‹ À travers la ChineChapitre 4 sur 44 · LE FLEUVE HIN · texte numérisé non relu

LE FLEUVE HIN

Derrière le bâtiment principal, et séparé de lui par une seconde cour, s'en trouve un autre, appelé le Temple de la Loi; il ne contient guère qu'une idole hindoue pourvue d'un nombre prodigieux de bras. De chaque côté de ces bâtiments tous reliés entre eux par des portiques couverts, s'étendent les ailes qui sont ailectéed au logement des bonzes et aux divers services de la communau* té; à gauche, sont les dortoirs, vastes salles dont les côtés sont garnis de lits de camp abrités contre les regards indiscrets par de grands rideaux de coton bleu, et les logements des dignitaires du couvent; à droite, se trouvent la cuisine, le réfectoire et les logements des hôtes .

Méprisés en général par la population, les bonzes n'exercent dans la société chinoise aucune espèce d'inHuence; tolérés par les autorités, ils jouissent d'une sorte d'indépendance relative à la condition absolue de ne jamais créer au gouvernement aucune difficulté. Ils ne demandent, du reste, qu'à vivre en paix et dans leur solitude, du fruit des aumônes que leur font quelques âmes charitables, ou des petits revenus que leur procurent les terrains qu'ils possèdent aux environs des temples . Parfaitement tolérants, ils supportent patiemment, pour ne pas dire avec indifférence, l'exercice de cultes différents à côté du leur propre. Dans leurs monastères, l'hôte étranger très-bien accueilli ne peut se plaindre que de leur trop grande obséquiosité et de leur curiosité trop souvent indiscrète. Il faut d'ailleurs montrer un peu d'indulgence, et leur pardonner ces petits défauts en raison même de l'austérité de la règle à laquelle ils sont soumis. Levés en tous temps à trois heures et demie du matin, ils célèbrent l'office à quatre heures, puis ils partagent leur journée entre l'étude et la méditation jusqu'à la célébration de l'office du soir. Ces solennités offrent une certaine ana* logic avec les cérémonies du culte catholique ; les chants

eux-mêmes nous rappelaient» par inslanis, quclquet modulations familières à notre oreille. Leurs vêtements, toujours propres, sont de la plus grande simplicité; leur nourriture est saine, mais excessivement frugale. Leur doctrine leur interdisant l'usage de tout ce qui a vécu, ils ne mangent absolument que du riz et des légumes.

Si cette règle est sévèrement observée, ils ont cependant» au moins quelquefois, la satisfaction de pouYoir la violer en imagination, et peut-être, avec un peu de bonne volonté, Tiilusion des yeux peut-elle se communiquer au palais lui-même. Il n'est pas rare que dans de grandes cérémonies religieuses célébrées sous le patronage des autorités ou de quelque riche particulier, ceux-ci offrent aux bonzes un repas qui est préalablement exposé aux regards curieux du public. On voit alors disposés sur une table, un grand nombre de plats sur lesquels reposent des oies, des poulets, des canards aux reflets dorés et appétissants, voire même de petits cochons de lait rôtis. Et tout cela est destiné à faire le régal des bonzes . Mais la règle? allez-vous dire. Soyez sans crainte. Tout cela n*est qu'illusion; la forme, l'apparence y sont bien; mais toutes ces victuailles dont l'aspect alléchant fait venir l'eau à la bouche, ne sont que de simples masses de riz cuit, auxquelles le talent de quelque artiste culinaire a fait revêtir ces couleurs si tentantes.

La cuisine du monastère offre ce phénomène, rare en Chine, d'être excessivement propre. L'appareil en est, du reste, fort simple : quelques grandes marmites de fonte enchâssées dans des massifs de maçonnerie qui servent de fourneaux, une ou deux tables, et c'est tout. J'oubliais le détail peut-être le plus important . Une source d'eau vive a été détournée et traverse la salle d'un bout à l'autre dans un canal de bambou; la limpidité de cette eau, sa-

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fraîcheur, son bruissement argentin charment Toeil et l'oreille du visiteur, eU lui font regarder avec plua de complaisance les maigres aliments qu'elle a aidé à préparer.

Dans un endroit retiré du monastère se trouve la bibliothèque. C'est là que sont conservés bien des livres rares et précieux que le soin religieux des moines a protégés contre l'oubli et la destruction; car, en Chine, comme chez nous avant la Révolution, c*est dans les couvents que se trouvent encore ces inestimables dépôts des œuvres de l'intelligence humaine, véritables trésors pour ceux qui, dans tous les pays, savent faire passer les intérêts de la vie intellectuelle avant ceux de la vie matérielle. On trouve quelquefois parmi les bonzes des gens dont la culture Uttéraire est assez développée et dont l'étude est l'occupation favorite. Mais ils sont perdus dans la masse et ne peu* vent être distingués par les regards d'un observateur superficiel et souvent malveillant de parti pris. Quelques-uns sont des malheureux qui, frappés irréparablement soit dans leur fortune, soit dans leurs affections domestiques^ sont venus chercher dans la solitude un soulagement à leurs douleurs; d'autres sont des gens égarés qui ont trouvé à l'ombre de l'autel un asile et une protection contre les justes châtiments qu'auraient attirés sur leurs têtes leurs fautes ou leurs crimes. L'influence de la solitude et de la règle sévère à laquelle il ne leur est permis de faire aucune infraction, doit leur inspirer, je le crois, de salutaires retours sur eux-mêmes, et, à la suite des remords, faire naître dans leur âme le repentir réparateur. La plupart, enfin, sont des enfants abandonnés, recueillis et élevés par les moines, qui après les avoir employés dans leur jeunesse à tous les petits services que nécessite la communauté, leur offrent, lorsqu'ils sont parvenus à l'âge 'd'horame> de partager avec eux un

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genre de vie et des occupations religieuses auxquels ils ont été initiés de bonne heure. •

Les bonzes que nous avons vus au monastère de Kouchan ne nous ont jamais inspiré aucun sentiment de répulsion nî de mépris ; quelques-uns même, par leur physionomie vive et intelligente, avaient presque éveillé notre sympathie. Il s'en faut de beaucoup, cependant, que tous ceux qu'on est appelé à rencontrer en Chine aient droit aux mêmes égards ; le mépris professé pour eux par la société chinoise n'est pas le résultat d'un préjugé sans fondements. Réunis sous la surveillance étroite d'un supérieur attentif et sous l'autorité d'une règle austère, les individualités se fondent et disparaissent dans un ensemble qui ne manque pas de dignité ; mais lorsqu'on les voit abandonnés à eux-mêmes, disséminés un par un dans les petits temples qui pullulent dans le pays et dont ils ont la garde et Tentrctien, alors le charme s'évanouit. C'est là que se révèlent avec un cynisme naïf ces instincts mercantiles qui ne sachant même pas se dérober sous le voile de la foi, font de. ces bonzes isolés de véritables exploiteurs de la crédulité publique. La foi ! et comment pourraient-ils la posséder, ces gens qui récitent des prières dont ils n'ont appris et retenu que le son, sans pouvoir en comprendre le sens? Aussi, en dehors des couvents, le spectacle de leur dégradation esl-il pénible à voir.

Nous étions arrivés au monastère de Kou-chan au milieu de la nuit, avec l'intention de contempler le lever du soleil du haut du pic, le matin même. Â trois heures et demie, nous trouvions à notre porte un vieux bonze aux jarrets nerveux, coiffé d'un large chapeau de bambou et chaussé de sandales de paille. C'était le guide qui devait nous conduire au sommet delà montagne. Nous traversons le monastère, laissant sur notre droite

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