DON ANDRÈS PROTÉGÉ DE DIEU OU DU DIABLE
aussi gros, je l'aurais déjà jeté bas pour me venger. Ce brigand s'est moqué de moi dans ma jeunesse de la plus impudente façon, et, chaque fois que mes pas me conduisent de son côté, il me semble l'entendre ricaner au souvenir du mauvais tour qu'il m'a joué.
« Tout jeune homme encore, ajouta-t-il, je revenais un jour des Colonies Allemandes conduisant une troupe de mules, char- Q-ées des provisions et des victuailles destinées à la fête de mon propre mariage. Ce devait être une belle noce, car, je puis le dire, j'avais bien fait les choses et sans lésiner. Deux tonnelets, dont le contenu était appelé à figurer en bonne place au festin du lendemain, avaient été chargés sur ma meilleure mule, et arrimés de mes mains avec le plus grand soin. Chacun d'eux contenait une cinquantaine de litres d'un petit vin doux de Moscatello, célèbre alors dans toute la montagne.
« Arrivés au sommet de la colline, au pied de laquelle nous sommes assis en ce moment, ne voilà-t-il pas que cette bête, possédée du diable bien certainement, bute, et cela si malencontreusement, que la charge passe sur son cou. Nous avions négligé, mes compagnons et moi, de vérifier de nouveau l'arrimage, car vous le comprenez, nous cheminions gaiement, tous des jeunes gens, eux, riant et plaisantant, et moi tout à mes pensées. Du fait, mes deux tonnelets se détachent, et, avant que nous puissions les retenir, prennent immédiatement la pente, entraînés par leur poids, irrésistiblement.
« Ils roulaient l'un par-dessus l'autre, faisaient des cabrioles folles, et rebondissaient chaque fois qu'ils touchaient terre, comme y puisant une force nouvelle. On leur eût cru des ailes. Le cœur serré d'émotion, penchés sur nos selles, mes compagnons et moi, nous suivions des yeux le vin de la noce qui passait à travers les arbres comme un météore, mais par une grâce divine, sans se heurter aux troncs.
« Ils franchirent ainsi, heureusement, la lisière du bois.
^ 1/ ^ Wagner, Forêt Brésil. — 2
Encore quelques mètres, et l'eau profonde et le sable de la rivière, haute en ce moment, allaient arrêter leur course et amortir le choc. Déjà je me pensais sauvé et poussai un cri de joie, quand le diable, s'étant sans doute mis de la partie, chacun des tonnelets vint, l'un après l'autre, s'écraser sur ce maudit arbre, le seul qui les séparât encore des flots sauveurs. Ils éclatèrent là, comme des bombes, et il ne resta pas assez de vin entre leurs douves pour se mouiller le creux de la main. Il vue fallut remettre la noce pour aller chercher à la ville deux autres tonnelets de Moscatello. »
Je ris de bon cœur de la mésaventure du capitaine, pendant que ce dernier, tout à ses pénibles souvenirs, jetait des regards furibonds, chargés de malédictions impuissantes, vers le colosse impassible. Celui-ci aurait pu, sans doute, nous conter bien d'autres histoires des hommes et des choses, s'il avait daigné adresser la parole à de pauvres êtres éphémères, rampant à ses pieds.
Abordant un autre sujet, l'intarissable capitaine me raconta, ensuite, que par ce même chemin, mon compatriote don Andrès était passé, il y avait de cela trois ans, avec plusieurs chars. Il transportait, paraît-il, de grands cônes creux de cuivre destinés à la fabrique de thé du Paraguay, qu'il s'occupait à installer plus haut dans la montagne.
(c Oui, monsieur, dit le capitaine, en levant son chapeau, la Vierge m'en est témoin, il est passé par ici, là où nous sommes, avec ses chars tout chargés, ses longs câbles, ses poulies et toute sa troupe, choisie parmi la fleur des montagnards. »
Mon compagnon jouissait, évidemment, de mon étonnement.
Comment, me disais-je, est-il possible que, par ces chemins bons pour des chèvres, qui côtoient des précipices à pic, descendent au fond de ravins escarpés, passent par cent endroits où un homme est à la merci d'un faux pas de sa monture, un de mes compatriotes, un Français comme moi, ait osé faire