‹ À travers la ChineChapitre 7 sur 44 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Le quartier Mandchou. — Une revue militaire. — Les rues et les boutiques. Le luxe. — Les femmes chinoises. — Les épouses'lé^itimes et les concubines. — La vente des enfants. — L'infanticide. — Les arroyos et les sources thermales. — La vallée supérieure du Min. — Les chasseurs chinois. — Rou-Tiep. — Minerai de fer et forges chinoises. — Le temple de Yong-Fou.

Les remparts qui avoisinent le collège, d'une construo tion déjà très-ancienne, sont en fort mauvais état; on les a laissé se dégrader sans y faire aucune réparation, détournant, sans doute, l'argent destiné à*letir entretien, pour l'appliquer à des besoins moins urgents.. Tels quels, ils seraient cependant encore suffissints pour.of^poser une résistance' sérieuse à des bandes dc^ rebellés mal armées et mal organisées ; maïs les solda* Ïartares-Mandchoux qui en ont la garde, auraient bien du maljà les défendre, avec succès, contre un ennemi mieux équipé. Ces soldats habitent avec leurs familles un quartier spécial situé à rOrîent de la cité. Aussitôt qu'on y entre on ne tarde pas à s'apercevoir qu'on a quitté la ville Chinoise ; le type des hommes est plus accentué et plus énergique, et les femmes, dont aucune n'a les pieds mutilés, sont toutes vêtues

de longues robes blanches bordées de r oir qui descendent jusqu'à terre.

Le jour où je visitai ce quartier, il était le théâtre d*une animation extraordinaire ; on ne voyait dans les rues que des hommes en uniforme courant affairés de côté et d'autre, portant arcs et flèches, ou faisant jouer la batterie .de qudque vieux fusil à mèche ; c'était jour de revue et d'examen militaire pour la garnison de Fou- Tchéou. La revoe avait lieu en dehors de la ville dans une grande plaine préparée pour ces sortes de solennités. Je me laissai guider par le flot de population qui se dirigeait vers le Chai^p-de^fars. Les exercices militaires et les différentei épreuves de l'examen étaient déjà commencés lorsque j'y arrivai. Au milieu de la plaine s'élevait un simulacre de fortification percé d'une porte, en toile peinte que supportaient quelques piquets fichés en terre. A l'une des extrémités du terrain , un élégant pavillon, servait de tribunal aux juges du concours. Us étaient tous là en costume officiel, et présidés par la plus haute autorité militaire de la province, le Tchiang- Kûn ou général Tartare qui était assis au centre de la galerie, devant une petite table. L'aspect de ce tribunal militaire était très-imposant. La longue robe des mandarins et les différents accessoires de leur costume ont un cachet de salennité frappant ; la nature de Tétoffe, la forme du vêlement né manquent pas de souplesse ni d'élégance; l'ornementation en est sobre : point de couleurs criardes, assez de broderies pour égayer l'œil, pas assez pour surcharger ni écraser le costume; en un mol, il n'y a là ni clinquant ni colifichets. Rangés debout en demi-cercle autourdugénéralTartare dans l'attitude d'une gravité respectueuse, se présentent d'abord les officiers de la garnison derrière lesquels se presse sans bruit, une foule de domestiques et de soldats tout prêts à obéir au moindre signe.

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Archers chinois.

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Les exercices sont nombreux et variés. Je vis successivement les candidats parcourir au galop de leur cheval une distance déterminée, tandis que, pendant la durée de cette course, ils chargeaient et déchargeaient plusieurs fois leur vieux fusil à mèche contre un ennemi imaginaire. L'aisance, la rapidité de la manœuvre, la tenue du cavalier et son habileté à diriger son cheval sans le secours des mains, sont les principales qualités mises en relief par cet exercice. Dans une autre série, le fusil à mèche était remplacé par l'arc et les flèches qu'il s'agissait de décocher à des buts fixes placés de distance en distance le long de la piste. Plus tard, je vis exécuter des tours de voltige sur un cheval au repos. Malgré l'attirail militaire qui accompagne ces exercices, ils ne produisent guère d'autre impression que celle d'une fantasia brillante, exécutée sur un champ de parade. On y sent trop l'apprêt pour des circonstances particulières, et l'on n'y voit pas assez dominer le sentiment réel des choses de la guerre.

Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les rues de la ville, à part une ou deux des voies les plus importantes, sont peu fréquentées; chacun vit chez soi; on ne sort que pour ses affaires, non pour flâner; rien, du reste, même dans les quartiers commerçants ne pourrait flatter la curiosité des oisifs. On n'y voit point aux boutiques ces étalages brillants qui contribuent tant à [a décoration des villes européennes ; les magasins n'ayant pas en Chine de devanture close comme les nôtres, Jes marchands, probablement pour soustraire leurs marcbandises à la poussière, les tiennent presque toutes renfermées dans des tiroirs ou dans leurs arriére-boutiques ; une enseigne et quelques rares échantillons mis en montre composent tout le sacrifice que les boutiquiers jugent à propos de faire à la réclame. L'aspect

général de la ville y perd sans doute du diarinc vi de la séduction, mais cette simplicité même présente un grand avantage. Elle n'invite pas au luxe, et n* excite pas, dans les classes pauvres, ces convoitises dangereuses que fait naître, chez nous, la vue de toutes les richesses étalées sous les yeux des passants. En cela, encore, les Chinois ont montré ime grande prudence et une grande sagesse; ils ont compris que, pour vivre content de son sort, il ne faut pas être tenté, en voyant étaler à chaque instant, sous ses yeux, les magnificences insolentes et fastueuses de plus riche que soi ; ils ont compris que le luxe et l'ostentation senties pires ennemis de Tordre social; et, pour sauvegarder leur paix intérieure, ils ont banni de chez eux ces vanités mondaines, qui ne procurent que des satisfactions puériles ou malsaines, et qui sont la source de tant de ruines , de démoralisation et de désordres. En dehors de la classe officielle, qui, pour imposer à la multitude, a besoin d'être entourée d'un certain apparat, la simplicité forme la principale règle de conduite de la bonne société ; des vêtements de coton bleu, bien, rarement de soie, constituent rhabillement ordinaire, et suffisent aussi bien aux favoris de la fortune qu'à ceux dont l'existence est plus modeste. Personne ne cherche à éclipser son voisin par l'étalage d'une parure recherchée; les gens sensés laissent aux parvenus le ridicule de faire parade de leur fortune et de leur mauvais goût, bien assurés que les manières et l'éducation suffiront pour établir entre les uns et les autres une barrière infranchissable. Si , au contraire de ce qui se fait souvent ailleurs, les Chinois ne mettent pas tout leur avoir sur leur dos, ils ne se refusent pas, dans leur intérieur, tout le confort désirable, et même, dans les maisons riches, un certain luxe, celui qu'autorise un sage emploi de la fortune. Mais ce luxe intérieur, res-

treint à la vie privée, n'offre plus le danger d*exciter les convoitises des masses* populaires dont il évite judicieusement de braver les regards.

Cette absence de luxe extérieur est une conséquence du défaut de participation des femmes à la vie publique. Les Chinois réservent pour la vie intime tout ce qui peut flatter Tceil, la vanité ou la curiosité de leurs épouses ou de leurs filles; car elles tiennent autant de place au foyer domestique qu'elles en occupent peu dans les relations sociales. Tout invisibles qu'elles sont dans leur retraite, on peut cependant, à mille petits détails de In vie commune, constater qu'elles existent et les connaître parfois presque aussi bien que si Ton pouvait les fréquenter d'une manière assidue.

J'ai bien souvent, dans les maisons où j'ai été admis, entendu derrière les portes des chuchotements, des frôlements significatifs qui m'indiquaient que j'étais de la part des dames du logis l'objet d'un examen curieux; je me serais rendu coupable d'inconvenance si j'avais eu l'air de m'en apercevoir. Quant à leurs maris, ce serait leur faire une grave impolitesse que de leur adresser la moindre question à leur sujet; tant qu'elles sont jeunes on doit ignorer, fussent-elles malades, qu'elles existent; lorsqu'elles ont atteint un âge respectable, peut-être les questions deviennent-elles un peu moins indiscrètes. Cependant, en ma qualité d'étranger, de barbare, je me suis permis quelquefois d'adresser des questions qui n'eussent jamais trouvé place dans la bouche d'un Chinois bien élevé. Si les maris ne parlent jamais de leurs femmes, le public du voisinage ne manque cependant pas d'être informé de ce qui les concerne; il y a d'abord les amies qui s'empressent de faire part à leurs propres époux de ce qu'elles ont vu et entendu dans les visites qu'elles ont rendues, et les amis ne se croient pas tenus

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sur le compte d*autnii à la même discrétion fue les intéressés; il y a aussi les domestiques, bonnes^ cuisinières ou femmes de chambre qui ne se font pas faute de raconter au dehors les moindres incidents qui se produisent dans le gynécée. Il se forme donc par ces moyens indirects, sur les habitantes invisibles de l*appartemeut des femmes, une sorte de notoriété publique qui fait que Ton est aussi bien renseigné sur leur âge, leur beauté, leur caractère, leurs qualités et leurs défauts que si on pouvait les voir. De ces renseignements on peut tirer de puissantes inductions sur le sort des femmes, et se convaincre qu'il n*est point aussi misérable qu'on a voulu nous le faire croire ^

Après la claustration des ftmmes, ce que Ton a le plus reproché aux Chinois, c'est la polygamie, sans s'apercevoir que la facilité des mœurs modernes tolérait chez nous que l'on fit, en secret, ce que nous les blâmions de faire ouvertement. Elle est, du reste, beaucoup moins répandue, en Chine, qu'on ne s'est plu aie représenter. Elle n*existe guère que chez les gens très-riches, et plus particulier rement, dans cette classe d'enrichis que la fortune commerciale a tirés d'un rang inférieur, et dont l'existence fastueuse ne peut racheter ni l'ignorance ni les instincts sensuels et grossiers. 11 n'y a dans les familles chinoises qu'une femme légitime; c'est à celle-là qu'échoit le titre d'épouse et la considération qui est due à ce rang. Une seule circonstance autorise les hommes respectables à prendre une seconde femme. Les Chinois considèrent comme une calamité pour un homme de n'avoir pas un héritier de son nom et de sa fortune pour lui fermer les yeux et pour accomplir les cérémonies prescrites devant son cercueil; plus ils ont de garçons, plus on les regarde

* M. MedhuTst, consul d'Angleterre à Shang-ha!| auteur de Forei^ gner in far Cathay, exprime la même opinion.

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comme favorisés du ciel. Si donc une femme n'a pas eu de fils, plus encore, si elle a été complètement stérile, son mari, arrivé à Tâge mur, considère comme de son devoir de prendre, s*il en a le moyen, une seconde femme qui puisse lui donner riiérilier qu'il n'a pu avoir de la première. Celle seconde femme sort presque toujours d'une classe inférieure; il serait très-difficile de trouver un père de famille appartenant à la classe moyenne qui consentit à donner sa fille comme seconde femme. Celleci, revêtue d'un titre spécial quin*est pas celui d'épouse, occupe, dans la maison, une position subordonnée, quoiqu'entourée d'une certaine considération ; elle est plus qu*une servante, un peu moins qu'une épouse légitime. Ces femmes, qui, en somme, ont trouvé dans ces mariages de seconde main, un moyen d'élever leur condition et qui obtiennent, en définitive, dans la nouvelle maison où elles habitent, plus de considération et de confort qu'elles n'en avaient dans la maison paternelle, ne peuvent se plaindre de la situation qui leur est faite.

Au moins, sont-elles plus heureuses que les pauvres filles vendues par leurs parents à des femmes indignes qui font profession de les exploiter à leur profit. Celles-là sont réellement de pauvres esclaves dont le sort est détestable ; quelques-unes préfèrent à la honte de cette vie dégradée le repos et la liberté éternels que donne la mort. Les autres n'ont point ces instincts vicieux qui rendent si repoussantes les prostituées de nos pays civilisés. Si le métier qu'on leur fait faire n'est pas honnête, elles n'en conservent pas moins des sentiments naïfs et une sorte de pudeur que l'on ne s'attend pas à rencontrer chez; ces abandonnées. En Chine, c'est la misère, non pas le vice, qui engendre la prostitution. Les familles de la plus basse condition, pauvres et chargées d'enfants, succombent souvent sous l'obligation trop lourde de les

élever, et bon nombre de filles sont alors vendues par leurs parents; les uns, préoccupés de leur avenir, ne les vendent qu*à dès familles honorables qui proOtent de ce moyen de se procurer à peu de frais la future épouse de leur fils ; 4*autres, que tourmente moins le souci de la moralité, n^ voient que la somme d*argent qu'on leur offre, et livrent leur enfant au premier-venu sans éprouver le moindre scrupule sur le sort qui lui est réservé. Ce sont presque toujours les filles qui font Tobjet de ces tristes marchés. Les garçons étant considérés comme une source de richesse pour les familles qui en sont gratifiées, ne sont vendus que très-rarement, et il faut que leurs parents soient réduits à la dernière extrémité pour qu*ils consentent à s'en séparer.

Quelque déplorable que soit la coutume de vendre les filles, elle sauve cependant la vie à bon nombre de pauvres petits enfants que leurs parents ont plus d'intérêt à élever pour en tirer plus tard une somme d'argent plus ou moins considérable, que de les tuer au moment de leur naissance.

On a, cependant, accusé les Chinois de pratiquer l'infanticide dans une large proportion. Certes, je ne crois pas qu'il y ait un pays au monde qui puisse, malgré Tétat de civilisation le plus avancé, se vanter d'avoir complètement extirpé de son sein cette plaie hideuse. On a beaucoup discuté sur ce sujet sans pouvoir s'entendre parceque les discussions manquaient de base; on n'a pas de chiffres exacts ; on n'a que des estimations enflées ou réduites suivant les passions ou les intérêts des uns ou des autres. Quant à moi, mon attention n'a jamais été attirée, pendant un long séjour en Chine, par la fréquence des infanticides et je crois, dans tous les cas, vu le chiffre énorme de la population de ce pays, qu'il pourrait sans désavantage supporter la comparaison avec tel pays de

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TEurope que Ton voudrait ^ J*ai traversé la Chine, de part en part, et dans ce long trajet il ne m'est pas arrivé de voir un seul cadavre d'enfant abandonné. Si des voyageurs ont pu parfois en apercevoir sur la rivière de Canton, c*étaient les corps de pauvres petits morts abord des sampans, et dont les parents trop pauvres pour faire la dépense de l'acquisition d'une tombe, avaient préféré leur donner pour linceul les flots de l'Océan. Dans tous les cas, la vente des enfants, et l'infanticide ne sont jamais pratiqués dans la classe moyenne de la société.

Il suffit d'avoir vécu quelques années en Chine, pour être convaincu que les femmes chinoises ne révent pas d'autre sort que le leur. C'est, après tout, affaire d'éducation; mais il nous est difficile à nous qui sommes habitués, dès notre plus tendre enfance, à entendre parler autour de nous d'émancipation, de promenades, de plaisirs mondains, de comprendre les sentiments de ceux à qui on a, appris, dés le berceau, qu'il n'était pas honorable ni respectable de sortir de la maison, et de se trouver dans la société de personnes d'un sexe différent du sien. Ce qui ressoii; le plus clairement de tout cela, c'est que chaque peuple a des coutumes et des mœurs adaptées à son tempérament et à son génie national. Vouloir lui démontrer absolument que l'on sait mieux que lui ce qui lui convient, et le contraindre à abandonner ses usages séculaires pour lui en imposer d'autres dont il ne veut pas, n'est-ce pas de l'intolérance?

Tout autour de la cité de Fou-Tchéou, la campagne est coupée par de nombreux arroyos creusés de main d'homme; ils amènent l'eau du fleuve jusqu'aux rizières qui en sont le plus éloignées. L'eau est en effet l'élément indispensable à la culture du riz ; au moment du repi-

* C'est encore l'opinion exprimée dans The Foreignerinfar Cathay, par M. Medhurst.

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quage, les terres ont besoin d*étre inondées; aussi vers cette époque» voit-on les agriculteurs occupés, sur le bord des arroyos, à élever Teau dans leurs champs, à Taide de petites machines peintes en rouge et qu'ils manœuvrent à Taide des pieds; ces machines sont des espèces de, norias à corps incliné, dans lesquelles les godets sont remplacés par des palettes fixées à une chaine sans fin qui s*enroule aux extrémités de la caisse sur deux tambours mobiles. Quelques-uns de ces arroyos plus profondément creusés que les autres, pénétrent dans l'intérieur de la cité et pennettent aux bateaux qui viennent du fleuve d'y apporter les marchandises et les objets de consommation journalière. Au passage des murs, on a ménagé au dessus de ces canaux des voûtes parfaitement construites; la circulation des bateaux est interceptée pendant la nuit p«i* de grandes herses de fer qu'on relève le matin et qu'on laisse retomber le soir.

En dehors des remparts et près de la porte de l'Est, il existe un cerlain nombre de sources thermales. La plupart ne contiennent que des quantités infinitésimales de principes minéraux, des traces de chlorures alcalins. L'une d*elle6 vient sourdre au fond d'un arroyo, et disparait sous l'eau dii fleuve à marée haute. Les autres, réunies au nombre de quatre ou cinq dans un étroit espace, sortent de terre sur les bords d'une petite pièce d'eau stagnante; un peu plus loin, deux autres sources chaudes, dont les eaux abondamment chargées de principes sulfureux répandent autour d'elles une odeur qui suffit pour indiquer leur composition , sont abritées sous une sorte de grand hangar qui sert en même temps de maison de bains. Un bâtiment plus grand et mieux construit , qui comprend des piscines et des cabinets , a été élevé près des sources alcalines dont les eaux sont également recherchées par les bai-

gnears. Mais' ces installations sont bien loin» sous le rapport de la propreté, du confort et de Télégance, de ressembler aux établissements Européens ; elles ne sont, du reste, guères fréquentées que par les classes les plus pauvres de la population. Ces sources, intelligemment exploitées, pourraient, cependant, rendre de grands services à la médecine chinoise. Leurs eaux sortentide terre à une température assez élevée qui varie entre 52 et 74 degrés centigrades. Les Chinois utilisent les unes et les autres pour le traitement des maladies dfi peau fréquentes parmi eux.

£n remontant le Min au-dessus de Fou-tchéou , on trouve, à une lieue et demie ou deux lieues du pont des Dix-Mille-Années, un autre grand pont de construction semblable; c*est le jRong-chan-Kiao ou pont des montagnes rouges, vulgairement connu sous le nom de pont du Nord. Gomme il est plus éloigné de la ville, il est moins bka entretenu que le précédent; placé d'ailleurs en âtnojEit, dans un endroit où le lit du fleuve est resserré entre des collines, il supporte, le premier, tout Teffort des crues dont il a souvent à souffrir; les pierres tombées des piles ont fini par obstruer tellement les arches qu*il n'y en a plus qu une seule qui soit en état de servir à la navigation ; encore le passage est-il rendu fort dangereux parla rapidité du courant qui se précipite par cette étroite et presque unique issue.

C'est au-dessus de ce pont que le Min se divise en deux bras qui vont, comme nous l'avons dit, se rejoindre à l'ancrage de la Pagode. Ils comprennent entre eux une grande île longue de sept à huit lieues, et large de trois à quatre kilomètres, que les deuxponts Ouan-Chéou-Kiao et Bong-Ghan- Kiao, mettent en communication avec la rive septentrionale du fleuve. Un charmant petit temple, constr^rit sur un rocher tout entouré par l'eau, à la pointe supérieure

de cette tle, fournit une nouvelle preuve de Tart et du goût déployés par les bonzes dans la recherche des sites <où ils ont établi leurs sanctuaires.

A partir de ce point, la vallée se resserre considérablement ; en même temps, l'eau du fleuve s'épure et ses rives , sur lesquelles le reflux, affaibli par la distance, ne laisse plus déposer cette vase fétide et noire qui les souille dans la partie inférieure de son cours, n'offrent plus à Tœîl que de grandes plages d'un beau sable fin et doré au-delà desquelles s^étendent, jusqu'au pied des montagnes, quelques champs de canne à sucre ou d'indigo. Les montagnes commencent à devenir un peu plus boisées, et s'il y manque encore les grands arbres dont les Chinois n'ont pas la patience d'attendre la croissance, au moins y trouve-t-on des fourrés de broussailles et quelques buissons qui servent de refuge à une multitude de faisans et à quelques chevreuils. Ces pauvres bêtes sont rudement pourchassées pendant la belle saison, c'està-dire pendant l'automne et les premiers mois d'hiver, par les résidents européens. Celles qu'épargne le plomb meurtrier des barbares de l'Occident n'échappent pas pour cela à la fureur de destruction qui possède l'homme dans toutes les parties du monde; la Chine a aussi ses chasseurs, non pas des sportsmen qui se livrent à ce jeu cruel par mode, par goût ou par passe-temps, mais bien de vrais chasseurs qui en font un métier. Ils ne sont pas très-nombreux et sont facilement reconnaissablcs à certain signe caratéristique ; ils ont tous sur la pommette de la joue droite, au-dessous de l'œil et près du nez, une cicatrice très-visible, conséquence professionnelle du ïtiétier qu'ils exercent. Les fusils des chaseurs chinois ne Sont point terminés par une crosse qu'on puisse appuyer facilement à l'épaule; mais lebois de l'arme façonné en pointe se recourbe légèrement à son extrémité. Pour

viser, le chasseur est obligé d*appuyer cette petite pointe sur sa joue, et les chocs répétés produits par le recul de Tarme, finissant par entamer les chairs, donnent naissance à la petite cicatrice dont j'aurais pu chercher pendant bien longtemps la signification mystérieuse, si le hasard ne m'en avait révélé l'origine.

A quelques lieues au-dessus de. Fou-Tchéou, se trouve un district métallurgique assez important, celui de Kou- Tien, où l'on fabrique du fer. Le minerai qu'on y exploité est du fer oxydulé magnétique disséminé dans tout le terrain éruptif qui en forme le sol.

Fou-Tchéou est situé au centre d'un massif granitique qui s'étend à de grandes distances. On y. trouve réunies les différentes roches qu'on est habitué à rencontrer en pareil cas ; les diverses variétés de granits y sont représentées depuis les espèces les plus grossières jusqu'à celles qui présentent la texture la plus fine; le granit y passe souvent à la pegmatite, mais celle-ci ne donne pas par sa décomposition des produits assez abondants, ni surtout assez purs, pour donner lieu à une exploitation des gites kaolinifères que l'on rencontre quelquefois dans cette région ; on y distingue aussi des gneiss, des granits phorphyroîdes , traversés par de nombreuses veines de quartz, et quelquefois aussi des trapps. Le granit est rempli de nombreuses géodes qui renfeiment quelquefois de fort beaux cristaux de silice. Les Chinois recherchent précieusement ce cristal de roche qu'ils savent travailler avec beaucoup d'adresse. Ils en font divers objets de grand prix, principalement des sceaux merveilleusement gravés. Avec le cristal enfumé, ils font de grands verres de lunettes ronds, trés-recherché% des lettrés qui ne croiraient pas avoir l'air suffisamment respectables s'ils ne se défiguraient à l'aide de 'ces besicles de dimensions exagérées,

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Toutes les roches de ce terrain sont sillonnées à Finfini de fissures dont les parois sont tapissées d'une mince couche de fer oxydulé magnétique. U semble qti*à une certaine époque ce massif granitique ait été disloqué par un soulèvement qui se serait borné h fragmenter l'écorce du globe, sans en disperser les débris par une violente secousse, et que, pendant cette perturbation, il se soit produit un abondant dégagement de fer oxydulé en vapeui-s qui se seraient condensées ensuite en minces feuillets sur les parois des cavités où elles avaient pu pénétrer. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas, dans tout ce terrain, de gîte métallifère où le minerai soit accumulé en quantité assez abondante pour permettre d'ea faire une exploitation non-seulement lucrative, mais même rémunératrice. Cependant, ces roches de facile désagrégation se décomposent sous l'action naturelle des éléments atmosphériques et couvrent les flancs des montagnes et des collines d'un détritus moitié argileux moitié sabkmneux, coloré en rouge par une petite quantité d'oxyde de fer hydraté. En soumettant cette matière à un lavage prolongé, l'argile et le sable sont entraînés et laissent un résidu de fer oxydulé magnétique très-riche. Ce lavage s'opère quelquefois par des procédés naturels. Il m'est arrivé fréquemment de rencontrer sur les bords de la mer, principalement dans le fond des petites grottes creusées dans le roc par l'action incessante des vagues, des amas d une poussière noire très-lourde, composée de fer oxydulé magnétique, presque sans aucun mélange de sable ou de matières étrangères. Tel est le minerai de fer sur lequel opèrent les métallurgistes chinois de Kou- Tien. Leurs procédés sont très-primitifs et évidemment fort défectueux au point de vue du rendement. Tout le traitement se fait au charbon de bois ; mais au lieu d'obtenir directement le fer par une seule opération

comme dans le procédé des forges catalanes ils commencent par fondre d*abord le minerai dans une sorte de petit haut-fotirneau de dimensioiis très-réduites ; quand Topération a réussi, ce qui n*arrive pas toujours, ils obtiennent un lingot de fonte qu'ils transforment ensuite en fer dans un petit foyer d*affinage. Toutes ces manœuvres sont d'autant plus délicates que leur outillage ne leur permet d'opérer que sur de très-petites quantités à la fois. Le fer qu'ils oblienneut, et cela n*a rien d'étonnant étant donnés la nature du minerai et le mode de traitement métallurgique, est d'excellente qualité ; ils le forgent en petits lingots prismatiques, presque toujours mal soudés et poreux, forme sous laquelle ils le livrent au commerce. Leurs usines ne sont pas à poste fixe; elles sont par nature essentiellement mobiles et se transportent sans cesse d'un point à un autre, suivant les nécessités de l'industrie. Ce qui détermine le lieu d'établissement de l'usine, ce n'est pas le voisinage du minerai, mais bien celui du combustible. L'industriel achète sur pied toute la végétation d'une montagne et transfère son outillage à portée des deux versants ; une équipe de bûcherons et de charbonniers abat le bois et le carbonise en meule de manière à subvenir à tous les besoins; cela dure ainsi jusqu'à ce que la montagne soit à bout de combustible; lorsqu'elle est complètement dépouillée de son manteau de verdure, l'industriel achète une autre montagne et y transporte son matériel. 11 est plus avantageux, en effet, dans un pays montagneux qui manque de routes et où les moyens de communication sont dilficiles, de faire transporter le minerai que le charbon ; c'est ce qui explique les singulières habitudes de cette industrie nomade.

Au-dessus de Choui-Kéou, la vallée du Min devient de plus en plus étroite et le lit du fleuve s'élève rapidement.

Une série de barrages naturels y forme des rapides difficiies sinon toujours dangereux. Seuls des bateaux plats et d*une construction spéciale, munis en guise de gouvernail d'un aviron gigantesque, peuvent naviguer sur ces eaux torrentielles. Et cependant, en dépit des obstacles, la navigation y est très-active ; c*est en effet la seule voie qui assure un débouché à une production importante, celle des districts à thé du Fou-Kien dont les produits jouissent d*un renom mérité. Ils sont situés dans h partie supérieure de la vallée du Min, à une soixaiUaine de lieues de Fou-Tchéou, dans les environs des villes de Kien-ning-Fou et de Ghao-ou-Fou, sur les flancs des célèbres montagnes Ou-i, dont un interprète ou un traducteur maladroit a défiguré le nom en les appelant les monts Bohées.

J'ai dit que du haut de Kou-Ghan on apercevait un < affluent du Min, le Ou-loug-Kiang, rivière du Dragon-Noir, nommée par les Européens rivière de Yong-Fou, qui traverse près de son confluent une grande plaine plantée d'orangers dont la brise porte au loin, à l'époque de là floraison, les émanations parfumée£;à l'époque de la maturité c'est un véritable jardin des Hespérides que ne défend aucun dragon redoutable. Je ne sais pourquoi les Chinois ont donné à cette rivière le nom de Dragon Noir ; ses eaux d'une limpidité parfaite et d'un beau vert émeraude ne 1^ justifient guère. Cette vallée étroite aux collines boisées, respire une fraîcheur et un calme dont on se sent pénétré et dont on ne tarde pas à goûter le charme. Près d'un petit village, du nom de Pou-Kéou, quelques soui:ces thermales semblables à celles de Fou-Tchéou viennent sourdre sur la rive et pour ainsi dire dans le lit d'un petit torrent qui court bruyamment sur un fond de galets et qui va bientôt se perdre dans le Ou-iong- Kiang. Le contraste de ces eaux chaudes au-dessus

desquelles plane pendant Thiver un panache de vapeurs, avec l'eau fraîche, sinon froide, de ce ruisseau qui sort d*une gorge sauvage, offre quelque chose d*étrange; ces oppositions brusques et sans transition, ces caprices irréguliers de la nature, ont toujours quelque chose qui surprend l'imagination. Un peu plus loin, le cours du Ou-Long-Kiang est interrompu par une série de rapides; c'est dire que la navigation n'y est plus possible qu'à l'aide de bateaux plats, d'un très- faible tirant d'eau, et qu'elle exige de la part des mariniers, une {brce, une adresse et un sang-froid extraordinaires» Bien que ces rapides n'eussent rien de bien Icrrible, je ne pus me défendre , la première fois que j'y passai, d'un léger sentiment d'inquiétude, en voyant notre bateau se diriger, avec la rapidité d'une flèche, droit sur une paroi de rochers contre laquelle l'eau venait battre en bouillonnant; mais l'instant d'après, je n'éprouvai plus que de l'admiration pour l'habileté du timonier qui d'un coup d'aviron, donné avec une précision admirable, avait changé la direction du bateau dont le bord venait frôler le roc sur lequel je croyais déjà le voir en pièces. Les résidents européens de Fou-Tchéou font souvent cette petite excursion qui a pour but un des sites les plus pittoresques qu^l m'ait été donné de rencontrer, et qui est célèbre parmi eux sons le nom de pagode de Yong-Fou.

Figurez-vous une gorge âpre et sauvage ; sur l'un de ses flancs escarpés serpente un sentier qui gravit la montagne, sentier de chèvres s'il en fut, surplombant quelquefois le vide à des hauteurs effrayantes, embarrassé de broussailles, et chauffé à blanc par la réverbération du soleil sur un mur de rochers . Sur ce chemin aride, raboteux, malaisé, on grille, on souffre, on gémit, on meurt presque de fatigue, de chaleur et de défail-

Si À TRAVERS LA GOINfi.

lances vertigineuses. Tout à coup, le sentier s*engage entre deux blocs désunis par quelque violente convulsion de la montagne. L*œil, ébloui d'abord par la chaude clarté du soleil, a peine à s'habituer à la mystérieuse pénombre de ce passage souterrain. Peu à peu, cependant, il se rassure, les objets se dessinent d'abord confusément, deviennent graduellement plus nets, et finissent par lui révéler un spectacle incomparablement beau. Au-delà de ces deux masses disjointes, un éboulement de la montagne a produit une espèce de cirque irrégulier, fermé presque de tous côtés par de hautes murailles de roches ; là, dans cet endroit abrité contre les ardeurs d'un soleil tropical, s'est développée une luxuriante et fraîche végétation de grands arbres dont l'épais feuillage arrête la lumière. Au fond de cette anfractuosité, à l'endroit où les flancs entr'ouverts de la montagne se rapprochent l'un de l'autre, se creuse une caverne naturelle d'une hauteur eflrayante, et dont le plafond d'un seul bloc de plus de cent métrés soutient au dessus du vide l'énorme masse de la montagne. Arc-boutant dans les saillies du rocher leurs légères charpentes, les bonzes ont construit en cet endroit avec une hardiesse étonnante un petit temple qui semble soutenu dans l'espace par le pouvoir de quelque invisible génie caché dans l'ombre mystérieuse. Rien de plus imposant et en même temps de plus délicat que ce tableau, où la grâce et la légèreté s'allient à la force et à la puissance, où les constructions les plus frêles semblent se rire de l'énorme masse prête à les écraser, où la gaieté des couleurs dont sont peintes les boiseries du temple fait ressortir la profondeur des ombres, où l'ingénieuse témérité de l'homme est venue s'affirmer par défi au milieu des gigantesques débris dont la nature a jonché le sol . Tout est extraordinaire en cet endroit, jusqu'au moyen, bien simple à la vérité.

qae les bonzes ont employé pour amener l'eau dans le temple. Un petit ruisseau coule au-dessus du plafond de la caverne ; ils y ont plongé une corde dont ils ont ramené Texlrémité dans leur demeure, et l'eau suivant docilement ce guide aérien vient y répandre une agréable fraîcheur.

Je ne saurais passer en revue tous les sites remarquables qui sont répandus à profusion dans ce pays et que j 'ai eu le loisir de voir et de revoir chaque fois avec un nouveau plaisir pendant le séjour de six années que j*ai fak à l'Arsenal de Fou-Tchéou. Pour s'en faire une idée qu'on imagine le plus beau pays de montagnes inondé de toute la lumière d'un soleil des tropiques.

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