LES LEÇONS DE L'HISTOIRE
agréables à la vue. Tantôt il se jouait au flanc des coteaux, entre les troncs des araucarias géants dont les ombelles s'épanouissaient en larges parasols à une quarantaine de mètres audessus de nos têtes, tantôt il se perdait sous d'interminables arches de bambous. Dédaigneux parfois des difficultés, les recherchant même, pourrait-on croire, il montait à l'assaut d'un mamelon escarpé, l'abordait de front et le franchissait bravement, sans daigner s'écarter d'un pas ni à droite ni à gauche. Puis, pour frayer sa route dans l'épais fourré de broussailles, de grandes fougères et de palmiers qui recouvrait ces collines en forme de dômes, il redescendait en casse-cou le versant opposé, affichant le plus souverain mépris pour les règles et les conventions les plus généralement reçues dans la préparation des routes et des chemins.
Laissant derrière lui la forêt profonde, dont il semble n'abandonner qu'à regret les frais abris, le chemin aux interminables lacis nous conduisit tout à coup jusqu'au bord absolument taillé à pic d'un immense ravin. L'autre bord de cette gigantesque craquelure de la couche terrestre, nous montrait, en face, à plusieurs kilomètres de là, ses parois cyclopéennes. à leur tour taillées verticalement dans le granit. J'éprouvais devant cet étrange jeu de la nature, l'impression très nette que, si quelque force inconnue venait à rapprocher les deux lèvres de cette faille, leurs bords, fantastiquement découpés, s'emboîteraient l'un dans l'autre, avec autant de précision et tout autant de justesse, que si l'on rapprochait, à .l'aide de la main, les deux morceaux correspondants d'une écorce d'orange fraîchement déchirée. Les caboclos nomment taymbés ces vastes glissements du sol. Plus de cent mètres nous séparaient des cimes des grands arbres de la forêt vierge, qui, tout en bas, sous nos pieds, recouvrait d'un immense tapis de verdure., le fond du ravin.
Capitào Chico, assez volontiers causeur de son naturel, était toujours prêt à me conter quelque histoire. Il me narrait, avec
force détails, pendant que nous côtoyions le tayinbé, les guerrillas sanglantes qui avaient eu pour théâtre pendant de longs mois cette région accidentée, si favorable aux escarmouches et aux embuscades. Les gens de sa bande avaient surpris jadis, et acculé à ce même ravin, à quelques kilomètres de là, un petit parti d'ennemis appartenant aux troupes gouvernementales. Ainsi qu'il n'arrive que trop souvent dans les guerres civiles, on se battait sans merci, et sans faire de part et d'autre de prisonniers. Quand les Bahianos * qui composaient ce détachement se virent entourés, sans plus d'espoir de briser le cercle qui se refermait sur eux, et que les munitions furent épuisées, on en vint au corps à corps. Ils sentirent vite qu'ils ne seraient pas les plus forts; leurs baïonnettes les défendaient mal contre les sabres d'abatis, facaos^ que manient si efficacement les mains habiles des montagnards. Alors, plutôt que de se rendre, ils sautèrent presque tous dans le vide, du bord de la falaise à pic, et vinrent s'abattre, d'une hauteur de plus de cent mètres, dans le fouillis d'épaisse verdure qui s'étend aux pieds des rochers.
« Ceux de mes hommes qui descendirent pour rapporter les armes et quelque autre menu butin que les vaincus auraient pu avoir sur eux, nous avisèrent, continua mon guide, qu'un certain nombre de Bahianos ne s'étaient fait aucun mal dans la chute. Le berceau presque impénétrable formé par les lianes, les plantes grimpantes et les hautes branches entrelacées des arbres, avait amorti le choc, et les avait empêchés de s'écraser sur le sol. Ils avaient ensuite pris la fuite à travers la forêt, si bien que nous fûmes obligés d'envoyer encore du monde à leur poursuite, et il ne nous fut possible de les exterminer qu'après un dernier combat qui devint acharné. Les fourmis les ont mangés tout comme les autres », termina-t-il, en guise de péroraison et d'oraison funèbre.
I. Bahianos, troupes fédérales recrutées à cette époque en grande partie dans l'Etat de Bahia.
LES LEÇONS DfC L HISTOIRE.
Dans ce cadre de verdure incomparable resplendissant de lumière, en face de cette nature souriante, si calme et pourtant animée d'une vie débordante, l'évocation de ces luttes féroces et impitoyables m'impressionnait doublement.
« Que faisiez-vous des prisonniers? dis-je à l'ancien guérillero qui, de capitaine de bande, jadis réputé féroce et sanguinaire, était redevenu à présent que ses passions politiques s'étaient éteintes le plus doux et inoffensif des hommes. Si j'eusse été là, je ne vous aurais jamais permis de pousser ainsi à Tabîme et de mettre à mort des hommes que vous aviez réduits à Timpuissance, et qui ne se sentaient plus en état de se défendre ; encore moins ceux qui n'avaient été épargnés que par un vrai miracle du Tout-Puissant. )>
Le vieux guérillero se mit à rire et me dit en secouant la tête : « Bah! Vous auriez sans doute ao-i tout comme nous. » Il ajouta après un moment de silence : « Nous ne manquions pas parmi les nôtres, d'hommes de vos terres d'Europe : les habitants des Colonies Allemandes. C'étaient les plus acharnés et les plus durs pour les vaincus, les plus enragés aussi à la poursuite quand nous étions victorieux.
« Le gérant de la venda^ ce grand diable d'Allemand blond avec qui vous causiez hier au soir, a été pendant la dernière révolution capitaine comme moi. C'est de sa propre initiative et sans y être contraint par personne, qu'il a pris les armes. »
Après un moment de pause, hochant de nouveau la tète, il ajouta à mi-voix, comme s'il s'était parlé à lui-même : « Du reste les Bahianos non plus ne faisaient pas de quartier et ne s'embarrassaient pas de prisonniers ; et puis, que venaient-ils faire ici dans nos montagnes ? Que ne restaient-ils tranquillement dans leurs provinces du Nord ? » Finalement, il résuma sa manière de voir dans cette phrase lapidaire : « Nous n'avons pas besoin que ces gens du dehors viennent ici, dans nos montagnes, nous dicter des lois à leur manière. Ils ne sont bons
qu'à brûler nos maisons, massacrer nos femmes et nos enfants : qu'ils restent donc chez eux et que Dieu les bénisse. »
De cette grande convulsion politique dont le résultat avait été la chute du régime impérial et la proclamation de la République du Brésil, de ces événements historiques, cet homme simple n'avait, malgré la part qu'il y avait prise, ni compris, ni retenu aucune leçon.
Les passions, unique cause pourquoi tant de sang a coulé, paraissent momentanément assoupies; mais toujours les vieilles haines subsistent. Des yeux jaloux, auxquels rien n'échappe de ce qui pourrait être utile à leurs projets, épient dans l'ombre les faiblesses et les fautes des uns et des autres, afin d'en tirer bon parti quand le moment propice sera venu pour eux d'agir. Qui sait si dans l'avenir d'autres luttes plus terribles et plus, inégales, n'ensanglanteront pas, me disais-Je, en écoutant le vieux capitaine, ces vallées redevenues aujourd'hui si paisibles?
Un jour, peut-être prochain, viendra, où les derniers défenseurs des libertés menacées de leur belle patrie, acculés à ce même taymbé., pensais-je, retrouveront devant eux, à la tête de hordes étrangères, ceux-là même qui les poussaient et les aidaient, du temps des luttes fratricides, à exterminer leurs propres frères ?
Pendant que j'écoutais ce récit mouvementé, je me demandais comment et par quel moyen, n'étant ni des oiseaux, ni en passe de le devenir, nous arriverions • à poursuivre notre route, au delà du tayinbé qui semblait la couper complètement.
A ce même moment je vis poindre au-dessus du plateau, à quelques mètres à peine de l'endroit où je m'étais arrêté pour jouir du panorama féerique déroulé devant nos yeux, les longues oreilles d'une mule suivies d'abord de sa propre tête, puis de celle de son cavalier. Tête d'animal et tête d'homme, toutes deux semblaient avoir jailli du vide comme par enchantement. Je me portai aussitôt de ce côté, fort intrigué de ce curieux