LES LEÇONS DE L'HISTOIRE
dront au-devant de ses pas : leurs lèvres, d'habitude scellées, se décloront pour lui parler : elles lui dévoileront les secrets pleins de troublants mystères que la Grande Forêt Primitive (c raconte seulement à ses enfants ».
Une plus intime connaissance des splendides réalités qui parent ces terres incomparablement fortunées, moins d'ignorance des inépuisables ressources qu'elles doivent à une nature prodigue de ses dons, permettraient de mieux saisir et plus exactement mesurer la véritable portée des visées allemandes sur l'Amérique du Sud. On pourrait ainsi pressentir toutes les éventualités que peut receler l'action méthodique et odieusement tenace qu'elles y poursuivent sans scrupule.
Mais avant de pénétrer sous les voûtes ombreuses de la Grande Forêt, il nous faut dire adieu à la région des Colonies Allemandes sur laquelle s'appesantit l'emprise germaine : partout on en retrouve les traces imprimées en lettres de feu.
Il nous faut abandonner ces riches territoires qui ne sont pas encore tombés sous le joug allemand mais sur lesquels se projette l'ombre d'un avenir gros de menaces redoutables.
Quittons donc sans trop de regrets, bien qu'avec une pointe de mélancolie, cette Allemagne Nouvelle.
Quelques kilomètres à peine nous séparent du grand massif montagneux, couvert d'épaisses forêts, qui se profile sur le bleu intense du ciel en un relief vigoureux. Aux masses sombres des araucarias, d'un vert si foncé qu'il en paraît noir, se mêlent des zones d'un vert tendre, qui tirent sur le jaune ; elles tranchent nettement sur la note sévère de la tonalité générale.
Ces taches claires révèlent à un œil exercé la présence de nombreux hervaes^ bois d'Ilex Maté y en pleine exploitation : la route que nous allons prendre nous y mènera.
La frontière qui sépare TÉtat de Santa-Catharina de celui de Paranà, serpente le long des vallées profondes, et gravit les pentes boisées de ces montagnes tourmentées. Elle coupe, à une
trentaine de kilomètres de Sâo-Bento, Tunique chemin par où l'on atteint aux plateaux élevés qui couronnent le massif. A l'époque de mon voyage, les colonies allemandes ne s'étaient pas encore lancées à l'assaut de ces cimes accidentées. Elles n'avaient pas franchi ces ultimes bastions derrière lesquels une population heureuse et indépendante se maintenait encore dans la paix et dans l'abondance, hors d'atteinte des tentacules du monstre.
Rathbaum ' m'avait présenté, le jour même où je l'avais quitté, celui qui devait être plus tard mon fidèle compagnon de route et de chasse pendant de longs mois ; nous ne nous en doutions alors ni l'un ni l'autre. Je puis donc me montrer reconnaissant à l'égard de mon ex-cicerone de cette dernière marque d'attention ; les conséquences devaient en être pour moi aussi utiles qu'agréables.
Mon nouveau guide portait, je m'en souviens, un nom pompeux et sonore, mais ma mémoire rebelle s'est refusée à en retenir les trop nombreuses syllabes. C'était là, du reste, son nom de cérémonie.
Dans l'intimité, mon cahoclo répondait à l'appellation moins redondante de Chico, diminutif de Francisco (Françoi.s). Chacun dans la montagne le connaissait par ce petit surnom d'amitié. Lui-même s'en contentait parfaitement pour l'usage de tous les jours.
Cependant, ce brave montagnard, d'aspect si placide, avait été, durant les derniers mouvements séparatistes, le chef redouté d'une bande d'insurgés. C'est pourquoi les gens du pays ne manquaient jamais de donner à l'ancien guérillero le titre de Capitào, capitaine, en souvenir de ses prouesses passées. Ce titre militaire chatouillait agréablement son innocente vanité. Sous ce même nom de Capitao Chico^ je présenterai à mes
I. Voir l'Allemagne et l'Amérique Latine du même auteur, Edit. chez Alcan.