‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 16 sur 71 · LES LEÇONS DE LIIISTOIUE · texte numérisé non relu

LES LEÇONS DE LIIISTOIUE

Dès que l'on descend de cheval, et que Ton entre dans une habitation des caboclos de ces montagnes, si le voyage ne doit pas être poursuivi dans la journée, une des jeunes filles de la maison apporte devant Thôte, après lui avoir offert le maté suivi de la tasse de café traditionnelle, un petitbaquet en bois; elle y verse ensuite de Teau tiède sur quelques feuilles aromatiques. Le voyageur fatigué trempe ses pieds dans cette eau parfumée et se nettoyé ainsi de la poussière du chemin.

En sa, touchante simplicité, ce geste d'un passé lointain évoque celui de xMarie de Magdala, quand elle baignait des plus précieux aromates et essuyait de ses longs cheveux épars, les pieds du doux Galiléen qui parcourait humblement, il y a de cela près de deux mille ans, les chemins poussiéreux de la Palestine, pour y prêcher l'amour et promettre la paix aux hommes de bonne volonté .

Les nouveaux arrivés saluèrent Capitâo Chico, et moi-même, avec la plus grande courtoisie. Je leur fus ensuite très cérémonieusement présenté. Je n'ai jamais rencontré dans mes voyages des gens plus aimablement polis que ces montagnards, qui portent pendu à la ceinture un énorme pistolet à deux coups, et cette arme voisine fraternellement avec un coutelas dont la lame mesure un bon demi-mètre de long. S'adressent-ils la parole ? chacune de leurs phrases sera précédée du mot « Monsieur », et le plus souvent ils se donnent entre eux de la troisième personne. <

Au moment de prendre congé, ont-ils passé quelques jours ou quelques heures seulement en votre compagnie, jamais ils ne manquent de vous prier de vouloir bien excuser les petites infractions aux lois de l'étiquette qu'ils auraient inconsciemment pu commettre durant leur séjour.

De ce que j'ai pu voir et observer chez bien des peuples divers, je garde l'impression que plus les hommes sont formidablement armés, plus ils se sentent portés à se montrer polis et pleins de

prévenance les uns envers les autres. La vieille politesse française, si aimable et si raffinée, cette fine fleur de constante courtoisie, que nous tenons de nos ancêtres et qu'une longue accoutumance a fait passer dans notre sang (au dire même des étrano-ers elle constituerait chez nous une seconde nature) ne proviendrait-elle pas, qui sait? de ce que pendant des siècles nous avons porté Tépée et été, ainsi que l'on disait jadis, friands de la lame? Ce serait là une preuve de plus de la justesse du vieux dicton : « Si vis pace^n, para hélium. »

Mais revenons à nos braves cahoclos. Ils me demandèrent de mes nouvelles personnelles, s'intéressèrent à celles de ma famille, qu'ils ne connaissaient pas cependant, et s'enquirent également avec courtoisie de mes père et mère. Ce sont là d'antiques façons, formules obligées d'une étiquette restée pieusement fidèle aux vieilles traditions, et foncièrement respectueuse de ce quatrième commandement qui nous dit : « Tes père et mère honoreras, afin de vivre longuement. »

Je répondis de mon mieux à leurs politesses et nous fûmes tout de suite bons amis. Leurs visages brunis s'épanouirent, et ils sourirent avec une visible satisfaction quand ils surent que je n'étais pas Allemand, mais, tout au contraire, un compatriote de don Andrès\ ce Français établi depuis trois ans au cœur de leurs montagnes, et que chacun d'eux se faisait un honneur de connaître plus ou moins intimement. Les compliments d'usage une fois échangés, nous nous séparâmes, et le tintement joyeux des clochettes de la tropilla se perdit peu à peu dans le lointain.

I. Voir l' AllemcLg7ie et l'Amérique Latitie, du mènii auteur, Edit. chez Alcan.

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