taillé un étroit sentier le long de ses parois verticales, et ont construit un temple sur son sommet. Les bateliers ne manquent jamais de faire leurs dévotion;; lorsqu'ils passent près de ce sanctuaire.

Peu de jours après, nous nous arrêtions à Nan-King, la capitale du sud, l'ancienne ville impériale, qui ne

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porte plus dans les fastes administratifs de Tempire, depuis qu'elle est déchue de son ancien rang de ciré souveraine, que le nom de Kiang-ning-Fou, préfecture de Kiang-ning. Si elle n*était encore, par ordre, la résidence du vice-roi du Kiang-Nan, il ne resterait plus aujourd'hui de cette ville que des ruines. La rébellion des Tchang- Hao, l'a fait tomber pour jamais du rang qu'elle occupait.

Dés l'abord, il est impossible de soupçonner un pareil désastre. Les murs que l*on aperçoit à quelque distance de la rive sont encore en bon état; sur les canaux qui les entourent régne une certaine animation ; quel spectacle imposant, ne devaient-ils pas présenter, au temps de la prospérité ! Après un long trajet en bateau , nous débarquons à la porte de l'Ouest, où nous montons en chaise pour traverser la ville et nous rendre aux antiques sépultures des Ming.

C'est après avoir franchi la porte que Ton peut se rendre compte des funestes effets de la rébellion. Ce qui fui autrefois, la ville la plus peuplée et la plus riche de l'empire, n'est plus aujourd'hui qu'un lieu presque désert et rempli de décombres dont les amas disparaissent sous les herbes sauvages. C'est à peine si aux abords de quelques voies dallées s'élèvent de misérables cabanes trop peu nombreuses pour cacher les vides qui s'étendent audelà ; les quartiers habités ne couvrent pas plus du quart de la superficie de l'ancienne ville impériale.

C'est dans l'un des endroits les plus déserts que so trouve la maison des missionnaires catholiques. C'est miracle qu'elle existe encore; comme s'il n'y avait pas déjà assez de ruines autour d'eux, les habitants de Nan- King ont été sur le point de la brûler et de massacrer ceux qui l'habitaient, tout récemment, en 1870. Il fallut j-our prévenir ce crime, l'énergique intervention du vice-

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roi lui-même» qui paya de sa vie cet acte de loyauté et de justice. Ce fait répond trop bien aux accusations de perfidie que Ton a pris Thabitude de diriger contre les mandarins, pour ne pas le consigner ici; un missionnaire qui en avait été témoin, me Ta raconté ; c'est une raison de plus pour en faire un mérite à celui qui en a été la victime.

Depuis le commencement de 1869, de sourdes menées contribuaient à répandre et à entretenir une agitation inquiétante parmi les populations des principaux centres de missions protestantes ou catholiques. Des bruits vagues et terrifiants circulaient de bouche en bouche, grossis par la frayeur superstitieuse de gens simples et ignorants; on parlait de la disparition mystérieuse d'hommes et d'enfants qu'on n'avait plus jamais revus depuis. Il eût été facile par des enquêtes faites au grand jour de calmer cette émotion dangereuse ; les autorités chinoises dédaignèrent de le faire, au début, et plus tard, entraînées par l'exaltation populaire déchainée qu'elles n'étaient plus maîtresses de dominer, elles semblèrent par quelques jugements iniques justifier les erreurs de la foule.

Tout d'abord on n'accusa ouvertement personne de ces méfaits ténébreux; puis, lorsque le fanatisme populaire eût été suffisamment excité, on insinua doucement que les étrangers pourraient bien être les auteurs de ces rapts dont tout le monde parlait et dont aucun n'aurait pu don* ner la preuve. Le mystère qui entourait les asiles d'enfants recueillis par les missionnaires fut habilement exploité par les fauteurs d'émeute. Que se passait-il donc dans ces établissements si bien gardés contre la curiosité du public, sinon des choses criminelles? Quel intérêt caché pouvaient donc avoir les prêtres étrangers à réunir ainsi des enfants d'une autre race que la leur? Quelquesuns prétendirent en donner l'explication, en décrivant à

leur manière la cérémonie de rExtrême-Onction dontk hasard les avait, sans doute, rendus témoins; à leur dire, le prôlre barbare crevait à Taide d'une pointe, les yeui du patient et recueillait avec soin les liquides qui s'en écoulaient sur des petits tampons de coton que Ton gardait précieusement pour en faire des médicamenls; après quoi, la victime de cette opération mourait. Une fois cette opinion accréditée dans Tesprit du peuple, comment Ten arracher? Les imaginations s'échauffaient et le moindre incident, une épidémie, une mortalité plus grande dans îes asiles^, une calomnie plus hardiment lancée, devsdt nécessairement amener Fexplosion d'un ressentiment fanatique et aveugle.

Déjà des émeutes avaient eu lieu dans plusieurs villes secondaires où la vie et les propriétés de missionnaireb anglais, américains et français avaient été sérieusement menacées. En mai 1870, Nan-King était devenu le foyer d'excitations inquiétantes ; en juin, il fallut y envoyer de nouvelles troupes et proclamer l'état de siège, par mesure de prévoyance. Des hommes en grand nombre, prétendait'On, disparaissaient enivrés ou engourdis à l'aide de drogues et de philtres étranges, et étaient secrètement transportés dans les bâtiments de la mission où on leur arrachait les yeux et le cœur pour en faire des médicaments. En matière d'émoiion populaire, plus la fable est grossière et absurde, plus elle est aisément acceptée. Le lait est que la première quinzaine du mois de juin n'était pas écoulée que la populace de Nan-King entassait devant la résidence des missionnaires un amas de fagots anxqneU elle se préparait à mettre le feu. Le viceroi prévenu de ce qui se passait, accourut en toute hâte, et pour donner satisfaction aux passions de la foule fit ouvrir toutes grandes les portes de la maison qu'il visita depuis les fondations jusqu'au grenier; n'y ayant rien' trouvé d'ir-

régulier, il eut la loyauté d'imposer silence aux clameurs de la populace et eut le courage, dans une proclamation énergique, de prendre les missionnaires sous sa protection et de menacer de toutes les sévérités de la loi ceux qui oseraient attenter à leur liberté, à leur personne ou à leur propriété. Cette attitude décidée dérangeait les plans des perturbateurs; Tautorité fut la plus forte, et la popu*lace de Nan-King n*osa bouger, tandis qn*à quelques jours de là, celle de Tien-Tsin massacrait toute la colonie française.

Tout n'était cependant pas fini à Nan-King; mais la haine des émeutiers avait changé d'objet ; le vice-roi Ma avait sauvé les étrangers; il devait payer pour eux. A peine un mois après, en juillet 1870, il fut mortellement frappé d'un coup de couteau tandis qu'il traversait la ville pour aller présider les examens militaires. Le lendemain, le préfet était trouvé pendu dans son Ya-men. L'assassin ne voulut jamais dire le motif qui l'avait poussé à commettre son crime.

On a donc tort d'accuser tous les mandarins, en bloc, de perfidie et de malveillance contre les étrangers, en général, et contre les missionnaires, en particulier. S'il y en a qui ont assez manqué à leur conscience pour favoriser ou encourager des actes aussi odieux, il en est d'autres qui ont l'ftme assez élevée pour faire taire leurs préventions personnelles en faveur de la justice, et qui ont assez de courage pour braver les fureurs aveugles de la foule en lui arrachant d'innocentes victimes.

Cibaque pas que nous faisons sur cette terre légendaire nous remet en mémoire quelque événement tragique. Nous traversons maintenant, les ruines majestueuses de l'ancien palais impérial. Elles sont toutes fraîches encore; c'est d'hier que ces magnifiques portiques de marbre ont été renversés, que ces portes massives, dont les voûtes ont

résisté à tous les efTorts, ont été brûlées, et cependant, sous ce climat tropical, Therbe a si rapidement envahi tous ces débris, elle y pousse si dru, qu'on est plutôt tenté d*7 reconnaître Toeuvre des siècles.

G*e8t une étrange et navrante épopée que celle de cet aventurier téméraire, ce Rong-Siéou-Tsien, pauvre maître d*école au début, qui par le seul entraînement des idées, a pu, pendant quinze ans, régner en souverain surplus de la moitié de la Chine, et faire échec, pendant si longtemps, à une dynastie déjà séculaire. C'est là qu*a grandi et que s'est éteinte la fortune de ce chef de rebelles, l'empereur Taè4^ing. Un instant, les succès inespérés de ses armes toujours triomphantes ont pu lui faire croire à la faveur céleste ; mais bientôt, le vide s'est fait autour de lui ; ses premiers et plus fidèles partisans étaient tombés les uns après les autres sur les champs de bataille, les autres, divisés par l'ambition, se disputaient les richesses ou les honneurs; les populations s'enfupient terrifiées par les excès ou les cruautés de ses soldats, et pour retenir prés de lui quelques milliers de mécontents, il était obligé de garder comme otages, dans sa capitale, leurs femmes et leurs enfants. Un jour vint où les troupes de la dynastie Mandchoue reconstituées, grossies de tous les transfuges et de tous les traîtres à sa cause, vinrent l'assiéger dans Nan-King. Longtemps il résista, longtemps il eut l'espoir, sinon de vaincre encore, au moins de pouvoir effectuer sa retraite ; mais lorsqu'il vit le cercle de ses ennemis se resserrer de plus en plus autour de lui, lorsqu'on vint lui annoncer que la brèche était faite aux murs de sa capitale, de sa dernière forteresse, alors sa raison, trop longtemps surmenée, se troubla, et pour échapper au sort affreux qui lui était réservé s'il tombait vivant aux mains de ses adversaires, il s'empoisonna le 50 juin 1864, dans son palais. Pour prolon-

LA DERNIÈRE ÉTAPE. 4ii

ger la défense, ses lieutenants posèrent la couronnne sur la tête de son fils, un enfant de seize ans» bien innocent des crimes de son père. C'était en vain; le 19 juillet, Nan-King était pris d'assaut par les troupes impériales.

Le jeune chef rebelle allait tomber au il mains du vainqueur; un ancien et fidèle serviteur de son père, Lièou, prince de Tchong, vit le danger qu'il courait, et par un dévouement héroïque, il se sacrifia pour sauver son maître. Il lui donna son cheval et prit celui d'un soldat qui avait combattu depuis le matin ; sa bête était fatiguée et refusa de suivre le prince fugitif qui parvint à s'échapper, tandis que son bienfaiteur était fait prisonnier et payait de sa vie sa fidélité à une cause perdue. Le jeune prince ne tarda pas lui-même à être retrouvé et décapité dans la province de Kiang-Si.

On frémit d'épouvanté, en lisant la relation officielle de ce terrible drame. En trois jours, plus de cent mille hommes furent passés au fil de l'épée. Le cadavre de l'empereur Taè-Ping, lui-même, ne put échapper à la dégradation à laquelle il avait voulu se soustraire. 11 s'était fait enterrer dans les jardins du palais, revêtu de ses habits impériaux, mais sans bière, dans un endroit écarté qu'aucun signe extérieur n'indiquait. Sa sépulture fut, cependant, retrouvée et violée, son corps outragé, dépouillé de ses linceuls, la chair arrachée de ses ossements et jetée aux animaux, sa tète coupée et promenée triomphalement dans les anciennes provinces révoltées ; les palais furent livrés aux flammes et la ville détruite. Ainsi finit, noyée dans le sang, étouffée sous la cendre, cette formidable insurrection des Tchang-Mao qui avait failli anéantir la Chine. Les ruines du palais de Nan- King sont les seuls vestiges de sa puissance qui restent encore debout.

Au-delà de la porte de l'Est, dans un endroit désert et

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abandonné, se développe une avenue bordée de statues colossales. Ce sont des hommes, des animaux qui appartiennent à tous les mondes, le fantastique et le réel; ces gros blocs de granit sont à peine ébauchés, mais ils imposent par leur masse. Au bout de cette avenue, s'ouvre l'enceinte d'un petit temple au-delà duquel on aperçoit un tumulus haut comme une colline. C'est la sépulture de Tempereur Rong-ou, fondateur de la dynastie des Ming ; celle de son fils est un peu plus loin.

C'était cependant aussi un usurpateur, ce Rong-ou; mais, par une ironique contradiction du destin, il repose encore en paix dans sa tombe, depuis près de cinq siècles, à quelques pas de Teiidroit où la sépulture de Rong- Siéou-Tsien était profanée. Il n'y a de différence entre eux que celle qu*y a mis le succès. Tous tleux étaient d'origine obscure ; celui-ci était maître d'école, celui-là était bonze ; l'un et l'autre ont voulu affranchir leur patrie du joug de l'étranger; le second a levé Tétendard de la révolte contre les Mandchoux, le premier l'avait levé contre les Mongols; malgré leurs crimes, ils ont attiré prés d'eux des serviteurs d'un grand caractère et inspiré d'admirables dévouements ; l'un a triomphé, l'autre a succombé. Aujourd'hui, encore, les cendres de Rong-ou sont l'objet d'un culte respectueux; qu'est devenue la dépouille de Rong-Siéou-Tsien ? Quelle étrange philosophie enseigne donc la vie? Le dernier mot de la destinée de rhorame sur la terre, est-il donc ; le succès ? Le bien et le mal ne sont-ils pas des principes dignes d'amour ou de haine, mais sont-ils simplement des moyens que Ton puisse employer indifféremment pour arriver à un but unique : le triomphe ? N'est-ce point là ce qui ressort de ce singulier parallèle? Non; la justice éternelle ne se trompe point à ces contrastes dérisoires de la destinée; l'histoire et la postérité la distribuent avec

impartialité et savent réparer les erreurs des contemporains en dissipant la fausse gloire des uns, en diminuant l'ignominie des autres. C'est le cas de Rong-ou et de Rong-Siéou-Tsien. Et cela ne s'applique pas seulement aux êtres privilégiés auxquels sont réservés les honneurs de l'histoire; il en est de même pour les plus petits comme pouir les plus grands. La postérité ne condamnet-elle pas en bloc, une nation, une époque, une génération tout entière? Nos neveux nous exalteront ou nous renieront selon que nous aurons su faire la nôtre, par nos efforts individuels, bonne ou mauvaise, bienfaisante ou fatale. Dans la vie, l'illusion du présent est décevante; le succès n'est pas tout.

La nuit tombait déjà, lorsque nous passâmes près de l'emplacement où s'élevait autrefois la célèbre tour de porcelaine. Les Tchang-mao Tout détruite, et ses briques, si dures que l'acier le mieux trempé ne pouvait les entamer, ont servi à construire les ateliers d'une fabrique d'armes que les Chinois ont installée en cet endroit.

Nan-King marquait l'avant-derniére étape de notre voyage en jonque. Le lendemain nous arrrivions à Tchen- Kiang, juste à temps pour être témoins d'une exécution capitale. 11 s'agissait d'un petit lettré, clerc de Ya-raen, qui avait profité de sa position de secrétaire d'un général du Yûn-Nan pour abuser de son sceau et fabriquer de faux mandats dont il avait fait de l'argent. Découvert et arrêté à Tchen-Kiang, il avait été jugé et condamné, et pour rendre l'exemple plus frappant, on avait entouré la triste cérémonie d'un appareil imposant. Toutes les canonnières et tous les Pao-Tchouan du district avaient été convoqués et étaient venus se ranger, flammes au vent, au-devant du lieu de supplice. Nous en étions heureusement, cette fois, assez éloignés pour ne point voir les détails horribles de l'exécution.

Quelques heures après, nous montions sur un bateau à vapeur, et le soir, nous étions de retour à Shaog-haî

Pendant notre absence Jl s*y était passé des événements importants. Au mois de mai, la concession française avait été le théâtre d'une émeute qui avait failli devenir tragique. Le Conseil municipal avait voulu faire ouvrir deux rues au travers d'un terrain vague qui avoisinait une pagode nommée Pagode de Ning-Po, de l'origine de ceux qui l'avaient fait construire. L'agent-voyer de la municipalité avait déjà planté les jalons et tracé les alignements, lorsqu'une agitation extraordinaire se manifesta parmi les Chinois originaires de Ning-Po, présents à Shang-Haî. 11 parait que ies terrains voisins de la Pagode avaient servi autrefois de cimetière et l'idée d'une profanation des sépultures avait causé tout cet émoi. Ou ne sut pas calmer à temps cette effervescence, et le lendemain, une meute furieuse assiégeait la maison de l'agent-voyer sur laquelle tombait une grêle de pierres. Celui qui était l'objet de cette attaque voulut repousser les assaillants et tira un coup de fusil chargé à plomb sur un forcené qui, cramponné aux Persiennes, avait presque atteint le premier étage. Ce fut le signal d'un tumulte indescriptible; les fenêtres furent enfoncées, la maison envahie, l'agent-voyer frappé, presque assommé, sa femme et sa fille maltraitées et traînées par les cheveux dans les rues.

Pendant ce temps, la nouvelle s'était répandue dans toute la ville ; mais au lieu d'agir avec résolution, et de mettre brusquement un terme â cette émeute, on se contenta de consigner la police dans les bâtiments de Fbôle municipal. Les volontaires anglais accouraient en armes des marins débarqués des stationnaires français et américains, parcoururent les rues de la Concession, refoulant sans peine les émeutiers. .Enfin, par surcroît, nous eûmes l'humiliation de voir des troupes chinoises en-

voyées par le Tao-Taî, venir rétablir Tordre sur la Concession française. Jl y avait déjà quelques mois que cela s'était passé ; on en parlait encore avec tristesse, dans les cercles européens de Shang-Haï. La France ne tient pas, en Chine, la place qu'elle devrait y occuper ; peut-être y-a-t-il à cela, beaucoup de sa faute.

Après une courte visite à l'établissement des jésuites français à Siû-Ria-ouei, près de Shang-Haï, nous partîmes pour Hong-Kong où nous désirions nous reposer quelque temps avant de nous remettre en route pour la France.

Comme si nous n'avions pas encore eu assez de fatigues ni d'émotions pendant cette année, le hasard devait encore nous faire assister à l'un des phénomènes les plus terrifiants qu'il soit possible de voir. Dans la nuit du 22 au 25 septembre un typhon extrêmement violent s'abattit sur les viUes de Hong-Kong et de Macao, qu'il remplit de ruines et de désastres. Je ne saurais mieux faire que de reproduire la lettre que j'écrivais à mon père, au lendemain de cet affreux événement.

Hong-Kong, 20 septembre 1874.

A rheure où je vous écris, Hong-Kong tout entier est dans la désolation. Un typhon épouvantable, tel qu*aucun des plus vieux habitants de la colonie ne se rappelle en avoir jamais vu, s'est abattu sur elle dans la nuit du 22 au 23.

Dans la matinée du 22, le paquebot des Messageries, Ava, amvait avec la malle française. Le temps était fort beau et un peu chaud. Cependant VAva rapportait qu'il avait eu à lutter depuis Saigon, contre un très mauvais temps, et que, le 20, il avait rencontré un typhon ; n'importe, le temps était si beau et le dépouillement de la malle donnait tant de distraction aux esprits que personne ne se doutait que Taffreuse calamité était si proche... Gomme de coutume, depuis que je suis à Hong** Kong, j'avais passé ma journéç à la bibliothèque de la ville; quand j*en sortis vers quatne heures et demie, le ^nt étaU

un peu frais, mais rien, pour moi au moins, ne semblait alarmant. L'éveil était cependant déjà donné par ks gens expé« rimentés, et plusieurs bateaux avaient été chercher un mouillage plus sur. Vers six heures et demie, le ciel se couvrit de nuages noirs et épais, et le vent commença à souffler assez fort; mais nous sommes tellement habitués eu Chine à aycir de forts coups de vents dans cette saison, que cela ne me parut pas extraordinaire. Après avoir pris seulement soin de bien fermer portes et fenêtres, j'allai tranquillement me coucher à huit heures et demie, selon mon habitude ; mais à mîmiit, je fus réveillé brusquement par une sensation extraordin^fe: il m'avait semblé remuer comme sur un bateau.

A peine ai-je ouvert les yeux que le bruit des rafales qui soufflent au dehors me donne rapidement la clef daphémimdne. Le vent était tellement fort qu'il faisait osciller la maison sur sa base en lui donnant une sorte de mouvement de mulis. Les bruits qui venaient de l'extérieur avaient quelque 44llÉe de sinistre, rendus plus terribles encore par l'obscurité p^lpbnde qui régnait et par le clapotis de la pluie qui tombait àtomots. Les rafales de vent qui sourflaient avec rage se renoatieiaftent toutes les trois ou quatres minutes, augmentant chaipie lois d'intensité. A chacun de ces assauts, on entendait le Q'aquement des arbres qui se brisaient; des débris de toileiB ou de plâtras arrachés par le vent roulaient sur le toit et al&àent se briser dans la rue avec un bruit strident. La maison, remuée jusque dans ses fondations, semblait, soulevée par la tein|iète, vouloir prendre son essor avec tout ce qu*elle contenait. Aiin, du lointain arrivait un bruit sourd et continu ; c'était le nogissement de la mer. Je m'étais habillé et me tenais prêt à fuir aux premiers symptômes de destruction. Vous dire combien m^ont paru longues les heures de cette nuit maudite est chose impossible; dans les intervalles qui s'écoulaient entre les rafales, je n'oubliais mes propres inquiétudes que pour songer avec angoisse aux souffrances des malheureux qui se trouvaient en ce moment sur mer ou en rade, l'auvres gens ! quelle torture de se voir entraîné peu à peu parle vent et la mer vers la côte où l'on sait que le navire va se briser ! Et rien à faire, tous les eflbrls sont impuissants. La vapeur elle-même ne peut pas toujours lutter contre les éléments furieux. Quelle agonie que celle qui se prolonge pendant des heures entières au milieu de Kappareil le plus terrifiant qu'il soit possible d'imaginer !

Tour de l'Horloge, à Hong-Kong,

LA DERMÈRË ÉTAPE. 417

Au milieu d'une obscurité profonde dans laquelle récume phosphorescente de la mer projette seule une lueur sinistre, le navire se trouve alternativement soulevé à des hauteurs effrayantes ou disparait dans un gouffre dont les parois liquides et noires semblent près de s'abattre sur lui et de Tengloutir. D'abord les ancres tiennent, mais peu à peu elles cèdent; le navire drague lentement ; le malheureux marin s'aperçoit que la distance qui le séparait du rivage a diminué ; il suppute le temps que la mer et le vent mettront à lui faire parcourir le reste. La rage de la tempête augmente ; un craquement terrible se fait entendre ; c*est un mât qui tombe ; les voiles ont déjà été emportées dans la nuit. Un autre mât se brise, et see tronçons, retenus par les cordages, viennent battre, comm autant de béliers, les flancs du navire à chaque nouveau coup de mer. 11 se rapproche toujours de la côte, côte inhospitalière bordée d'un mur de granit ou d'écueils sous-marins. Bientôt plus d'espoir ; un choc terrible ébranle le navire dans toute sa masse, et la lame suivante l*engloutit. Le malheureux marin, enlevé par les flots en fureur, n'a pas même l'idée de lutter contre eux; jeté sur les rochers où les lames viennent le reprendre pour l'y briser de nouveau, il meurt désespéré sans qu'il soit possible de lui porter secours Mort terrible I supplice plus cruel cent fois qu'aucun de ceux qui aient jamais été infligés aux plus grands criminels! Et ce sont de braves gens cependant! Je ne pourrai plus entendre mugir le vent sans me rappeler cette nuit terrible et sans Atre rempli d'angoisse en pensant aux malheureux qui sont sur mer.

La tempête alla en croissant jusqu'à deux heures trente minutes du matin; c'est à ce moment que la rafale la plus violente, voulant laisser une indication matérielle de l'instant de sou passage brisa deux des cadrans de l'horloge publique et arrêta le mouvement.

Depuis ce moment la rage du vent alla en diminuant ; il ne faut pas croire cependant que toute émotion cessât dés lors. Non; seulement i a confiance commença à revenir peu à peu. Enfin, vers quatre heures et demie du matin, l'ouragan étant déjà devenu beaucoup moins violent, vaincu par l'émotion et la fatigue, je me laissai tomber sur mon lit.

Levé à sept heures et demie, je me précipitai dehors pour voir les ravages produits par le typhon. Je fus rempli de stupeur à la vue de la scène de désolation que le soleil commençait à

41S A tRATERS LA CHINfi.

éclairer. En lace de mes fenêtres s'étendait un épais iMuqnel d^arbres et de bambous; maintenant, deux ou trois tnmcs ébranchés et quelques . tiges à demi-brisées restaient unis debout. La rue était rendue impraticable par un inmipse abatis de branchages; au-dessous gisait un lit de briques ie^de tuiles cassées, entremêlées de débris de plâtras. Toutes les mes présentaient un aspect analogue ; mais c'est en approclu0| de la mer que le spectacle devenait navrant. Toutes les v^flifui y conduisent étaient interceptées par des amas d''épaTes|n- Tenant d'embarcations ou de navires, apportées par la tfgt à plus de cinquante mètres de. sa limite ordmaire.

Tout le rivage était auparavant bordé d'un mur de qii2a<0OliS' truit de gros blocs de granit liés ensemble par des agrafes itfer et reposant sur un lit de béton de plus d'un mètre d'êpaiflsenr.

Derrière ce mur il y avait un quai large de sept à huit mè^, élevé d'environ un mètre à un mètre cinquante au-dessus du niveau de la haute mer ; c'était ce qu'on appelait laPraya. Elle était bordée de l'autre c6té par des maisons au rez-de-chaussée desquelles se trouvaient des arcades supportées par des pilidrs en maçonnerie comme celles delà rue de Rivoli; sous ces aNMfes» des boutiques. Eh bien! après le typhon, à la place de la |||ya on ne voyait plus qu'une plage inclinée, encombrée par < de pierre immenses, transportés jusqu'au pied des ce sont les restes du mur de quai actuellement dis flots eux-mêmes sont venus battre les maisons jus hauteur de quatre pieds. Les jetées de bois et de |^ s^avançaient dans la mer et où venaient accoster les n'existent plus qu'à l'état de débris. Près de ce qui fiil j fois le quai, les mâts de deux bateaux à vapeur sortent de1| ils sont venus sombrer là entre une heure et deux dn \ L'un d'eux contenait, dit-on, quatre-vingt-quinse nois, dont pas un n'a pu être sauvé. Près de là» se encore à flot, un grand navire, dont les trois mâts soat| et pendent le long de ses flancs ; entraîné par la mer^ i le bonheur inoiû de pouvoir s'arrêter à quelques niâr«9l ment du quai où il allait être mis en pièces.

Plus loin, trois jonques chinoises éventrées laissent ^ de leurs flancs entr'ouverts les caisses de marchandiséi^pî flottent ça et là ; plus loin encore, deux grands navires k iêSIt sont à la côte; un autre a sombré à quelque distance de là, et l'on. n'aperçoit plus que l'extrémité de ses mais. De Tautre

côté de la Praya, plusieurs maisons se sont entièrements écroulées, ensevelissant leurs habitants sous les décombres; le nombre de celles dont le toit a été emporté est incalculuble. La mer sortant de ses bornes, après avoir anéanti le quai de la Praya, est entrée dans les boutiques qui lui fonl face, y a tout brisé, et y a laissé une épaisse couche de sable. En somme, ce spectacle est navrant, et cependant on n'entend pas une plainte sortir de la bouche de gens si éprouvés ; Tœil morne, ils travaillent silencieusement à réparer le mal.

Le vent était encore si fort le matin, à huit heures, quoiqu'il eût énormément diminué de violence, que j'ai vu une persienne arrachée et emportée par-dessus les maisons, comme s*il ne se fût agi que d'une simple feuille de papier.

En somme, c'est une ruine pour la colonie. On ne connaît pas encore l'étendue des pertes, ni le nombre des victimes ; chaque jour apporte de nouveaux chiffres à inscrire sur l'une ou l'autre liste.

Hier le spectacle de la Praya était effrayant : on n'y pouvait faire deux pas sans rencontrer des cadavres que la mer venait d'y déposer.

À Macao, le désastre fut encore plus grand. Le typhon y fit rage avec une violence inouïe et inconnue jusqu'alors. Il lui fallut à peine une heure pour accomplir son œuvre de destruction. On ne peut rien se figurer de plus lamentable que la scène de désolation qui dura toute la nuit: le bruit des maisons s*ècroulant, le rugissement des flots s*cngouffrant dans les ruines et emportant les débris de toutes sortes, les cris des victimes, dépassent tout ce qu'on peut s'imaginer de plus terrifiant.

Soudain le ciel se couvrit d'une immense lueur; le feu venait d'éclater dans la partie de la ville épargnée par les flots et se communiquait rapidement de maison en maison. Des brigands, ne respectant aucun malheur, avaient allumé des incendies sur sept points différents pour piller à leur aise. La cathédrale a été brûlée, ainsi que plusieurs centaines de maisons. Il n'y

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avait plus pour les malheureux habitants que trois alteN natives : mourir noyés, brûlés vifs ou écrasés par la chute des débris.

Parmi tous les drames de cette terrible nuit, il faut citer la mort héroïque de la garnison du fort. Le gouverneur a^ait ordonné à chaque homme de garder son poste. Le fort fut envahi par les vagues ; il ne resta bientôt plus une pierre et néanmoins pas un homme n'enfreignit l'ordre du conunandant. Toute la garnison mourut à son poste, moins un soldat toutefois, qui — comme celui des Thermopyles — put raconter cet acte inouï d'obéissance à la discipline.

Au lever du soleil, la tempête s'apaisa, le typhon avait fait de terribles ravages. Plus de deux mille personnes avaient péri et des blessés en grand nombre gisaient au milieu des décombres. L'accumulation des cadavres était telle qu'on dût renoncer à les enterrer tous, et qo*on en brûla un certain nombre sur les quais. La ville de Macao n'était plus qu'un monceau de ruines.

Attristé par ce déplorable spectacle, fatigué et soupirant après le repos, je hâtai mon départ pour la France, et le 14 décembre 1874, j'avais le bonheur de revoir mon pays et d'embrasser mes parents que je n'avais pas vus depuis sept ans et dont le sort m'avait fait souHrir de cruelles angoisses pendant le siège de Paris et pendant la Commune.

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