‹ À travers la ChineChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le FeMouan-tou. — La confusion des langues. — Fou-gnan-sien . — One fabrique d'huile. — Formose. — Tain-Soui. — Le vieux fort Hollandais et la caverne des étrangers. — La végétation de Formose. — Ki-long. -- Dévouement d'un consul anglais. — Les grés de Ki-long et les mines de houille. — Quelques notes sur l'histoire de Formose. — L'expédilion japonaise en 1874.

Au mois de novembre 1868, je profilai du voyage que devait faire, pour aller chercher du bois dans le district de Fou-Ning-Fou, un petit bateau à vapeur attaché au service de l'Arsenal. Au nord-est de la province du Fou-Kien et sur la limite de celle du Tche-Kiang, se trouve un bassin secondaire, distinct de celui du Min, dont il est séparé par une cemture de montagnes, et qui est arrosé par trois cours d'eau torrentiels : le Ouai^miao-Ki, le To-Ki et le Ping-Ki. C'est ce bassin qui forme le territoire de la préfecture de Fou-Ning-Fou.

Ces trois torrents coulent parallèlement l'un à l'autre, du N.-N.-O. au S.-S.-E., encaissés dans de profondes vallées que bordent, de chaque côté, des rangées de hautes montagnes. Ces rivières se jettent dans une grande rade intérieure séparée de la pleine mer et abritée des vents du large

FOO-CNAN ET FORïIOoE.. 87

par une haute barrière de montagnes. C'est là ce que les Chinois nomment le Feï-louan-Tou et ce qui e.t improprement désigné sur les cartes anglaises par le nom de Sara- Sah Bay, attendu que le nom de Sam-Sah est celui d'un village situé à environ trente lieues plus au nord et près duquel se trouve également une passe qui donne accès à la ville même de Fou-ning-Fou.

Cette rade, longue de 25 à 50 lieues, large de 8 à 10, parsemée de nombreux Ilots, à Tabri des tempêtes, aux eaux calmes et profondes, semble naturellement désignée pour l'établissement d'une grande station navale et militaire. Aux qualités nautiques dont je viens de parler et qiii lui permettraient d'accueillir et d'abriter les flottes les plus nombreuses et les navires les plus grands, elle joint des qualités militaires qui ne manquent pas d'impoitànce. Séparée de la mer par une presqu'île âpre et sauvage dont les approches sont défendues par un grand nombre d'ilols éparpillés le long de la côte, elle n'a d'autre issue qu'un étroit mais profond goulet dont un petit nombre de batteries intelligemment placées ferait un passage formidable; du côté de la terre, enfin, elle a pour défenses naturelles la haute ceinture de montagnes qui limite le bassin tout entier. Si les Chinois songent jamais à profiter des avantages de toute nature que présente cette baie pour y établir un grand port militaire, ils se trouveront alors en possession d*un établissement admirablement placé, extrêmement fort, et qui pourra supporter la comparaison avec les stations maritimes les plus célèbres, bien mieux que leurs établissements du Min où ne pourront jamais pénétrer, à cause des basfonds, les navires d'un grand tirant.

J'avais été amené dans cet endroit, non-seulement par le besoin de demander à un changement d'air un remède aux premières atteintes du climat, mais aussi par le désir

88 A TRAVERS LA CHIMS.

de voir une grande exploitation de mines de fer qu*on m'avait dit exister dans les environs de la ville de Fougnan. Le bateau à vapeur qui m'avait amené s'était arrêté dans la partie inférieure de la rivière et devait y rester trois ou quatre jours. Je profilai de cette relâche pour mettre mon projet à exécution et comme j'avais encore cinq à six lieues à parcourir, je résolus de partir dès le matin. J'avais amené avec moi mon domestique qui était originaire des environs de Fou-Tchéou. Après lui avoir donné mes instructions pour veiller aux prépatifs de cette petite excursion, je le chargeai de héler une des petites pirogues qui sillonnaient la rivière autour de nous, et de conclure avec le patron un marché pour me mener à Fou-gnan et m'en ramener. Hais c'était là chose plus facile à dire qu'à exécuter; je ne tardai à pas m'apercevoir que mon boy et les habitants du pays ne parlaient pas la même langue. Ainsi nous étions à peine à une cinquantaine de lieues de Fou-Tchéou, et le dialecte en usage n'était plus le même.

Il y a en Chine, une langue publique, commune, langue ofricielle,langage de la cour et des gens instruits, que l'on appelle le Kouan-Roua ou langue mandarine. Cette langue est parlée et comprise dans toutes les provinces du nord et du centre de l'empire; on ne trouve de l'une à l'autre que de légères différences qui n'affectent pas le fond même du langage; une nuance plus générale est celle qui s'est établie entre le Kouan-Roua de Péking ou langue mandarine du nord qui est aujourd'hui la langue officielle, et celui de Nan-King ou langue mandarine du sud. Mais dans les provinces du midi de la Chine, le Kouan-Roua disparait complètement pour faire place à des dialectes locaux, tout à fait incompréhensibles pour les habitants des autres parties de l'empire;

cl ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, dans une même province, au lieu d'un seul dialecte, on en trouve souvent quatre ou cinq différents. Ainsi dans le Fou- Kien, il y a le dialecte de Yen-ping-fou qui se rapproche* le plus du Kouan-Roua, celui de Fou-tchéou, celui de Fou-Gnan, celui de Sing-Roua, et celui d'Amoy, et peutêtre d'autres encore. Le dialecte de Canton n'est pas le même que celui de Fou-tchéou; il en résulte que la connaissance du Kouan-roua est, dans ces provinces, tout à fait inutile, et qu'on ne peut s'y passer de l'intermédiaire d'un interprète. A son défaut, il ne resterait qu'un seul moyen de s'entendre, celui d'écrire sa pensée ; car, par un phénomène curieux, si la langue parlée de la Chine est extrêmement variable, son écriture, en revanche, est unique et universelle; la valeur idéographique des caractères est invariable ; leur valeur phonétique seule peut subir des modifications. Ce fut le procédé auquel mon boy fut obligé d'avoir recours pour s'entendre avec le batelier, et je reconnus alors toute la prévoyance que déploient les Chinois dans le soin qu'ils mettent à répandre les éléments de l'instruction, prévoyance dont chacun sait si bien apprécier l'importance que l'expression d'instruction obligatoire serait pour eux dépourvue de sens.

Mon boy termina pourtant à son honneur cette négociation délicate et je pus m'embarquer à cinq heures et demie du matin, par un froid de loup, dans une petite pirogue construite exprés pour le passage des rapides, et où il était difficile de remuer tant elle était étroite. Cette légère embarcation était manœuvrée par deux hommes ; j'étais en outre accompagné d'un soldat qu'on m'avait donné à la fois comme guide et comme porte-respect, au cas où cela eût été nécessaire parmi ces populations qui n'avaient pas encore l'habitude de voir des européens.

00 4 TRAYEBS LA GHINB.

Peu de temps après notre départ, nous passons devant le confluent du To-Kiet du Ping-Ki, et nous continuons de traverser une grande vallée bien cultivée ; peu à pea, la rivière devient torrent, et pour continuer notre voyage dans son lit qui s*éléve, nous sommes obligés de franchir une vingtaine de rapides; les hommes se mettent dans l'eau et poussent la pirogue ; c'est le seul moyen de les remonter. Je ne puis m'empécher de songer qu'il suffirait d'un faux pas ou d'une fausse manœuvre pour envoyer notre frêle esquif se briser sur les noires parois de rochers où je vois i*eau bouillonner tumultueusement. Je n'ai jamais mieux compris que ce que l'on gagne en force on doit le perdre en vitesse; obligés de lutter contre la violence d'un courant rapide, nous n'avancions que très-lentement cl le temps commençait, malgré la beauté et la variété du paysage, Â we sembler terriblement long, lorsque vers deux heures de l'après-midi, c'est-à-dire huit heures après nous être mis en route, je vis la rivière déboucher d'une espèce de cirque où devait, selon toutes probabilités, se trouver un centre de population important. Les rives devenues plus basses étaient couvertes de plantations de bambous; un peu au-delà, notre embarcation venait s'échouer sur une grande grève plate où se trouvait déjà toute une flotille de pirogues semblables à la nôtre. Nous étions à Fou-Gnan.

Le soldat qui me servait de guide me conduisit au yamen. Après force salutations échangées avec le mandai'in du lieu, je lui exposai l'objet de ma visite et le priai de me faire conduire aux mines de fer que je désirais voir. Après des explications interminables, il m'invita à suivre le soldat qui m'avait amené et auquel il venait de donner des instructions. Celui-ci se mit à courir devant moi, et je me vis obligé de le suivre à cette allure. Nous arrivons

ainsi devant une porte qui s*»uvre au milieu des remparts et au delà de laquelle se trouve la grande rue de Fou-Gnan. Là, mon soldat m'engage à bien regarder et toujours courant me fait parcourir toute la longueur de la rue au milieu d'une foule compacte qui accourt de tous côtés pour voir le curieux spectacle que devait offrir cette course au clocher. Arrivé au bout de la rue, mon soldat se retourne vers moi d'un air satisfait et me dit : (( Me-yeou (il n'y a plus rien). — Gomment il n'y a plus rien? — Non. — Et les mines de fer? — Mines de ferl II n'y en a pas. — Mais le mandarin m'avait dit que tu devais m'y conduire. — Ah! ce n'est pas de ce côté. — Comment, triple buse, idiot, tu me fais courir pendant trois quarts d'heure pour voir une ville chinoise ; mais je les connais tes villes chinoises ; j*en ai par-dessus la tète ! Allons, tiens-toi bien et retournons au ya-men. » Là-dessus, furieux de ma déconvenue, je lui montre le chemin, et nous nous remettons à courir de plus belle, au milieu d'une foule plus compacte que jamais. Tout en courant , j'avais cependant remarqué dans plusieurs boutiques des objets de l'industrie locale , parapluies , éventails en papier peint verni d'un très-joli travail, gâteaux d'une mine fort appétissante ; curieux d'en emporter quelques échantillons, en souvenir de cette singulière visite, j'appelle mon boy et lui donne l'ordre d'en acheter quelques-uns ; pendant ces pourparlers, la foule était passée à l'état d'attroupemeM. Mon boy qui avait changé un dollar en sapèques, — un dollar vaut mille sapèques que l'on porte enfilés à l'aide d'une ficelle, — laisse tomber le tout par terre, et il faut alors, au milieu des rires et des cris de cette multitude, ramasser une à une les maudites pièces de cuivre que j'avais bonne envie de laisser là^ Enfin, nous parvenons à rentrer au yamen.

Ç2 A TRAVERS LA GQIIIE.

Là, j'eus l'explication du malentendu qui avait fait manquer mon expédition. C'est encore à la confusion des langues que j*en étais redevable. Le soldat, vertement réprimandé par le mandarin, prétendit que la différence des dialectes était cause de Terreur et qu'il n'avait pas compris les instructions qui lui avaient été données. J'ai toujours supposé qu'il avait été enchanté de cette occasion de jouer un bon tour à un diable étranger y sachant bien qu'il pourrait se retrancher derrière cette excuse bonne ou mauvaise, mais assurément plausible.

Je pris ma revanche en visitant une fabrique d'huile que je rencontrai par hasard en courant la campagne. Sur toutes les montagnes environnantes, on cultive en abondance unarbusteque ses caractères botaniques rapprochent du camélia et de l'arbre à thé, et dont le fruit contient une graine oléagineuse qui fournit une huile acre qu'il serait difficile d'employer dans l'alimentation, mais qui est très-suffisante pour l'éclairage. L'établissement industriel que j'avais découvert n avait aucun de ces caractères extérieurs qui chez nous signalent de loin les usines. Etabli sous un bouquet d'arbres au bord d'un petit ruisseau dont le courant mettait en mouvement une roue hydraulique peu apparente, il ressemblait beaucoup plutôt à une ferme ou à une maison de campagne. Très-bien accueilli par les ouvriers, surpris de mon apparition inattendue, je pus suivre facilement tous les détails de l'opération industrielle. Chauffées d'abord dans des espèces d'étuves pour donner plus de fluidité à la matière grasse contenue dans leur pulpe, les graines étaient ensuite écrasées sous une espèce de cylindre tournant dans une auge circulaire ; le mouvement lui était communiqué par la roue hydraulique au moyen d'engrenages à lanterne en bois. On recueillait déjà dans cette première opération une certaine quantité d'huile.

F0U-6NAN ET FOKMOSE. 03

îlne fois broyée la pulpe était jetée dans de grandes bassines remplies d*eau bouillante à la surface de laquelle venait surnager une nouvelle portion de matière grasse ; le résidu recueilli avec soiii après ce second traitement, était enfin épuisé dans une presse d'une Construction primitive. Elle se composait d'un tronc d arbre creusé, aux deux extrémités duquel on entassait la pulpe, comprimée vers le milieu par deux rondelles de bois entre lesquelles on enfonçait des coins. C'est, en somme, rétablissement industriel le plus complet et le mieux outillé que j*aie vu en Chine. On aurait pu sans doute, en perfectionnant les moyens d'extraction, en employant des machines plus puissantes, arriver à un rendement plus considérable ; mais aurait-on trouvé à cela un grand avantage? La main-d'œuvre est, en Chine, à si bon marché et les produits de l'industrie y sont à si bas prix, qu'il serait sans doute difficile de retrou* ver, dans le surcroit de la production , de quoi suffire à l'amortissement d'un outillage plus compliqué et aux frais d'entretien d'une machine à vapeur. Telle qu'elle est, en ce moment, l'industrie chinoise, qui n'est encore qu'à Tétat de petite industrie, éparpillée ça et là» suffit à tous les besoins de la population.

C*est dans le district de Fou-Gnan que se trouve Tune des plus anciennes et des plus florissantes chrétientés de la province du Fou-Kien. L'évêque, un dominicain espagnol, y réside dans un petit village peu éloigné de la ville; il est représenté dans la capitale de la province, i Fou-Tchéou, par un coadjuteur.

Sauf le langage qui est différent, les mœurs et le :aractère général des habitants y sont les mêmes qu'aux environs de Fou-Tchéou.

Deux ans après, je profitais d'une autre occasion pour iller visiter le nord de l'île de Formose. Le bateau à

èi A TRAVERS LA GHHŒ.

vapeur met environ douze heures à traverser le détroit, large, entre Tembouchure du Min et le port de Tam-Soui, d'un peu plus de cent milles. La côte occidentale de Formose aux environs de son extrémité septentrional? présente le même aspect que la côte continentale qui loi fait face; ce sont les mêmes montagnes tourmentées, dépourvues de végétation, aux flancs couverts d'une couche d'argile rougeâtre.

L'île de Formose se compose d'une longue arête moo' tagneuse dirigée du nord-est au sud-ouest, d'où se détachent quelques pics très-élevés, le mont Morrison entre autres qui atteint une hauteur de trois mille six cent mètres. Le grand courant des mers de Chine, le KouroSiwo vient se briser sur ce grand obstacle, et se sépare, après cette rencontre, en deux portions dont l'une, la plus considérable, continue de venir battre de ses flots agités la côte orientale de l'île; l'autre portion du courant, forcée de changer de direction, vient, affaiblie par ce premier choc, lécher les côtes du Fou-Kien. Ainsi, tandis que le versant oriental de la chaîne des montagnes de Formose faisait obstacle à l'action incessante des flots, il se formait sur le versant occidental une sorte de remous à la faveur duquel ont pu s'opérer de considérables dépôts de sables et d'alluvions. Dés lors, suivant qu'on l'aborde du côté de l'orient ou du côté de l'occident, l'aspect que présente l'île de Formose est totalement différent. A l'est, la côte profondément découpée n'offre à l'œil qu'un entassement gigantesque de rochers arides et sauvages, et bien que la mer y ait toujours de grandes profondeurs, les approches en sont trés-difficiles et trèsdangereuses à cause de la violence du courant, augmentée encore de la force du vent qui souffle presque toujours de ce côté; aussi les navigateurs évitent-ils avec soin cette côte inhospitalière sur laquelle sont déjà venus se perdre

rOU-GNAN ET FOnMOSE. Oî«

un trop grand nombre de navires. A Touest, au contraire, il s'est formé au pied des montagnes une grande plaine basse dont le rivage décrit une sorte d'arc de cercle qui vient passer par les deux extrémités de l'arête montagneuse de l'île, et qui, augmentant constamment d'étendue par l'adjonction de nouveaux dépôts, avance progressivement la convexité de sa courbe vers le Fou-Kien. Celte grande plaine, en se prolongeant par une pente insensible au-dessous du niveau de la mer, rend les approches de cette côte également très-difficiles. On n'y peut aborder que dans les estuaires des rivières dont le courant a creusé dans cette masse d'alluvions un chenal que suivent les navires. Le nombre des ports de l'île de Formose est donc très restreint; on y trouve au nord-est le port de Ki-Long, au nord-ouest, celui de Tam-Soui,à l'ouest, au milieu de l'arc circulaire que décrit la côte, celui de Taï- Ouan-Fou, la capitale de l'île, au sud-ouest enfin celui de Ta-Kao. Sur la côte orientale il n*y a qu'un seul endroit qui puisse en cas de besoin offrir quelques avantages comme port de relâche, c'est la baie de Sao-0; à l'extrémité méridionale, sur la côte occidentale, se trouve une autre petite baie, celle de Liang-Kiao, où a débarqué l'expédition japonaise en 1874.

Le port de Tam-Soui où je venais d'aborder est formé par l'embouchure dô la rivière, Tan-Choui-Ki, le torrent d'eau douce, qui descend du massif central. Là s'est élevé un petit village qui aété, en 1 864, ouvertau commerce européen. Le mouvement commercial n'y est pas trèsactif et y est concentré entre les mains de marchands et de marins chinois; les principaux produits d'exportation sont : le riz, les oranges, le sucre, le camphre et le bois de camphre, le chanvre et cette espèce d'ortie que les Anglais nomment china grass, l'indigo et le papier de riz, dans la composition duquel le riz n'a rien à faire.

et qui est formé de minces feuillets découpés dans la moelle de ÏAralia papyrifera. A peine une ou deux maisons de commerce européennes ont des représentants à Tam-Soui, et la colonie n'y compte guère d'autres membres que le consul d'Angleterre et le commissaire des douanes.

On aurait vite fait de voir Tam-Soui, s'il n'offrait aux visiteurs deux curiosités bien dignes d'intérêt : le vieux fort et la caverne des Etrangers.

Le vieux fort est une construction cubique massive en briques, qui s'élève sur une petite colline de la rive droite, à l'entrée du port. Les murs et les voûtes de cet édifice, construit vers 1640 par les Hollandais, ont une épaisseur énorme ; grâce à cette particularité, il y règne toujours à l'intérieur, même pendant les chaleurs de l'été, une agréable fraîcheur. Les Chinois ont voulu, après l'expulsion des Hollandais, approprier cette construction à leur usage; à cet effet, ils ont entouré le pied de la colline sur laquelle elle s'élève d'un mur en pierres crénelé qu'ils ont garni de canons. Mais, je ne sais à quel propos, le bruit se répandit, un jour, que le vieux fort était hanté , qu'on y entendait la nuit des bruits étranges et inexplicables, et les soldats Chinois, remplis de teiTeur, se sauvèrent et refusèrent d'y jamais rentrer. Aujourd'hui, le mur crénelé est à demi renversé, les canons gisent dans les décombres au milieu de l'herbe, et tout l'espace compris entre l'enceinte et le fort hollandais a été envahi par une exubérante végétation d'arbres, d'arbrisseaux et de lianes qui forment un fourré impénétrable. Le vieux bâtiment sert maintenant d'habitation au consul d'Angleterre qui a arboré au-dessus de cette construction massive le pavillon de sa nation.

Quant â la caverne des étrangers, c'est un long conduit souterrain qui s'ouvre dans le flanc d'une colline des en-

virons de Tam-Soni, et se prolonge à rinlérieur jusqu'à des distances inconnues; les habitants prétendent qu'elle va rejoindre une grotte semblable qui s'ouvre non loin du port de Ki-long; est-ce légende ou tradition léguée par leurs ancêtres? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun de ceux qui vivent dans le pays, n'en a par lui-même vérifié l'exactitude. Elle ne présente maintenant d'autre intérêt que celui des souvenirs historiques; elle servit longtemps de refuge, dit-on, d'abord aux sauvages aborigènes, et plus tard aux Hollandais poursuivis à leur tour par les bandes cruelles du fameux pirate Tchen-Tching-Kong, plus connu sous le nom de Ko-xing-a.

Le climat de Tam-Soui est très-malsain ; il y règne une humidité perpétuelle; il y pleut constamment ; aussi la dyssenterieet les fièvres, surtout les fièvres pernicieuses, en ont-elles fait leur lieu d'élection. On attribue cet état de choses au voisinage du Kouro-Siwo qui imprègne l'atmosphère environnante de vapnurs constamment renouvelées et dont le moindre vent du nord ou du nord-est, contre lesquels Tam-Soui n'est pas abrité, détermine la condensation immédiate.

Désireux de pousser mon voyage jusqu'à Ki-Long, en traversant tout le nord de l'île, je dus à l'obligeance du commissaire des douanes, M. Dietring, la facilité de me procurer un bateau confortable pour m'y transporter,

A peu de distance au-dessus du port, la rivière, au sortir d'une profonde gorge dans laquelle elle coulait du sud au nord, reçoit un un petit affluent qui vient de rOuest ; c'est celui que l'on doit suivre pour se rend re à Ki-Long. Sur la principale branche on trouve, à peu de distance du confluent, la grande ville de Mong-Kia, appelée Banka dans le patois du pays, et à laquelle le petit village de Tam-Soui sert de faubourg maritime. La rivière de l'ouest, communément mais impropement nom-

niée rhière de Ki-Long, coule dans une vallée bien cultivée où la végétation prend un caractère tropical très- marqué à mesure que Ton avance; plus on pénètre dans l'intérieur de l'île, plus elle devient luxuriante et nulle description ne pourrait en donner l'idée ; qu'il me suffise de dire qu'on peut distinguer dans ses fourrés touffus toutes les espèces caractéristiques de la flore tropicale la plus riche : les bananiers, les palmiers, les aréquiers, les aralia et les fougères arborescentes. Peu à peu la petite rivière, au cours lent et paisible que nous avions si facilement remontée jusque-là, devient torrent et quelques rapides barrent son lit ; mais ils ne sont pas bien difficiles à franchir et nous ne tardons pas à entrer dans une gorge dont je ne saurais dire toute la beauté grandiose. D'énormes bancs de calcaire carbonifère forment ici la masse des montagnes ; ils sont recouverts de buissons épais et verdoyants qui descendent jusqu'au bord de l'eau, dont la surface tranquille reflète comme un miroir ces merveilles de la nature. Le calcaire carbonifère que l'on rencontre ici est gris, compacte, parsemé de veines de spath calcaire et rempli de fossiles, principalement de mollusques et de rayonnes dont j'ai vu plusieurs échantillons bien conservés. Là se termine le voyage par bateau; la rivière n'est pas navigable plus loin ; d'ailleurs, sa source n'est qu'à quelques centaines de mètres de cet endroit. En effet, devant nous se dresse une barrière de hautes montagnes ; c'est l'extrémité septentrionale de l'arête de l'île; Ki-Long est de l'autre côté, et il faut faire le reste du trajet en chaise à porteurs. Tout familier que je fusse avec les paysages magnifiques que présentent presque à chaque pas les pays de montagnes, je fus cependant vivement frappé par le caractère de grandeur sauvage des montagnes de Ki-Long toutes couvertes d'arbres et d'ar-

brisseaux. Rien ne saurait rendre l'impression que Ton ressent lorsqu'arrivé sur la crête, on voit se déployer à ses pieds la baie de Ki-Long, parsemée de récifs, entre deux grands caps qui se prolongent dans la mer, et la petite ville chinoise qui s'est élevée tout au fond de la baie, à la base même de la montagne. Mais tandis que Ton descend, le charme s'évanouit progressivement ; le cadre du tableau se resserre, les montagnes qui se rapprochent cachent peu à peu la vue de la mer, la petite ville perd l'aspect poétique qu'elle avait revêtu, vue de loin, et reprend le caractère plus prosaïque de délabrement et de malpropreté de la plupart des villes chinoises.

Sans les mines de charbon de terre exploitées dans ses environs,Ki-Long n'aurait aucune importance ; son commerce se réduit presque exclusivement à l'exportation de la houille. La colonie europénne qui n'y est installée que depuis peu d'années, est encore plus réduite, si cela est possible, qu'à Tam-Soui. J'y fus très-cordialement reçu par M. Robert Hough, commissaire des douanes du port, et par M. Margary, vice-consul d'Angleterre, ce malheureux jeune homme qui vient d'être si tristement assassiné dans le Yûn-Nan. M. Margary dont la carrière s'annonçait comme devant être très-brillante, avait marqué son passage à Ki-Long par des actes de courage et d'humanité qui honoreront toujours sa mémoire. En 1872, un bâtiment de commerce français,?^ dèle,se trouvant au mouillage dans le port de Ki-Long, y fut surpris parmi violent typhon ; battu par des lames monstrueuses, chassant sur ses ancres, le pauvre petit navire fut bientôt entraîné, malgré les efforts désespérés de son équipage, vers l'un des récifs qui encombrent la baie et vint y talonner violemment. A chaque coup de mer c'était un nouveau choc, choc terrible qui disloquait le navire et lui enlevait quelque nouvelle épave; encore quelques instants et»

iOO A TRAVERS LA CHINE.

complètement brisé, il aurait disparu entraînant ayec lui dans Tabîme tous ceux qui le montaient. M. Margary ne s'inspirant que de son courage et de son dévouement, s'attacha une corde autour des reins et se lança à la mer ; yingl fois rejeté sur le rivage par des flots furieux, il ne se découragea point; ses efforts furent enfin couronnés de succès et il parvint à atteindre les débris de V Adèle; la corde dont il avait amené Textrémité à bord servit à établir un va-et-vient entre la terre et le navire naufragé, et les malheureux qui se croyaient déjà voués à une mort certaine, purent être tous ramenés à terre. On ne saurait trop honorer, dans quelque endroit qu'ils se produisent, de quelque part qu'ils viennent, des actes d'un si admirable dévouement ; le souvenir que nous en avons conservé et celui de la cordiale hospitalité que nous avions reçue de M. Margary nous fait doublement regretter sa perte.

A Ki-Long nous sommes en plein terrain houiller. Tout autour et au milieu de la baie, on voit se dresser d'énormes masses de rochers formés d'un grés argileux à texture très-fine, coloré en brun noirâtre par un mélange d'oxyde de fer et de matières charbonneuses. La dureté des différentes assises de ce grès est trés-sensiblement différente et les couches supérieures semblent offrir plus de résistance que les couches inférieures. Il en résulte que les blocs épars sur la grève présentent une conformation très-singulière; on dirait une forêt de champignons gigantesques ; dans leur action destructive, les flots de la mer ont eu plus facilement raison de la partie inférieure que des couches qui reposaient au-dessus.

Les mines de houille exploitées se trouvent à une petite distance de Ki-long, sur les bords d'une baie à laquelle les Anglais ont donné le nom de Cocd-Barbour. Les couches de houille viennent affleurer à la surface, entre-

mêlées de lits de gorre schisteux fortement coloré en rouge brun foncé. Mal exploitées par les Chinois, ces mines n'ayaienl donné que des produits de qualité inférieure; mais depuis deux ans, des ingénieurs anglais ont été appelés à prendre la direction de l'exploitation et l'on peut compter que les résultats seront assez satisfaisants pour encourager les Chinois à tirer un plus grand parti de leurs richesses minérales.

Non loin des mines de charbon se trouve un des sites les plus curieux de Tile au point de vue géologique. Au fond d'une vallée se trouvent un grand nombre de soffioni sulfureuses. Une portion des vapeurs de soufre qui s'en échappent se condense et donne naissance à une couche mince de soufre impur exploitée par les Chinois. Les vapeurs dont l'almosphère est imprégnée ont fait reculer la vie au-delà des limites de cette vallée désolée. Les eaux d'un petit ruisseau qui y coule accusent de fortes proportions de produits sulfureux. La roche à travers laquelle passent ces émanations, un grès grisâtre, trésfriable, est tellement imprégnée d'acide sulfurique qu'au bout de peu de jours les papiers qui enveloppaient les échantillons tombaient en poussière. Nous avons là une preuve de l'activité permanente de l'action volcanique qui s'exerce encore de temps à autre dans ces parages. Les nombreuses masses de trachytes qu'on trouve parsemées en différents points de l'Ile, sont les témoins de son action passée; les tremblements de terre, les sources d'eaux ttiermales, et principalement l'existence d'un petit volcan en activité dans le voisinage de la ville de Kia-i, prouvent suffisamment qu'aujourd'hui elle n'est pas encore épuisée.

A tous les points de vue l'île de Formose mérite de fixer les regards de ceux qui s'intéressent à la science. Les richesses de toute sorte qu'elle renferme promettent

d'amples moissons aux savants qui iront Texplorer ; la faune et la flore y sont assez variées pour réserver bien des surprises au naturaliste et au botaniste; déjà, un membre du corps consulaire anglais, M. Swinhoé, a fait une trés-intéressante élude de Tornithologie de Formose; le géologue et le minéralogiste y trouveront maintes occasions d^exercer leur savoir ; un ancien consul des États- Unis à Amoy, M. le général Legendre, a déjà pu réunir une trés-curieuse collection d'échantillons provenant de cette île et a adressé à son gouvernement un méaioire rempli d'intérêt sur ses richesses minérales. Le géographe, lui aussi, aurait quelque chose à apprendre à Formose dont la partie montagneuse est encore presque complètement inconnue ; Tethnographe enfin y trouverait dans les individus de race aborigène uu sujet d'études d'autant plus curieux qu'il sera de jour en jour plus difficile à rencontrer, à mesure que Tenvahissemenlpar les Chinois deviendra plus complet. Et cependant, une pareille étude permettrait de jeter un jour très-intéressant sur l'histoire de Formose, Tun des anneaux les plus importants de la longue chaîne sous-marine qui borde toute la côte orientale du continent asiatique depuis le Kamtschatka jusqu'à la presqu'île de Malacca et dont les chaînons s'appellent : les îles Kourilles, l'archipel du Japon, celui de Liéou- Tchéou, Formose, l'archipel des Philippines et les îles de la Sonde.

Forcé par mon mauvais état de santé d'abréger mon voyage autant que possible, je ne fis qu'entrevoir ce vaste champ ouvert aux recherches de tout genre et je dus le quitter avec le regret de ne pouvoir m'y arrêter plus longtemps.

La population chinoise de Formose est laborieuse et énergique; mais en même temps l'indépendance rela-^ tive dont elle jouit la rend quelque peu turbulente^

FOU-GNAN £T FORMOSE. i05

Peut-être aussi le sang qui coule encore dans les veines de ses habitants, celui des compagnons du pirate Tchen- Tching-Kong, a-t-il conservé quelque chose des passions farouches et du mépris de la règle et de la discipline qui animaient ces rudes aventuriers. Le fait est que leurs moeurs sont un objet de scandale pour les Chinois du continent qui viennent visiter Formose ; les rixes, les combats de village à village y sont fréquents ; les femmes y jouissent d'une liberté qui semble monstrueuse aux habitants de Fou-Tchéou et dont les effets ne plaident pas en faveur de leur émancipation. Adonnés principalement aux travaux de l'agriculture et de la colonisation, les habitants sont moins portés vers les études littéraires, et le nombre des lettrés y est relativement moins grand que dans le reste de la Chine. Au contraire de ce qui se rencontre sur le continent, ce sont les populations du littoral qui sont les plus douces et les plus sociables ; elles deviennent plus grossières à mesure que l'on avance vers l'intérieur; celles-ci sont, en effet, obligées de lutter et contre la nature et contre les tribus sauvages aborigènes dont elles ont parfois à repousser les incursions. En général, cependant, les uns et les autres vivent en assez bonne intelligence, et par un accord tacite , laissent entre eux une bande de terrain qui sert de territoire neutre où ils ne pénètrent que pour venir échanger les produits de leur industrie.

C'est vers 1405 que les Chinois eurent, pour la pre* mière fois, connaissance de Formose; mais bien que les Portugais et les Espagnols l'eussent entrevue de leur côté, la possession n'en lut pas disputée aux populations abori^ gènes avant 1622, époque à laquelle les Hollandais s'emparèrent de l'archipel des Pong-rou situé dans le canal de Formose à peu de distance de la côte S.-O. de cette ile, et peu après, fondèrent leur premier établissement com-

mercial et militaire à Taî-ouan-Fou ; il n*cn reste plus aujourd'hui que les ruines du fort Zélandia presque entièrement détruit après le long siège qu'ils eurent à y soutenir contre les bandes du pirate Tchen-Tching-Kong. En s*éta- 'blissant à Formose, les Hollandais n'y trouvèrent qu'un trèspetit nombre de colons chinois, les terres étant encore entre les mains des indigènes. Après leur arrivée, la colonisation se développa rapidement, et les pasteurs hollandais commencèrent à convertir au christianisme une partie des habitants; mais en même temps, la Chine était en proie à une convulsion politique terrible ; la vieille dynastie des Ming s'écroulait sous les coups de Tinvasion Tartare-Mandchoue et un flot d'émigrants chassés de leur pays par les misères de la guerre, vint s'établir à Formose et erï augmenter considérablement la richesse et la production. Les Hollandais ne profitèrent pas longtemps de cet état de prospérité. Le pirate Tchen-Tching-Kong vint les attaquer et les expulsa de leurs établissements en 1661. Ce pirate espérait léguer à sa famille la possession de cette riche contrée; mais, la politique habile des Tartares-Mandchoux parvint à déjouer ces projets, et dès 1685, nie de Formose ne formait plus qu'une dépendance de la province du Fou-Kien, administrée sous l'autorité du vice-roi de Fou-Tchéou par un Tao-Taï. Les aborigènes forcés de reculer devant le flot de l'émigration avaient abandonné aux nouveaux colons toute la plaine occidentale, et s'étaient retirés dans les montagnes où les Chinois, qui craignaient leur ardeur belliqueuse, n'avaient osé les poursuivre. Ce n'est que depuis le traité de Tien- Tsm que les Européens ont été autorisés à s'y établir; mais malgré leurs efforts, le commerce n'y a pas encore pris le développement sur lequel ils comptaient.

En 1874, les Japonais qui avaient besoin de trouver à Textérieur un dérivatif aux passions sm'excitées et au

mécontentement de leur classe militaire, saisirent pour prétexte le naufrage d'une jonque des îles Liéou-Tchéou sur la côte orientale de Formose. Quelques-uns des nau« fragés, prétendaient-ils, avaient été mangés par les aborigènes et, s'autorisant de l'impuissance ou de l'inhabileté des Chinois à punir les coupables, ils envoyèrent une expédition militaire qui débarqua dans la baie de Liang- Kiao. Après avoir livré victorieusement quelques combats aux tribus sauvages de cette portion de l'île, ils firent mine de vouloir s'établir d'une manière permanente dans le pays. A l'origine l'expédition avait sans doute une portée plus considérable qu'un simple châtiment à infliger à quelques anthropophages ; mais, probablement effrayés eux-mêmes des complications dans lesquelles pouvait les entraîner cette aventure, les Japonais se con* tentèrent de demander à la Chine une indemnité pécuniaire et rentrèrent chez eux. Cet avertissement n'a pas été perdu pour les Chinois; depuis cette époque ils font de vigoureux efforts pour soumettre à leur domination k portion orientale de Formose et il est probable que d'ici à quelques années, la conquête sera complète. Ils font même plus ; ils commencent à se piéoccuper sérieusement de tirer parti des richesses minérales de l'île, et comprenant toute l'importance de cette colonie ils élèvent des fortifications pour en défendre les points principaux, et songent à la distraire du gouvernement du Fou-Kien et à l'élever au rang de province.

Page 1