‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 20 sur 71 · DON ANDHÈS PROTÉGÉ DE DIEU OU DU DIABLE · texte numérisé non relu

DON ANDHÈS PROTÉGÉ DE DIEU OU DU DIABLE

passer des chars aussi lourdement chargés, et comment se fait-il qu'il y soit parvenu? C'était là une prouesse presque incroyeible, et dont le souvenir, après des années écoulées, remplissait encore d'admiration les bonnes gens du pays. J'en éprouvais une véritable satisfaction, comme une petite bouffée de fierté patriotique, et il me semblait être pour quelque chose dans le succès de ce compatriote inconnu.

Sans rien laisser voir de mes sentiments, je répondis au capitaine avec beaucoup de dignité : « Ce que vous dites là est admirable assurément, mais ce n'est pas une chose qui doive étonner de la part des gens de mon pays. Des hommes comme lui, il n'en manque pas, heureusement, chez nous et ijs savent se montrer chaque fois que l'occasion s'en présente. »

Mon compagnon me regarda, hochant gravement la tête, et répliqua : « Il faut alors que les saints ou le diable les protègent », et il leva derechef son chapeau, ce qui pouvait être aussi bien pour honorer Dieu que TEsprit malin.

Je suis porté à croire, du reste, que dans son âme candide, il faisait de ses idées au sujet de ces deux puissances rivales, une assez étrange salade. Peut-être les concevait-il toutes deux également mystérieuses et redoutables, dignes en tout état de cause, l'une comme l'autre, de ses respectueux hommages.

« Dans ce voyage, reprit-il, un des chars de don Andrès, malgré les efforts des hommes qui les accompagnaient, roula du haut en ba^ d'une pente, entraînant ses deux paires de bœufs. Bêtes, char et charge firent trois tours sur eux-mêmes et ne s'arrêtèrent que contre les troncs, presque au fond du ravin. Eh bien ! vous me croirez si vous le voulez, il n'5^ eut rien de cassé, pas un homme, ni une bête ne fut blessé : char, hommes et boeufs arrivèrent sains et saufs à l'usine. 31aintenant, ajouta-t-il, expliquez-moi ça, si vous le pouvez. »

J'eusse éprouvé probablement quelque embarras à lui fournir les explications qu'il me demandait. Je me contentai donc de

traduire à son intention l'hémistiche proverbial qui dit si bien ce qu'il veut dire : « Audentes fortuna jiivat. »

Cette solution de Ténigme en valait bien une autre, et je la veux tenir pour bonne. Je commençais pourtant à comprendre ce que herr Rathbaum, lui, n'était pas arrivé à pénétrer, quand il constatait avec dépit, que tous les caboclos de la montagne ne juraient, comme il le. disait, que par « ce Français » arrivé il y avait de cela seulement trois ans chez eux, qui gardait son quant-à-soi, ne frayait pas avec les colons allemands, « ne commerçait, ne mangeait, ni ne buvait avec eux ». ■

Notre repas frugal une fois terminé, nous passâmes à gué la petite rivière près de laquelle nous nous étions reposés. Poursuivant notre route, nous nous trouvâmes bientôt dans la zone des hervaes, c'est-à-dire des bois d'Ilex Maté, exploités industriellement.

Le chemin que nous suivions montait sensiblement depuis quelque temps déjà, et ce n'était plus que rarement qu'apparaissaient des habitations. Nous atteignîmes enfin les plateaux Ips plus élevés du massif. De cette hauteur les regards s'étendaient à perte de vue et embrassaient un horizon immense, formé par de grandes prairies, parsemées de bouquets d'arbres de différentes espèces, et de quelques araucarias isolés. Je m'arrêtai un instant au bord d'une de ces gigantesques parois de rochers, dites taymbés, qui longent le chemin.

Penché sur l'abîme, je voyais, au fond du gouffre, bondir tout blancs d'écume, les flots d'un torrent qui, de cascade en cascade, allait dans son impétuosité se perdre enfin au sein d'un impénétrable fouillis de verdure. Sur le décor sévère dont ils rompaient agréablement la monotonie, des îlots d'arbres en fleur plaquaient, çà et là, des notes rouges, bleues, violacées ou or et, dépassant de la tète le niveau de la forêt, des araucarias et des palmiers aux panaches superbes, se dressaient, pareils à des phares géants, au-dessus de cet océan de verdure.

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