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le temple dont les porles entr'ouvertes laissent échapper quelques rayons de lumière. Les volutes bleuâtres que décrivent les fumées des parfums semblent emporter vers le ciel l'écho des chants religieux qui retentissent à l'intérieur. Nous longeons à gauche le parc réservé aux animaux sacrés que de pieux donateurs ont remis entre les mains des bonzes pour veiller sur leur existence jusqu'au terme que la nature y mettra d'elle-même ; là sont entassés porcs, oies, canards, poulets, dont plusieurs offrent à l'œil étonné, les signes irrécusables de la vieillesse la plus avancée.
Nous sommes enfin sortis du couvent, et nous commençons à gravir la pente rapide de la montagne. Là, plus d'escaliers; de simples sentiers frayés sous les grands arbres, sur la terre nue, tout humide de rosée, le long de petits ruisseaux dont le léger bruissement trouble seul à cette heure matinale le calme de la nature. L'ascension est pénible ; mais réglant notre allure d'abord un peu désordonnée sur le pas régulier et cadencé de notre guide qui continue de marcher impassible, nous finissons par atteindre le sommet. Nous cherchons un abri contre le vent froid et vif derrière une petite pyramide que les mains des pèlerins ont élevée pierre par pierre, et nous attendons l'instant solennel où Tastre éclatant va se montrer à nos yeux. De pâles rayons, avant-coureurs du jour, lui ont déjà ouvert les portes du ciel; mais dans ces contrées si voisines de l'équateur l'aurore perd de sa durée et de son charme. Ce n'est plus ici, comme dans les pays tempérés, la déesse qui, la tète enveloppée des ombres de la nuit, effeuille nonchalamment les roses de son bouquet, en laissant onduler les longs plis de sa robe blanche dans l'atmosphère doucement imprégnée de lueurs tendres ; c'est l'esprit lumineux qui poursuit rapidement sa victoire sur le génie des ténèbres, et con-
quiert sur lui l'espace qu'il va livrer à réblouissant cortège de Phébus triomphant.
Au bout de quelques instants Tastre lui-même apparaît au-dessus de Thorizon. Des flots de lumière inondent brusquement toute une partie du tableau ; la mer et les nombreuses îles disséminées le long de la côte se révèlent tout à coup à Tœil surpris par cette illumination soudaine; tout se dessine, et le regard peut dès lors sonder l'immensité du spectacle qui s'offre à lui. Ici, point de pénombre, point de demi-teinte : tout est net et tranché. Tandis qu'un des côtés de la montagne nage en pleine lumière, par un contraste saisissant, l'autre est encore plongé dans l'obscurité. Mais tout cela n'est l'affaire que d'un instant; à chaque seconde, les effets changent, se modifient avec une si grande rapidité que l'œil a peine à suivre dans toutes leurs transformations, les tableaux inimitables qui se déroulent devant lui. A mesure que le soleil s'élève, la lumière se dissémine, s'éparpille de plus en plus, s'accrochant çà et là dans sa course rapide à quelque arête anguleuse sur laquelle elle laisse flotter comme un lambeau de sa robe d'or, de sorte que bientôt l'ombre a presque partout disparu devant elle. Le tableau a dès lors acquis une certaine fixité, et l'œil peut l'admirer à loisir.
De la hauteur à laquelle nous sommes placés, la vallée nous apparaît comme un plan en relief. Nous avons été favorisés par le temps ; le ciel est sans nuages et l'air si pur que nous pouvons distinguer jusqu'aux moindres détails. Sur un tapis de verdure que les digues, des rizières partagent en une multitude de carreaux irréguliers comme ceux d'une mosaïque, les innombrables canaux d'irrigation dessinent des arabesques brillantes. Au milieu, le fleuve étend ses larges bras et développe sur une grande étendue son cours majestueux et tran-
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quillerEn face de nous, s'ouvre au milieu des montagnes, une longue échappée : c*est la vallée du Ou-longkiang ou rivière du Dragon noir , plus connue des Européens sous le nom de rivière de Yong-Fou ; elle vienl apporter au Min ses eaux claires, encore toutes parfu* mées des émanations des nombreux orangers dont elles baignent les racines. A notre droite, 8*étend une vaste t)laine circulaire dont le sol se raccorde par des pentes insensibles avec le flanc des montagnes aux inclinaisons |)lus rapides. Des bouquets d* arbres, d'un vert sombre, disséminés çà et là, nous indiquent la place des villages. Au centre de cette plaine, un nuage d'une vapeur épaisse et lourde dont la couleur grise fait tache sur le fond du tableau, nous signale l'emplacement de la ville de Pou-Tchéou et de ses faubourgs, sur lesquels il plane. Piien qu'à le voir nous ressentons un malaise indéfmissable, étrange et déplaisant contraste avec le sentiment de bien-être que nous goûtons, en humant à pleine poitrine l'air vif et pur des hautes régions. Au delà de la ville, la vallée du Min s'étrangle de plus en plus, et finit par se perdre dans les plis du terrain. Tout autour, l'horizon est fermé par des chaînes de montagnes qui se succèdent sans solution de continuité. Partout le pays est tourmenté, convulsionné ; en quelque point que le regard se porte, il n'aperçoit que des crêtes déchirées, des pics acérés, nets et tranchants dans les première plans ; au delà, les contours de moins en moins âpres s'adoucissent et s'estompent dans les teintes vaporeuses du lointain. Ce pays a conservé l'empreinte des révolutions violentes qui, à une époque déjà bien ancienne, en ont bouleversé la surface.
Eiicore tout émus par les scènes grandioses que nous venions de contempler, ce fut presque à regret que nous reprîmes le chemin du monastère. Ses alentours nous
réservaient cependant encore bien des surprises; nous n'avions pas découvert tous les sites bizarres, tous les accidents de terrain où les bonzes se sont plu, à force d*audace et d'adresse, à construire de petits temples. Tel d'entre eux, dont Taspect sauvage avait conquis notre admiration, nous semblait être le décor naturel dans lequel avait dû se jouer la fonte des balles du Freischûtz. Tel autre, perché sur la pointe d'un rocher comme un véritable nid d'aigle, faisait point de vue au centre d'un panorama immense. Un, surtout, avait promptement gagné nos sympathies; l'ombre et la fraîcheur en faisaient le principal charme ; les bonzes avaient utilisé le voisinage d'une source fraîche et limpide pour mettre en mouvement une petite roue hydraulique qui, par un mécanisme des plus simples, soulevait à chaque tour le battant de bois d'une cloche de bronze suspendue devant l'idole, divinité du lieu. Nous y allions souvent et nous eûmes ainsi l'occasion de voir des pèlerins venir y faire leurs dévotions.
Après avoir placé sur une table, devant l'idole, des offrandes dont la valeur était proportionnée à leur état de fortune et à l'importance de la faveur qu'ils venaient lui demander, ils allumaient trois petits bâtons de bois de santal qu'ils plaçaient dans un brûle-parfums sur l'autel. Puis après s'être agenouillés et prosteraés un grand nombre de fois, ils se mettaient en devoir de consulter l'oracle. 11 y a pour cela deux méthodes. L'une consiste à prendre deux morceaux de bois semblables qui, accolés l'un contre l'autre par leurs faces planes, présentent l'apparence d'un œuf; les tenant ainsi réunis d'une main, le pèlerin adresse au dieu la question à laquelle il désire avoir une réponse, et en même temps qu'il finit de l'énoncer, il laisse tomber les morceaux de bois à terre. Dans la chute» ils se séparent, et de la
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position respective qu'ils occupent sur le sol, dépend le sens de la réponse. Si la surface plane de Tun repose sur la terre et si celle de l'autre est en Tair, la réponse est favorable; si elles sont toutes deux en dessous, la réponse est défavorable; si elles sont toutes deux en dessus, le dieu refuse de répondre à la question telle qu'elle lui a été posée; il faut alors recommencer, en modifiant la forme de Tinterrogation. L'autre méthode consiste à prendre un vase cylindrique en bambou qui contient un grand nombre de petits bâtons ; à l'extrémité de chacun d'eux est collé un papier rouge portant un numéro d'ordre. En secouant ce vase, un des bâtons finit par sortir et par tomber à terre. Le bonze vient alors le ramasser, regarde le numéro et va chercher dans le compartiment d'un grand casier qui porte un chiffre correspondant, un carré de papier sur lequel est imprimé un fragment de poésie qu'il remet au pèlerin. Celui-ci doit trouve i» dans l'interprétation de ces vers la réponse à sa question.
Nous eûmes un jour la fantaisie de descendre dans le ravin qui s'étendait au-dessous de ce charmant ermitage. L'escalier qui nous y conduisait était vieux et couvert d'une mousse abondante dont le développement avait été favorisé par l'humidité que la source répandait autour d'elle, dans un endroit où les rayons du soleil ne perçaient jamais l'ombre des grands arbres. Nos regards furent attirés par une ouverture pratiquée dans l'une des parois du rocher. Nous fûmes vivement surpris de trouver dans cette espèce de grotte un bonze assis les jambes croisées dans l'attitude de la méditation. Ce moine avait fait vœu de solitude, et le silence de sa retraite n'était troublé que par les gens qui venaient pourvoir à sa subsistance. Les plus fervents parmi les bonzes s'imposent parfois des pénitences cruelles, soit par excès
d'austérité, soit pour exciter la compassion et la charité publiques ; quelques-uns d'entre eux supportent sans sourciller, lors des fêtes solennelles qui ont lieu trois fois par an, la brûlure produite par un petit charbon ardent qu'on leur pose sur la tête. Les tissus sont profondément désorganisés, et il en résulte une cicatrice ronde qui reste comme un témoignage visible de leur ignorante piété. Ils paraissent très-fiers de pouvoir montrer un grand nombre de cicatrices semblablés, rangées symétriquement sur leur crâne complètement rasé.
En signe de leur vocation religieuse, les bonzes font le sacrifice de leurs cheveux. Leur costume ordinaire se compose d'une longue robe grise flottante, sorte de toge aux manches immenses; lors des cérémonies religieuses, les officiants revêtent une robe jaune, et les dignitaires de la secte posent sur leur tête une sorte de tiare ou de diadème. Leurs offices sont longs et compliqués; ils comprennent une offrande de riz et de thé que l'on dépose sur une petite colonnette élevée en plein air à la porte du temple. Pendant tout ce temps, ils récitent des litanies dont ils ne comprennent pas un mot, ou répètent à satiété, en se promenant à la file tout autour du temple, les mots Omi-to-Fo, qui ne sont que la transcription phonétique chinoise d'Âmitabha, l'un des noms hindous de Bouddha. C'est encore cette invocation qu'ils répètent en égrenant entre leurs doigts les grosses boules du chapelet qu'ils portent suspendu à leur ceinture.
Tout ce que font ces gens est affaire de routine ; et bien peu de bonzes seraient capables de donner quelques explications sur la doctrine qu'ils professent. La plupartvivent dans une sorte d'oisiveté béate sans se soucier du monde dont leur règle les sépare jusque
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dans la mort même; car leurs restes mortels aulieud*élre enterrés comme ceux des profanes, sont brûlés, et leurs cendres recueillies dans des urnes qu*abrilentde petits monuments funéraires.