CHAPITRE n
La rivière. — Le commerce des bois. — Le quartier aquatique. — Le pont des Dix-mille années. — La colonie Européenne. — Le cimetière. — Le quartier des plaisirs. — La bourgeoisie chinoise. — Les marchands de curiosités. — Le collège Impérial. — L'écriture et les vieux papiers. — Les Arroyos. — Les sources thermales.
C'est au pied même de la montagne de Kou-chan que les Chinois ont coulé dans le fleuve, en i840, des quartiers de roches pour former un barrage destiné à empocher les navires de guerre anglais de remonter jusqu^à Fou-Tchéou. Une petite pagode construite sur un promontoire, et connue sous le nom de pagode deLing-pou, indique remplacement de ce barrage, en même temps qu'elle marque à peu prés la moitié de la dislance entre Tile de la Pagode et le faubourg de Nan-Taï. Si l'obstruction du fleuve a rempli, il y a près de quarante ans, le but que les Chinois se proposaient d'atteindre, elle a entraîné par la suite des conséquences qu'ils étaient loin de prévoir à cette époque . Toute la partie supérieure du cours d'eau s'ensable de plus en plus, et si l'on a la mauvaise chance de faire le voyage à marée basse, on met un temps interminable à suivre toutes les sinuosités que le chenal décrit entre les bancs.
11 y a toujours à Tancre près de Ling-Pou, un certain nombre de jonques sur lesquelles on charge des bois de construction; ce sont des pins qui descendent par radeaux de la haute vallée du Min, contrée montagneuse où l'agriculture rendue plus difficile par l'inclinaison des pentes, n'a pas encore partout remplacé la forêt. Les jonques Chinoises, divisées en compartiments par des cloisons étanches, ne se prêtent guère à l'arrimage des bois. Aussi ne sont-ils pas introduits à l'intérieur du bateau ; ils sont d'une part empilés sur le pont jusqu'à une certaine hauteur, de l'autre suspendus hors des bordages et liés au corps du navire au moyen de grosses cordes. Rien de curieux comme l'aspect que présentent ces bâtiments dont la largeur est alors presque triplée par ces appendices latéraux qui s'infléchissent dans le sens de la longueur sous l'influence de leur poids. Le commerce des bois forme l'une des sources les plus importantes de la richesse de Fou-Tchéou ; ils sont expédiés principalement à Shang-haï et dans la vallée du Yang- Tze-Kiang, dans ces pays formés de plaines basses, bien cultivées, où les bois de construction font absolument défaut.
En approchant de la ville, on voit le mouvement augmenter autour de soi. On aperçoit, sur les rives, des chantiers de bois disposés en grandes piles régulièrement espacées. Un bruit de marteaux nous fait tourner la tête : c'est un chantier de construction et de répara*tion de jonques; à voir une de ces lourdes embarcations échouée sur la vase, montrer au grand jour sa carène arrondie, et tourner vers nous sa proue carrée, décorée de deux grands yeux noirs et blancs, on la prendrait plutôt pour quelque étrange cctacé qui aurait échappé jusqu'à ce jour aux recherches de nos naturalistes. Bientôt, une forêt de mdts pressés les uns contre les au-
Ires, autour desquels, voltigent, au souffle du vent, les petites banderoles qui sont fixées à leur extrémité, annonce rentrée du port chinois.
Il y a là toute une ville flottante,divisée en quartiers par de véritables rues dans lesquelles circule une foule de petites embarcations. Pour traverser le quartier des grandes jonques de commerce serrées les unes contre les autres en rangées parallèles, le sampan se glisse avec peine dans les défilés qui séparent ces masses flottantes, au milieu d*une quantité de petites barques qui se choquent, se heurtent, se croisent en tous sens. On pénètre ensuite dans le quartier de la population aquatique sédentaire. Il existe, en effet, dans le midi de la Chine, principalement à r4anton, Fou-Tchéou et Ning-Po, toute une classe de la population qui passe sa vie sur Teau. Les gens qui la composent sont probablement les descendants des aborigènes qui occupaient le sol avant Tarrivée des envahisseurs Chinois, bien des siècles avant notre ère. Méprisés par ceux-ci, ils forment, au-dessous et en dehors de leur société, une caste tout à fait distincte. Leurs habitations sont de grands «am/^aTt^, entièrement couverts d*une voûte hémi-cylindrique de nattes, ancrés au milieu du fleuve* et réunis par groupes entre lesquels on a ménagé des espaces qui servent à la circulation. Quelquefois , ces pauvres gens se donnent la jouissance d*un petit jardinet qu*ils cultivent dans des pots de fleurs placés sur la toiture de leur demeure flottante. Pendant que nous considérons cette cité extraordinaire qui s'étend sur le fleuve tout autour de nous, un restaurateur ambulant passe en bateau, en criant à haute voix le plat du jour; plus loin, un marchand de légumes, sa marchandise étalée sur Tavant de son embarcation, va, de bateau en bateau, j'allais dire de porte en porte, faire ses offres aux ménagères.
Ici| le fleuve est partagé en deux bras inégaux par
U Ville de fou-tghëou. 47
une petite tie appelée Tile du Milieu, Tcnong-Tchéou, 4ui disparaît absolument sous les constructions dont elle est couverte. Elle est reliée aux deux rives du fleuve par deux ponts construits en granit. Le petit pont et le grand pont dont Tensemble constitue le pont des dix-mille années, Ouan-Chéou-Kiao, ont, parait-il, déjà près de huit cents ans d*existence. Le grand a plus de quatre cents mètres de long sur quatre de large; il ei^t supporté par une quarantaine de piles construites en pierre sèche, et taillées en forme de coin en amont et en aval. Sur ces piles reposent à plat d'énormes pierres, longues quelquefois de quatorze mètres, qui forment la charpente du tablier; c'est sur elles que reposent les dalles de granit qui en constituent le sol.
L'imagination surprise se demande comment les Chinois ont pu, sans machines, sans les nombreuses facilités que nous procure la mécanique moderne» remuer et élever à une pareille hauteur ces lourds blocs de pierre. Le procédé auquel ils ont encore recours est d'une simplicité primitive et, là, comme pour bien d'autres choses, l'étude de la civilisation chinoise actuelle peut nous fournir d'utiles renseignements sur les sociétés antiques dont elle a conservé jusqu'à nos jours, par suite de son immobilité, l'image la plus saisissante. Profitant des hautes marées de l'année qui élèvent le niveau du fleuve presque jusqu'au sommet des piles, les Chinois disposent leurs pierres sur des bateaux qui suivent le mouvement ascensionnel de l'eau, et lorsqu'elles sont ainsi arrivées à la hauteur convenable, ils les font rouler, sans peine, jusqu'à la place qu'elles doivent occuper définitivement.
Quelquefois il arrive qu*à la suite d'un choc l'une de ces pierres se brise ou que la violence du courant, dans
les grandes crues qui suivent la saison des pluies» ébranle
48 A TRAVERS I A GHINi;
assez fortement une ou plusieurs des piles, pour les entraîner avec les arches qu elles supportent. Les pierres ainsi arrachées à la construction tombent au fond dû fleuve dont elles obstruent ie cours. Bien que ces accidents créent de nombreux et périlleux obstacles à la navigation, les Chinois ne s'en préocupent guère , et ne cherchent pas à enlever ces écueils artificiels i|ui angraentent beaucoup le danger qu^offre le passage du pont. Les piles trop larges et trop rappro<5hées' forment une espèce de barrage qui a pour résultat d'augmenter considérablement la vitesse de l'eau sous les arches. 11 faut toute l'habileté et toute l'audace des mariniers Chinois pour oser s'aventurer dans un pareil endroit.
La colonie Européenne de Fou-TcHéou est installée sur la rive droite du Min aux abords du petit pont. Les bureaux et les maisons d'affaires avoisinent le fleuve et sont englobés au milieu du faubourg populeux de Nan-Taî» qui s'est élevé tout autour. Le séjour en est peu agréable. Les maisons d'habitation des Européens sont, en générai, placées plus loin, ètagées sur les flancs de petites collines, au milieu de la nécropole Chinoise. Les Chinois n'ont pas de cimetières; ils enterrent leurs morts un peu partout, principalement sur le versant des montagnes, dans des endroits choisis d'après des règles déterminées. 11 en résulte qu'on ne peut Taire cent pas en Chine, surtout dans les pays accidentés, sans rencontrer une ou plusieurs sépultures.
La mort n'inspire pas, dans ce pays comme chez nous, cette vague terreur légèrement superetitieuse, et dont on se sent comme involontairement enveloppé au voisinage d'un cimetière. Ici, on la coudoie à chaque pas, on vit côte à côte avec elle; l'Européen, lui-même, surpris d'abord à son arrivée, finit par ne plus s'étonner de vivre au milieu de ces petits tumulus symé-
triquement rangés, ou de ces grands tombeaux maçonnés en forme de fer achevai, qui abritent les cendres des personnages importants. L'idée de la moit est tellement familière aux Chinois que; le choix d'un cercueil est, pour eux, une des grandes préocupations de leur vie; un fils ne peut mieux tènipigner de son respect et de son affection pour son père, qu'en lui offrant, de son vivant, la bière qui devra recevoir sa dépouille mortelle. C'est peutêtre le ^eul objet pour lequel les Chinois qui vivent, en général très-simplement, ne comptent pas ; on le choisit toujours aussi bien établi et aussi orné que le permettent les ressources de la famille. Lorsqu'il a recule corps qu'il doit contenir , il es^, dans les familles riches, revêtu de plusieurs couches d'uu enduit imperméable, puis laqué; h partir de ce moment, il reste exposé dans la principale pièce de la maison, pendant une très-longue période, — souvent un an, quelquefois même trois ans, — au bout de laquelle on procède à l'inhumation. Tout le temps que lé cercueil demeure dans la maison, le fils du défunt doit accomplir en son honneur des cérémonies déterminées, et pour que rien he puisse le distraire de ce devoir impérieux, b loi et les usages le rendent incapable de remplir aucune fonction publique jusqu'à l'expiration de ses trois années de deuil. Cette manière d'envisager la mort ne manque pas de grandeur; en la dégageant de tout appareil terrifiant, et en prolongeant le contact entre le défunt et lés survivants, elle permet à ceux-ci de conserver du premier un souvenir plus pur et plus vivace, en même temps qu'en inspirant un respect plus profond pour les ancêtres, elle contribue à resserrer davantage les liens de la famille.
Le respect profond, la vénération que les Chinois ont pour les morts, constitue l'une de leurs qualités les plus remarquables. Ce sentiment n'est pas l'apanage d'une
classe; il est commun à toute la masse de la population. L'on ne peut toucher à une tombe ; il n'y a pas d'autorité qui puisse, à cet égard, avoir la force de lutter contre le sentiment public. C'est l'un des plus grands obstacles que l'on rencontrerait devant soi, si l'on voulait ouvrir des routes dans les pays qui en manquent, ou construire des chemins de fer. Ce respect du passé a été peut-être pour les Chinois une cause de faiblesse en arrêtant chez eux l'essor du progrès et en favorisant la routine, mais il a été aussi pour eux une cause de force, en mettant à labri de toutes les révolutions et de toutes les vicissitudes de la politique, les liens sociaux qui ont maintenu unis entre eux, depuis tant de siècles, tous les éléments de ce grand pays.
La cité chinoise, qui s'élève au milieu de la plaine sur la rive septentrionale du Min, à trois kilomètres de ce fleuve, en est séparée par un long faubourg, assez étendu sur le bord de l'eau, mais réduit, un peu plus loin, à une simple rue. C'est là que se concentre tout le mou« vement des affaires et des plaisirs. Au dessus du grand pont, s'étend sur la rive gauche le quartier que les Chinois, dans leur langage imagé, nomment Roua4iéoU'- Kièj le quartier des fleurs et des saules; c'est le rendezvous de la jeunesse dorée; là se trouvent les restaurateurs en renom, le Kouang-siu-léou^ entre autres, les théâtres en vogue et les personnes du demi-monde qui, fuyant la ville murée où il leur est défendu d'habiter, sont venues se réfugier dans ce quartier, où le monde des affaires, riche, ignorant et sensuel, forme le milieu le plus favorable à leur existence. N'allez pas surtout prendre au pied de la lettre l'épigraphe dont les Chinois décorent cette partie du faubourg; tout cela est au figuré; les fleurs^ ce sont les jeunes et gracieuses personnes aux vêtements de soie, aux lèvres de corail, au teint de lys, aux che-
veux de jais qui en font le plus bel ornement; les saules^ ce sont les jeunes comédiens qui, pour tenir sur le théâtre la place des femmes auxquelles la scène est interdite, dans un but de moralité bien mal atteint, si j*en juge par les conséquences, en ont, grâce au fard et à l'art du costumier, si parfaitement copié les manières et Tapparence, que Tillusion est complète, et que plus d*un s'y laisse parfois tromper.
En suivant la longue rue du faubourg pour se rendre à la porte sud de la ville, on passe en revue toutes les principales corporations de commerçants et d'industriels, groupés, — est-ce intention, est-ce hasard? — par quartiers. Après le marché au poisson salé, l'élément le plus important de l'alimentation populaire, dont l'odeur infecte blesse au loin l'odorat, on passe successivement devant les boutiques de drapiers, de bottiers, de chapeliers, d^ébénistes, de fabricants de laques et de vernis, de ferroniers, de chaudronniers, de bijoutiers en vrai et en faux, de dessinateurs, de modeleurs, de brodeurs etc.... Une foule affairée de portefaix et de chalands ne cesse d'encombrer les rues étroites et sales de ce faubourg ; on a hâte d'échapper à cette multitude bruyante et nauséabonde.
'Celte longue rue étranglée et embarrassée se prolonge jusqu'aux murs mêmes de la ville auxquels les maisons sont adossées, de sorte qu'on est tout surpris, au détour d'une rue, de se trouver en face de la porte, surmontée d'un haut donjon, et gardée par un poste de soldats. La principale rue de la cité est- encore bruyante et populeuse ; mais pour peu que Ton prenne l'une des voies latérales, il semble qu'on entre dans une ville qui n'a plus rien de commun avec celle qu'on vient de quitter. On en a bien décidément fini avec les boutiquiers, les chalands, les portefaix et les marchands de friture en plein vent;
les rues plus larges et plus propres sont désertes ; le silence n*est troublé que par le bruit des pas qui font résonner les dalles de granit, entre lesquelles pousse une herbe dont la vigueur indique que la circulation n'y est pas très-active. C'est dans ces quartiers tranquilles et aérés que vit la bourgeoisie lettrée, cette portion importante de la société Chinoise prés de laquelle il faut aller chercher ses exemples lorsqu'on veut parler de l'organisation, de l'esprit et des mœurs de cette société.
L'erreur d'un grand nombre de voyageurs a été d'ignorer ou de dédaigner ce grand corps; la plupart ont cru qu'il suffisait d'étudier les caractères et les mœurs des Chinois avec lesquels les Européens sont le plus généralement eu contact dans les ports, et d'étendre les résultats de cette étude à toute la population; ils n'ont pas songé que le commerce, le motif qui amène en Chine les quatre vingt dix neuf centièmes des Européens, ne pouvait attirer autour d'eux qu'une population mélangée de gens illettrés et grossiers, porte-faix, manœuvres ou courtiers, qui appartiennent aux classes inférieures de la société Chinoise, et d'après lesquels il est aussi ridicule de vouloir la juger, qu'il le serait de prétendre avoir un tableau exact de la société française, en se bornant à prendre pour types les habitants des faubourgs maritimes de nos grands ports de commerce. D'autres, se contentant de reproduire les renseignements qui leur étaient fournis par des personnes que leur situation met en rapport avec la classe offlcielle, sont tombés dans le défaut opposé, en donnant pour type de la société Chinoise le caractère orgueilleux et retors des' mandarins, toujours défiants, surtout lorsqu'ils sont en présence de personnages officiels étrangers,et en rendant la nation tout entière responsable des abus qui se sont introduits dans l'administration.
La bourgeoisie, cette classe moyenne en laquelle se ré-
sument toutes les forces vitales d*un pays, a été presque toujours négligée par les Européens. A part quelques missionnaires protestants et quelques rares membres du corps consulaire, la plupart des résidents étrangers, imbus des idées de supériorité de leur race et de leur civilisation, et mis en défiance parles représentants de la nation chinoise avec lesquels ils sont en rapport, ne cherchent pas à pénétrer davantage dans cette société et affectent, au contraire, pour elle et pour sa civilisation qu'ils ne connaissent pas, un souverain et orgueilleux mépris. De son côté, la bourgeoisie Chinoise, n'ayant, en sa qualité de classe lettrée, qu'une médiocre estime pour le commerce, et, ne voyant dans ces étrangers venus d'au delà des mers que des gens guidés par l'appât du gain et l'amour du négoce, ne se sent nullement attirée vers eux et, se renfermant chez elle, leur rend dédains pour dédains. De là résulte un antagonisme qui fait que chacun conserve ses préjugés réciproquement défavorables, et qu'on s'use de part et d'autre en accusations ou en récriminations violentes et mal fondées. La bourgeoisie Chinoise est cependant trés-hospitaliére; elle accueille le mieux du monde les rares étrangers qui, en apprenant sa langue et en se mettant au courant de ses usages, ont montré le désir d'entrer en relations avec elle.
Des circonstances toutes spéciales facilitèrent mes rapports avec quelques familles de la bourgeoisie de Fou« Tchéou. Ce que j'ai pu y voir ou y apprendre touchant les mœurs intimes et l'organisation intérieure de ces maisons m'a rempli d'admiration et de respect pour Tesprit de famille qui forme la base des institutions sociales dans ce pays. Le chef de la famille y jouit d'une autorité incontestée et profondément respectée, et il l'exerce paternellement sur tous ceux dont il a la charge. L'ordre patriarcal qui règne dans ces commu-
54 A TRAVERS LA CBI!f E.
nautés suffit pour maintenir Tharmonie «ntre leurs membres ; chacun contribue selon la mesure de ses forces, et sous la direction du père, à la dépense commune. Tandis que les hommes utilisent au dehors leurs connaissances ou leur industrie» les femmes s'occupent, sous Tautorité de. la mère, à tous les travaux d'intérieur. L'éducation des enfants et des petits-enfants y est entourée de la sollicitude la plus vigilante, et tout ce petit monde donne l'exemple de la concorde et de l'union la plus parfaite.
Pour pouvoir abriter autant de personnes les maisons Chinoises doivent être très-spacieuses ; en y joignant les cours et les jardins intérieurs, indispensables dans un pays où la chaleur de l'été se fait très-vivement sentir, et en tenant compte de cette particularité que les maisons n'ont pas d'étages, on comprend qu'elles doivent couvrir une surface quelquefois considérable. Tant que vit le chef de la famille, tous les enfants, quel que soit leur âge, continuent d'habiter sous le toit paternel, à l'exception des filles qui, le jour àe leur mariage quittent la maison où elles sont nées pour aller habiter avec la famille de leur époux. Quant aux garçons,*leur mariage n'a d'autre effet que d'augmenter le nombre des membres de la communauté ; il n'est pas rare de rencontrer sous le même toit des représentants de trois, quelquefois de quatre générations successives. Cela se comprend d'autant mieux qu'en Chine on a l'habitude de marier les enfants de très-bonne heure ; il n'est pas extraordinaire qu'un garçon de vingt à vingt-et-un ans soit déjà marié et le plus souvent père de famille ; cette coutume excellente a pour effet de créer de bonne heure aux jeunes gens un intérêt à l'intérieur de la maison, et, en les détournant d'aller chercher au dehors des distractions nuisibles, elle leur inculque l'amour de la famille et élève le niveau de la
LA VILLE DE POU-TCIÎfOU. 55
moralité générale. La vie en commuti, qui assure à tous les moyens (Inexistence, écarte* le' seul obstacle sérieux qui pourrait s'opposer à ces unions* précoces, et auquel on se heurterait infailliblement dans une société telle que la nôtre.
La bonté paternelle avec laquelle s*exerce Tautorité du chef de famille en fait supporter facilement le joug; chacun l'accepte .sans se plaindre et sans songer à s'en affranchir; pendant tout le cours de^mon séjour en Chine, je n'ai jamais entendu exprimer la moindre plainte à ce sujet. Les aînés de la famille sont les premiers à donner si Leurs cadets et à leurs enfants l'exemple de la subordination et du respect ; j'ai vu un fils de plus de quarante * ans attendre, debout devant son père, que celui-ci l'eût invité à s'asseoir. Ce vieillard était l'un des hommes les plus honorables qu'il fût possible de rencontrer ; sans occuper aucune fonction publique, il jouissait dans tout le voisinage d'une grande considération ; la régularité de sa vie et sa longue expérience lui avaient valu une réputation de probité et de sagesse justement méritée. Cette réputation suscita un jour une démarche aussi honorable pour celui qui en fut l'objet que pour celui qui la fit.
Lorsque le Vice-roi Tsô, dont j'aurai occasion de parler plus longuement ailleurs, vint prendre possçgsion de sa vice-royauté dont le siège était à Fou-Tchéou, il voulut se mettre en rapport avec les plus notables habitants de la ville. Ayant entendu parler du vieillard dont il est ici question, il lui fît adresser un message dans lequel il l'informait que, la voix unanime de ses concitoyens le désignant comme l'un .des plus dignes et des plus sages, il serait heureux de le voir et de s'entretenir avec lui ; il l'invitait en conséquence à se rendre à son ya-men. Celui à qui s'adressait le message fît répondre que sa réputa-
lion ayant été surfaite, c*était un beaucoup trop grand honneur pour un petit personnage comme lui, d'êti^e appelé au conseil d'un Vice-roi. Au reçu de cette réponse, celui-ci pensa qu'il avait manqué aux égards dus à la vieillesse, en invitant un homme déjà âgé, à se déranger sans lui faciliter ce déplacement ; immédiatement, il donna l'ordre qu'on retournât le chercher dans sa chaise officielle décorée extérieurement, des insignes distinctifs de la plus haute autorité provinciale, et que, seuls, ont le droit d'employer les mandarins du plus haut rang. Devant cette insistance, le vieillard ne crut pas pouvoir décliner plus longtemps Tinvitalion qui lui avait été faite ; mais, renvoyant vide la chaise officielle dans laquelle sa modestie lui interdisait de monter, il s'achemina vers le ya-men dans une simple chaise de louage. Le vice-roi Tsô fut tellement satisfait de son entrevue avec ce vieillard, qu'il en conçut pour lui la plus grande estime et la plus vive affection et qu'il continua d'entretenir avec lui les relations les plus amicales . Cette petite scène m'avait vivement frappé quand elle me fut racontée. Tant de sollicitude et de déférence de la part d'un Vice-roi vis-àvis d'un simple administré, d'une situation de fortune trés-modeste, qui n'avait pour lui que l'autorité morale que donnent la pureté de la vie et la pratique de la sagesse, tant de modestie de la part d'un homme qu'aurait pu enorgueillir la recherche d'un si haut fonctionnaire, ce sont là de ces vertus républicaines dont il est curieux de voir une monarchie donner l'exemple, et qu'il n'est pas rare de voir cultiver dans un pays dont on s'est plu à peindre le gouvernement sous les couleurs du despotisme le plus absolu.
On a fait souvent aux classes lettrées de la Chine le reproche d'être enracinées dans la routine et de se refuser sans examen à toute ei^pèce de progrès. Ceux qui ont fait
Uq lettré.
ce reproche à la bourgeoisie Chinoise ne la connaissaient pas. Elle esl, comme toutes les bourgeoisies du monde, conservatrice, c'est-à-dire qu'elle n'a ni l'emportement ni les enthousiasmes irréfléchis de la jeunesse, et qu'avant de modifier quelque chose, elle veut savoir d'abord ce qu'elle mettra à la place. On trouve dans ses rangs des gens qui ne se refusent nullement à reconnaître les abus criants qui se sont introduits dans l'administration de l'empire, et la supériorité réelle qu'à certains égards, au point de vue militaire et industriel surtout, la civilisation Européenne a sur la leur. Hais comme ils ne manquent pas d'intelligence, ils n'ont pas tardé à comprendre qu'il y a, entre toutes les conditions d'existence d'une société, une sorte de solidarité qui force, lorsqu'on en modifie quelques-unes, de modifier toutes les autres en même temps, et qui, aux avantages d'un certain progrès, doit mêler par compensation bien des inconvénients. Depuis qu'ils ont été violemment mis en contact avec les nations de l'Occident, les Chinois se tiennent au courant de ce qui les concerne; ils savent quelles sont nos défaillances et nos agitations; ils n'ignorent pas nos déchirements intérieurs, et à ceux qui viennent leur vanter l'excellence de la civilisation Européenne ils répondent avec un sourire de bonhomie :
« 11 est vrai, vous avez des inventions merveilleuses ; « vous avez des navires qui marchent sans le secours* « du vent, des canons qui atteignent sûrement un but « si éloigné qu'il est difficile de le voir; vous avez chez « vous, nous dit-on, des voitures trainées par un dragon « de feu qui vont aussi vite que le vent, des fils mysté- « rieux qui conduisent la pensée à travers les mers et « les continents avec la rapidité de l'éclair. Certes, « pour toutes ces choses vous disposez d'une puissance « égale à celle des dieux; mais, en revanche vous vivez
58 A TRAVERS LA CIIIÎÏE.
f dans une société agitée, fiévreuse, ou les préoccupaa lions intelligentes n'occupent qu'une place toute setf condaire, où les liens sociaux n'existent pas. Chez « vous tous les degrés sont confondus ; le fils, à peine « sorti des langes, se moque de son vieux père ; la femme, (( émancipée, ne se soucie pas de son époux ; et courant « toujours après un bonheur qui vous fuit, vous finissez a par tomber épuisés, croyant avoir vécu, et n'ayant fait « que vous agiter dans un désordre stérile. Pour échapper « aux tourments qui vous rongent, à l'ennui qui vousdé- « vore, vous cherchez à vous étourdir dans l'ivresse de a plaisirs vains et bruyants qui usent autant votre santé « que votre intelligence. Vous ne savez pas comme nous « jouir en paix des bienfaits d'une vie calme et tranquille; « vous ne savez pas goûter les joies pures de là vie de face mille ; et vous venez nous engager à échanger notre état « de repos et de quiétude : contre quoi ? Avez-vous quelque « chose de défini, quelque chose de stable à nous présen- « ter? Non, vous-mêmes, qui êtes perpétuellement en proie « à des bouleversements périodiques, vous ne savez pas où « vousallez. Gommentpourriez-vousnous indiquer quelque « chose de précis? Vous nous parlez de liberté ; mais vous « nous donnez de singuliers exemples de la façon dont « vous la pratiquez. Au nom de cette liberté dont vous nous « vantez les bienfaits, vous nous forcez à coups de canon à • vous recevoir chez nous, à accepter votre opium, un a poison qui décime notre population, à souffrir en silen- (( ce les difficultés que vos missionnaires suscitent à notre « gouvernement. Mais nous sommes plus libres que vous» « cor nous sommes tolérants, tandis que l'intolérance et <( l'esprit de domination sont dans le fond même de votre « tempérament et de voire caractère. Vous parlez de « droit; mais il est de notre côté; et lorsque vous êtes ré* i duits au silence et que vous n'avez plus rien à répondre
« à nos arguments, vous invoquez la force. C'est le moyen « le meilleur et le plus sûr d*avoir toujours raison, mais « non le plus juste. Vous ne nous faites pas illusion; ce a n*est pas le désir de nous être utiles, mais bien le soin « de vos intérêts qui vous attire chez nous; permettezii noudy comme vous, de prendre soin des nôtres. Quant « à votre religion, elle peut être excellente ; mais com- « mmit pourrions-nous avoir confiance dans la parole (( de vos prêtres, en voyant les querelles et les divergen- « ces d'opinion qui les divisent journellement ? Nous som- « mes trop prudents pour vouloir courir les aventures à « votre suite ; laissez-nous vivre en paix, et ne venez pas ({ nous vanter des biens dont vous ne possédez que l'ap- « parence et que nous ne vous envions pas. »
Tout en opposant de pareilles raisons à ceux qui voudraient voir la Chine se transformer et entrer résolument dans la voie de ce qu'ils appellent le progrès, les membres intelligents de la bourgeoisis chinoise ne méconnaissent pas que les guerres de 1840 et de 1860 ont créé à leur pays l'obligation d'apporter certaines modifications à leur organisation administrative, financière et militaire, et à perfectionner leurs moyens de défense. Mais c'est en gémissant qu'ils reconnaissent cette nécessité, car les Chinois, nation pacifique avant tout, ont une profonde horreur de la guerre ; enfin, ils croient qu'il n'est possible de procéder à ces réformes que progressivement, de manière à n'apporter aucun trouble dans leur état social. C'est ce que j'ai entendu souvent exposer avec autant de bon sens que de raison, m'étonnant de trouver autant de patriotisme éclairé, autant de prévoyance intelligente dans une classe que j'avais toujours vu représenter comme le type accompli des plus mauvaises qualités de la race Chinoise.
Le vieillard dont j'ai déjà parlé, était un des plus clairvoyants parmi ses compatriotes; depuis longtemps, il avait
eu connaissance de quelques-unes de nos découvertes scientifiques les plus importantes, il avait été frappé parle caractère merveilleux de ces inventions, et se mettant en rapport avec un missionnaire protestant, il s*en était fait expliquer Fesprit, et répéter les principales expériences à Taide de quelques appareils qu41 avait prié son nouvel ami de lui faire venir d*£urope. Ayant été pendant quelque temps mandarin militaire, il connaissait trop bien les vices des classes officielles pour permettre à ses enfants d'y entrer. Fort instruit lui-même, il avait tenu à ce que leur éducation fût très-soignée, mais il ne voulut jamais consentir à leur laisser passer les examens qui auraient pu les conduire aux fonctions publiques. Guidé par les conseils de son ami, le missionnaire protestant, il avait tiré parti de la connaissance du covypoXy et son fils aîné, initié à Tart de la vaccine par ce procédé, avait fini par être appelé partout où il se trouvait quelqu'un à mettre à l'abri des atteintes de la petite vérole; un autre de ses fils dirigeait une magnanerie dont les produits, de la meilleure qualité, étaient bien connus des marchands de soie. Jugeant enfin de l'utilité, de jour en jour plus grande, qu'il y aurait pour son pays à s'affranchir de l'intermédiaire obligé de ces interprètes bâtards, recrutés jusqu'alors parmi les domestiques et les courtiers illettrés, cette plaie des relations des Chinois avec les Européens, il avait fait apprendre à d'autres de ses enfants les sciences et les langues de TEurope les plus importantes. Je n'ai jamais vu tableau se rapprocher davantage de l'idéal du bonheur domestique que celui que présentait cette maison.
La ville de Fou-Tchéou ne se fait pas remarquer par l'élégance de ses constructions; les monuments y sont rai'es ; seuls, les Ya-men des autorités principales, disséminés dans les différents quartiers, et quelques temples
méritent de fixer Tattention. Près deia porte du sud, s'élèvent, dans rintérieur de Tenceinte, deux tours à étages que Ton aperçoit de très-loin; près d'elles on a installé une fabrique de poudre. Les murs de la ville, percés de sept portes couronnées de donjons, comprennent dans leur enceinte deux collines, celle de la Pierre noire, pierre miraculeuse, tombée, dit-on, du ciel, et celle des Neuf génies. Ces collines sont couvertes de petits temples consacrés à Bouddha, dont le Consul d'Angleterre a réussi à se faire céder quelques-uns qu'il a transformés en nciaison de plaisance, où il vient, pendant les chaleurs de l'été, chercher la fraîcheur qui a fui le fond de la vallée.
Le quartier le plus habituellement visité par les Européens est celui qu'ils désignent sous le nom de rue des curiosités. Là sont réunis une vingtaine ou une trentaine de marchands de bric-à brac ; on trouve dans leurs boutiques toutes sortes de bibelots, porcelaines, bronzes, laques, craquelés, cloisonnés, jades, etc. Mais il faut avoir une certaine connaissance de ces objets pour les estimer à leur juste valeur, et ne pas se laisser duper. Les marchands, de vrais roués, savent exploiter avec un art surprenant les désirs irréfléchis des Européens nouveauvenus qui ne sont pas encore assez familiarisés avec les habitudes du pays pour se tenir sur leurs gardes et marchander avec sang-froid. Il faut apporter d'autant plus de prudence dans ces négociations que les Chinois imitent parfaitement le vieux et qu'on peut très-facilement s'y laisser prendre. Ces marchands surfont, en outre, leurs prix d'une manière dérisoire ; l'un d'eux me proposa un jour un brûle-parfums qu'il voulait me vendre quatre cents francs ; avec un peu de patience, je finis par l'avoir pour soixante-quinze. Mais ce n'est, comme chez nous» que par occasion, que l'on trouve chez eux des objets
6S A TRAVERS Lk CHINE.
d'une valeur réelle, à des prix raisonnables. Les Chinois de la classe aisée sont eux-mêmes très-collectionneurs, et comme ils connaissent beaucoup mieux que nous les objets qui ont du prix, ils font sur ce terrain une con- €urrence facile aux Européens^ et ne laissent à ces derniers que bien peu de choses à glaner. Je laisse à penser dès lors ce que peuvent valoir tous ces arrivages de Chine dont, depuis quelque temps, la France est inondée. Les Chinois se moqueraient bien de nous, s*ils pouvaient voir l'engouement frénétique qui s*est emparé de la population parisienne pour ces curiosités de camelote, qui font la joie des familles et le bonheur des magasins de nouveautés.
Dans Tun des coins les plus tranquilles du quartier méridional de la ville de Fou-Tchéou, et à peu de distance des remparts, se trouve le collège Impérial. Il n'existe pas d'autre analogie que celle du nom entre celte institution et celles que nous désignons de la sorte chez nous. Bien que les études littéraires et philosophiques soient tenues en grand honneur en Chine et qu'elles y constituent la base indispensable pour s'élever aux emplois publics, l'enseignement n'y est point donné dans des établissements tels que ceux que nous possédons. Les gens riches prennent chez eux, pour diriger Finstruclion de leurs enfants, des précepteurs qui font, pour ainsi dire, partie de la famille, et y occupent une place fort honorable et fort considérée. Ceux qui ne peuvent faire cette dépense envoient leurs enfants chez des professeurs libres qui réunissent chez eux, pendant la journée, un certain nombre de jeunes élèves. 11 n'y a presque pas de villages en Chine, où il n'existe une école de la sorte dans laquelle les enfants apprennent au moins à lire et à écrire les caractères nécessaires aux besoins de la vie courante, et où ils reçoivent des notions sur la morale, la littérature
et rhistoire de leur pays. Bien que les honoraires des professeurs ne soient pas fort élevés, leur profession est très-estimée ; le maître est toujours considéré par ses élèves comme un second p^re, et ce respect se traduit dans les relations publiques et privées par des actes effectifs, dont personne ne pourrait s*afiranchir sans encourir la réprobation générale. De «elte manière, les enfants, tout en recevant une instruction mise en rapport avec leur condition sociale, ne cessent pas de participer à la vie de famille, échappant ainsi à l'action dissolvante et démoralisatrice de l'internat, cette plaie de l'éducation dans nos sociétés civilisées. Quant au collège, bien qu'il soit pourvu d'un corps de professeurs hiérarchiquement constitué, il n'est pas destiné à l'enseignement, et cependant, par son but comme par son organisation, il contribue à entretenir l'émulation parmi les jeunes gens et à soutenir le niveau des études. Tous les mois, les étudiants qui le désirent, sont conviés à prendre part à une composition dont le texte est fourni par les professeurs du collège ; ceux qui ont le mieux réussi, reçoivent, à titre de récompense et d'encouragement, une gratification pécuniaire. L'institution est excellente, mais elle est incomplète ; il est évident que l'ouverture de cours publics fortement organisés, comme le sont ceux de nos établissements d'enseignement supérieur, contribuerait beaucoup à rendre plus d'éclat et de faveur aux travaux littéraires, historiques et philosophiques qui sont un des titres de gloire de la Chine, mais qui auraient besoin de recevoir, aujourd'hui, une nouvelle impulsion, destinée à leur rendre l'originalité qui commence à leuf manquer.
Tout ce qui touche à l'instruction est entouré, en Chine, d'un profond respect, garanti par des institutions qui n'ont rien d'analogue chez nous. J'avais souvent remarqué dans
64 A TRAVERS LA GUIKE.
la ville de petites constructions en briques décorées avec soin, et percées sur une de leurs faces d*une ouverture basse et étroite; si l'intérieur n'en avait été complètement vide et noir, j'aurais été tenté de les prendre pour de petites chapelles ou pour quelques-unes de ces constructions votives dédiées à l'une des innombrables divinités du panthéon Chinois qu'on rencontre si fréquemment dans les campagnes ou dans les villes de Chine. J'avais souvent vu s'arrêter devant ces dimiimlifs de temples des hommes chargés de deux grands paniers, fermés par des couvercles, et suspendus aux extrémités d'un bambou qu'ils portaient sur l'épaule ; j'avais été vivement intrigué de voir collé sur chacun de ces paniers un papier rouge qui portait Tins* cription suivante : a Société des vieux manuscrits . » Puis j'avais vu ces hommes poser leurs paniers à terre , en tirer une quantité de vieux papiers, les introduire dans le petit temple et y mettre le feu. Je ne manquai pas d'aller aux renseignements et de m'enquérir de la destination de ces petites constructions et des fonctions des hommes aui grands paniei's.
Voici comment peuvent se résumer les renseignements que j'ai pu recueillir et l'opinion que professent les Chinois au sujet du respect dû à l'écriture :
— Employer les vieux papiers manuscrits à un usage vulgaire serait, disent-ils, commettre une mauvaise action. L'écriture est chose trop respectable pour qu'on là traite avec un pareil sans-gêne. Les caractères que nous apprenons à tracer avec le pinceau nous sont venus du ciel. 11 y a plus de quatre mille six cents ans, le divin Fou-I vit sortir des eaux du Fleuve jaune un cheval-dragon miraculeux sur le dos duquel étaient tracés des signes mystérieux. Ce fut pour lui comme une révélation ; son esprit, frappé par cette apparition surnaturelle, retint la forme de ces signes , et sa vaste intelligence aidant, il parvint à les
combiner entre eux de manière à former les premiers caractères de récriture. Comment pourrions-nous ne pas avoir un profond respect pour des choses qui ont une origine aussi merveilleuse ? Ces mêmes caractères n'ontils pa« servi d'ailleurs à exprimer les idées les plus nobles, les plus élevées , les plus poétiques? Et montrer du mépris pour eux, ne serait-ce pas en montrer également pour les philosophes, pour les grands écrivains que nous admirons , qui en ont fait usage comme d'intermédiaires pour transmettre leur pensée jusqu'à nous ? Avant Fou-I , les hommes n'avaient pas d'autre moyen de fixer leurs idées que d'employer des cordons sur lesquels ils faisaient des nœuds • Quel bienfait que celui de l'invention de l'écriture ! Que de services n'a-t-elle pas rendus à l'intelligence humaine, alors si bornée, et dont aujourd'hui nous nous montrons si fiers ! En professant une profonde vénération pour tout ce qui touche de près ou de loin à l'instruction , nous enseignons au peuple à respecter les principes qui servent de base à notre organisation politique.
Dans ce but, un grand nombre de sociétés se sont formées pour empêcher la profanation des vieux papiers couverts d'écriture . Elles ont à leurs gages des hommes, qui sont chargés d'aller de maison en maison recueillir les manuscrits devenus inutiles, ou de ramasser dans les rues ceux que des impies pourraient y avoir jetés. Ces hommes vont ensuite les brûler dans des fours consacrés à cet usage. Les cendres en sont recueillies avec soin, et lorsqu'il y en a une quantité suffisante, on va les noyer solennellement dans le fleuve qui les emporte jusqu'à l'Océan. C'est par de semblables traditions que le respect pour les choses de l'intelligence se transmet de génération en génération sans rien perdre de sa force.
Les Chinois ne peuvent se défendre d'un étonnement mêlé d'indignation en voyant avec quel mépris les Euro-
péens traitent leurs vieux papiers. Des hommes qui respectent assez peu récriture pour la souiller par les usages les plus immondes, ne peuvent être, à leurs yeux ,que des barbares.
— Gomment pourrions-nous croire que les Européens aienl, comme nous, un sincère amour de la littérature, disent-ils encore, alors que nous les voyons traiter leurs vieux papiers avec un sans-façon qui choque autant nos idées et qui nous paraît si peu respectable? Personne chez nous n'oserait agir ainsi ; car le ciel, dans son cour roux, ne manquerait certainement pas de punir de leur impfété, les profanateurs de récriture, en les rendant imbéciles ou aveugles. Que sert, en effet, l'intelligence ou la vue à ceux qui se rendent aussi indignes de les posséder et qui n*en savent pas faire meilleur usage que des animaux?
C'est là ce qu'enseignent une foule de petits livres mis entre les mains des enfants et répandus dans les classes populaires.
Malgré la forme superstitieuse qui l'enveloppe, ce culte pour les signes extérieurs, auxiliaires matériels indispensables de rintelH^ence,ne laissa pas de me frapper.G'est ainsi,que,pre8(q[uë à chaque pas,on rencontre en Chine dès coutumes populaires qui ne semblent, au premier abord, inspirées que par une grossière superstition, mais qui ont pour fondement des idées philosophiques d'une grandeur morale incontestable.