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CHAPITRE III

AU BORD DU RIO CUBATAO LE NID d'aigle d'UN VIEUX GUERILLERO

« Du haut de ce château, comme l'aigle de son aire ensanglantée, le sauvage seigneur dominait alentour tout l'espace où se pouvait poser un pied mortel, et il n'entendait aucun bruit humain au-dessus de sa tète. »

(Al. Manzoki, Les Fiancés.)

Bientôt nous aperçûmes, dominant les bois environnants, une habitation bâtie en pierres de taille ; coifFée de tuiles d'un beau rouge, qui miroitaient sous la lumière, elle attirait de loin les regards.

Le soleil était encore assez haut et Capitâo Chico fut d'avis de faire une petite halte en cet endroit. Le maître du logis était, me dit-il, un fort brave homme qui serait très affecté si nous lui faisions l'affront de passer devant sa maison sans nous y arrêter.

Je savais par moi-même combien hospitaliers sont les gens

du pays, qui habitent loin des grands centres, et n'ont pas

encore perdu, au contact des étrangers, leurs anciennes et belles

coutumes.

Voyageant jadis dans les provinces du centre de l'Argentine,

« j'ai vu, je m'en souviens, des péons courir après moi, bride

abattue, dans le seul but de me prier, de la part de leur maître, propriétaire de quelque habitation dont c'était à peine si je voyais poindre le toit dans le lointain, de bien vouloir suspendre

A rn AVERS LA FORET BRESILIENNE.

mon voyage, pour honorer de ma visite sa modeste demeure

Combien l'hospitalité reçue en pareilles circonstances de la part d'un inconnu que, le plus souvent, Je ne devais jamais revoir, était franche et cordiale. C'est que, pour ces gens, l'hôte! était encore sacré ; l'arrivée du voyageur une faveur du ciel dont il convenait de s'estimer heureux et se montrer reconnaissant. On ne retrouve plus que dans certaines contrées reculées de l'Amérique du Sud, ces mœurs antiques gardées dans toute leur fraîcheur naïve. Partout ailleurs elles ont été balayées par l'avance impétueuse de la civilisation.

Dans ces régions montagneuses de l'Etat de Paranà, échappées jusque-là à la mainmise allemande, ces traditions d'hospitalité se conservaient encore dans toute leur intégrité primordiale. J'acquiesçai donc volontiers au désir du capitaine. Mais quelle devait être ma surprise, quand dans le propriétaire de ce nid d'aigle, pittoresquement situé tout en haut d'un roc qui domine la route et la vallée, je reconnaissais ce même colonel Joâo Pedro, que nous avions rencontré, suivi de son écuyer, sur la route de Joinville à Sào-Bento, et auquel Rathbaum m'avait si cérémonieusement présenté !

Le burg de Tancien caudillo^ s'élevait sur un éperon de granit noir dont, de trois côtés, les pentes polies descendaient à pic jusqu'aux sombres eaux du Rio Cubatào qui bouillonnent impétueuses, entre deux parois de rochers lisses et escarpées.

Ainsi perché, il commandait, telle une forteresse médiévale, les approches d'un long pont en bois dur qui, dénué de toute espèce de garde-fou, s'élançait hardiment au-dessus des iiots tumultueux à une hauteur de trente mètres ou davantaofe. La position stratégique était de tout premier ordre, car ce pont hasardeux était le seul qui permît de franchir la rivière dont le cours forme la limite entre l'Etat de Santa-Catharina et celui

I. Caudillo, mot espagnol employé dans tonte l'Amérique du Sud et qui désigne un c4ief de partisans possédant une certaine influence politique locale.

AU BORD DU RIO CUBATAO

de Paranà. L'unique chemin qui assurât les communications entre ces deux Etats passait devant la maison du colonel. Il aboutissait à l'entrée du pont par une descente tortueuse et profondément encaissée : véritable défilé, une poignée d'hommes résolus et bien armés, l'eussent défendu facilement contre un régiment.

Ces détails topographiques permettent de comprendre comment, dans le passé, tant de sanglantes rencontres eurent lieu en cet endroit. Ils expliquent également, peut-être, pourquoi l'ancien guérillero avait jugé bon de bâtir son aire sur ce rocher presque inaccessible, si ce n'est d'un seul côté. Sans être grand clerc es sciences politiques, il avait dû se dire dans sa petite jugeotte de chef de bande retiré sous la tente que : « gouverner, c'est prévoir ».

Le devant de la maison, précédé d'une vaste véranda, faisait face au chemin par lequel nous étions arrivés. Entre les piliers, des hamacs étaient suspendus.

Un perron de quelques marches reliait la véranda à une cour spacieuse, entourée de fortes palissades en gros pieux de bois de fer. Les dépendances, cuisine, sellerie, hangar, dépôts pour la herva, toutes ces constructions diverses, dont les murs étaient formés par une double cloison de planches, s'échelonnaient entre l'enceinte de la maison d'habitation et les derniers arbres de la forêt qui recouvraient les pentes donnant accès à la maison. ^

Arrivés à la porte de la cour, je vis s'avancer vers nous ce brave colonel Joào Pedro flanqué de son inséparable aide de camp. Ils nous saluèrent, l'un et l'autre, avec autant de cordialité que de courtoisie. Le maître de la maison nous pria de mettre pied à terre et de lui faire l'honneur de nous reposer quelques moments chez lui : il mettait, suivant la formule consacrée, « la maison et tout son contenu à notre entière dis^ position ».

Pénétrant sous la véranda, nous nous assîmes dans les hamacs. On nous apporta immédiatement des petites tasses d'un excellent café et des cisrarettes de tabac noir roulées dans des pailles de maïs. Tandis que la conversation s'engageait familièrement, entre mon compagnon de route et le colonel, son ancien chef, je laissai errer mes regards avec curiosité, autour de moi.

Deux belles selles, dans le genre des selles mexicaines, posées sur des chevalets, attirèrent tout d'abord mon attention. Le pommeau et le troussequin, tous deux fortement surélevés étaient garnis de plaques en argent massif artistiquement repoussé. Recouvertes en partie de peau de jaguar, et abondamment pourvues de tapis de selle, les uns plus somptueux que les autres, ces deux selles étaient de magnifiques spécimens de ces riches harnachements, luxe favori dont s'enorgueillissent les éleveurs des provinces du Sud. On avait^mplo3^é pour les étriers, de la corne polie, travaillée avec goût et cerclée d'argent. Les étrivières passaient dans des anneaux du même métal précieux. Têtières et rênes en cuir de tapir (les courroies cylindriques^, de la grosseur du doigt baguées d'argent), mors à bossettes, barbettes et plaques de têtières et de poitrail également en argent, formaient le digne complément de cet ensemble fastueux.

Attaché au troussequin de la selle, un de ces beaux lassos tressés à six brins et faits d'un cuir de génisse choisi avec soin, afin d'être à la fois mince, léger et résistant, imprimait à cet équipement le cachet caractéristique particulier aux cavaliers du Rio-Grande du Sud. Le montagnard qui a pris part aux guérillas insurrectionnelles, affecte de conserver à son harnachement cet aspect siii generis en souvenir du rôle joué par lui pendant ces époques troublées.

Selle et lasso tiennent lieu de brisques et de chevrons : ils disent à tout venant qu'à Theure du danger, leur maître ne fut pas un embusqué.

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Dans le fond de la véranda, pendaient contre le mur une douzaine de grands sabres de cavalerie. Ils y alternaient avec les longs facàos, l'arme locale favorite, dont une collection des plus variées, de toutes les tailles et de toutes les formes, faisait vis-à-vis à une gamme ascendante et descendante de pistolets à deux coups. Cet attirail belliqueux était accroché au mur, au-dessous de trois ou quatre fusils de guerre, reliques ou trophées des prouesses du passé.

Grâce à ce don d'observation qui distingue les habitants de ces régions, et que l'existence journalière leur fournit à chaque instant l'occasion de développer, le vieux colonel eut vite fait de deviner, à mes seuls regards, le cours de mes pensées.

« Oui, me dit-il en souriant, me désignant d'un geste plein de noblesse, les armes qui avaient attiré mon attention, elles dorment maintenant à l'abri des fatiqfues de la sfuerre et du bruit des combats. Nous avons même quelque travail, mon ami et moi, à les défendre contre la poussière et le temps, à cette heure leurs seuls ennemis. En dépit de nos efforts la rouille les envahit pourtant. Leurs maîtres sont un peu dans le même cas », terminat-il, jetant un regard malicieux où perçait un peu de mélancolie, sur ses deux anciens capitaines, ses vieux compagnons des luttes et des périls d'autrefois.

Ces trois gaillards, cependant, me faisaient beaucoup plus l'effet de gens prêts à reprendre la campagne et à remonter à cheval, aux premiers accents du boute-selle, et fort désireux de le faire, que de vieux guerriers retirés pour toujours sous leur tente.

Aussi, fut-ce dans cette note que je lui répliquai : « Eh, Sio colonel, lui dis-je, l'époque où, à la tête de vos montagnards armés jusqu'aux dents, vous donniez de si terribles assauts aux troupes fédérales^ n'est pas encore si loin. N'étiez-vous pas de ce siège de Lapa dont les hauts faits (tant ceux des assaillants que ceux des défenseurs) ne seront pas oubliés de sitôt 7]e crois que oui,

mon petit doigt me l'a dit. Si la poudre faisait entendre de nouveau sa voix, que les échos de vos montagnes aimaient à répéter du temps où ces armes n'étaient pas appendues oisives le long du mur, que feriez-vous, colonel, vous et vos amis ? Tout me porte à penser que vous ne resteriez pas tranquillement assis dans vos hamacs à fumer vos cigarettes et à boire votre café, qui est délicieux, entre parenthèses. »

Le colonel ne répondit pas, mais un éclair passa dans ses yeux et dans ceux de ses compagnons.

La conversation tomba alors, tout naturellement, sur les événements qui ont eu ces contrées pour théâtre, lors de la révolution des provinces du Sud contre le gouvernement fédéral. Le colonel Joâo Pedro avait pris part à cette campagne, il en connaissait tous les faits les plus marquants et se plaisait à conter mille aventures guerrières ; déjà aux temps héroïques, retour de Troie, les vétérans en usaient ainsi. Dans certaines de ces aventures, il avait joué un rôle personnel ; les autres, il les connaissait par ouï-dire. Ses récits étaient pleins de charme et de sincérité. Le colonel possédait un grand choix de traits pittoresques et d'expressions heureuses. Sa connaissance des mœurs et des coutumes locales, rendait pour un étranger ses relations aussi instructives qu'attachantes. Je n'essayerai pas de reproduire dans leur intégrité ces souvenirs d'un témoin oculaire, car, sous ma plume, ils perdraient fatalement beaucoup de leur charme naïf et de leur vivant coloris.

Je tiens cependant à consigner dans ces pages, autant que ma mémoire voudra bien s'y prêter, ceux de ces récits vécus qui m'ont le plus frappé. Le lecteur y trouvera certainement un intérêt d'actualité. Ils disent, en effet, combien, de tous temps et en tous pays, les représentants des races latines ont su déployer dans des circonstances toutes particulièrement difficiles, de bravoure chevaleresque, de vaillance et de grandeur d'âme.

Un des cousins de notre hôte était lieutenant de vaisseau quand

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éclata le soulèvement des forces de mer brésiliennes. Ce mouvement était fomenté par l'ancien ministre de la Marine, Custodio de Mello. Son but était la restauration du régime impérial. S'étant rangé du parti des révoltés, ce parent du colonel Joào Pedro avait fait la campagne en qualité d'aide de camp de l'amiral Saldanha da Gama, le chef le plus populaire de toute la flotte. Ce dernier, adoré des équipages, brillant officier des plus instruits, descendait d'une illustre famille portugaise. Il fit montre au courant de cette lutte sanglante, des plus belles qualités de commandement, jointes à une constance et à une intrépidité diornes de ses vaillants ancêtres.

« Mon cousin était aux côtés de l'amiral Saldanha da Gama, c'est le colonel qui parle, quand eut lieu l'assaut de l'Armaçào * de Nictheroy que des ingénieurs qui avaient étudié en Europe et des officiers allemands, dit-on, avaient converti en la plus formidable des forteresses. Par une nuit sans lune, les troupes de débarquement et les équipages de la flotte révoltée, se lancèrent à l'attaque de ces positions tenues par l'État-Major des troupes fédérales, pour imprenables. Mais ils avaient compté sans l'amiral Saldanha et ses marins : ces démons montèrent à l'assaut, le couteau aux dents, la hache d'abordage à la main, et leurs pistolets à la ceinture. Il fallait franchir trois rangs de tranchées successives avant d'arriver à un dernier fossé de près de trois mètres de profondeur. Le tout garni de chevaux de frise et d'obstacles de tout genre : fils de fer entrelacés, chaussestrapes, pieux aiguisés, fichés en terre, au fond de trous de la profondeur d'un homme, et recouverts de grandes feuilles de palmier, que dissimulaient de légers carrés de gazon rapporté.

<( Chaque fois qu'une de ces lignes de défense était complètement emportée par les assaillants, les assiégés faisaient jouer des mines sans se soucier que quand sautaient les nôtres, les

I. Ar7naçào. Arsenal de marine situé à Nitcheroy, sur les bords de la baie de Rio, en face même de la capitale.

leurs sautaient en même temps. C'étaient là, paraît-il, des nouveautés rapportées d'Europe dans nos pays où nous sommes plus habitués à nous battre la lance, le fusil ou le facào à la main que par le moyen de procédés aussi barbares.

« Arrivés enfin devant le dernier fossé, les marins se firent la courte échelle et jetèrent des grappins, qui s'accrochaient dans la terre gazonnée de la contre-escarpe et entre les pierres.

« Ceux qui les premiers prirent pied ainsi, sur les murs, descendirent aux autres des échelles de cordes, tandis que quelques uns d'entre eux repoussaient les contre-attaques de la garnison avec leurs haches d'abordage, abattant d'un seul coup têtes, bras et fusils. Au bout d'un moment, les fossés furent pleins de véritables grappes d'hommes entrelacés : amis et ennemis ne se reconnaissaient plus qu a leur cri de guerre. Les attaquants hurlaient : « Saldanha ! et dom Pedro ! w et les autres : v Vive la République ! »

a Après une heure d'un corps à corps effroyable, les nôtres, d'abord repoussés, reçurent des renforts, et revinrent à la charge. Passant par-dessus des monceaux de morts et de mourants, l'amiral à la tête, la hache à la main comme ses marins, et couvert de sang ennemi (car lui-même dans cette terrible nuit ne reçut pas une seule blessure), ils pénétrèrent enfin dans l'ouvrage. Quatre fois ils en furent rejetés et repoussés jusqu'aux vaisseaux; quatre fois l'amiral les ramena à l'assaut, lui, toujours en tête.

(c Mais le jour se leva trop tôt pour nous. Les assiégés purent amener leurs mitrailleuses et leurs canons à tir rapide : les nôtres furent fauchés en un instant. C'est sous ce feu d'enfer qu'il fallut regagner les embarcations ; l'amiral les avait dissimulées très habilement dans une petite crique de la baie. Ce fut épouvantable. Eh bien ! c'est là qu'on a pu voir ce que c'est qu'un homme brave, un vrai chef et un soldat !

« L'amiral fut le dernier à prendre place dans les embarca-

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tions, malgré les supplications de ses marins qui voulaient l'entraîner de force. Mais il fallut bien obéir, car il ne plaisantait pas sous les armes, et nul n'aurait osé lui résister. Debout, sous une grêle de balles, il donnait les ordres avec autant de calme ([ue s'il se fût agi de recevoir à son bord, comme au temps de jadis, en quelque jour de fête, le vieil empereur et sa cour, au son éclatant des fanfares joyeuses.

« Vingt fois il mena l'attaque, afin de repousser les sorties des fédéralistes qui voulaient nous faire des prisonniers ou charger nos hommes pendant que, ramenant les blessés, ils reculaient pas à pas sous la mitraille. Jusqu'à la fin, Tamiral protégea l'embarquement de ces pauvres gens, prêtant lui-même la main quand il le fallait. Mon cousin m'a dit souvent ne l'avoir pas quitté un instant pendant toute cette terrible nuit et cette sanglante aurore, et que pas une fois il ne l'avait vu perdre sa sérénité et son sanor-froid. « Il était beau comme un ang^e, (( me disait-il, on eût dit un de ces saint Michel ou un de ces « saint Georges peints dans nos églises )). Le dernier il sauta dans la chaloupe, comme je vous l'ai déjà dit, et cela quand tout ce qu'un homme en chair et en os pouvait faire pour sauver ses gens eût été fait : seul Dieu eût pu faire davantage.

(( C'est beau de voir un grand chef, riche, jeune et noble comme lui, se sacrifier ainsi pour ses plus humbles compagnons d'armes. •

« Ces choses-là ne s'oublient jamais. Et c'est pour cela que le nom de l'amiral Saldanha sera vénéré pendant bien des années encore dans les cabanes de pêcheurs où se recrutent nos braves marins, et que tous ceux qui lui ont survécu sentent battre leur cœur quand on prononce son nom.

(( Ce fut une belle bataille, de vrais tigres des deux côtés î La fleur des équipages de la flotte est restée dans ces fossés maudits et la révolution ne s'en est jamais relevée.

(( On a blâmé l'amiral de la manière dont il conduisit cette

affaire : les avocats de lsiju7ita l'ont accusé, je l'ai entendu dire, de témérité et d'imprévoyance; peut-être... mais... si le soleil s'était levé une heure plus tard, ils auraient, qui sait? chanté une autre antienne, et il n^ aurait pas eu alors, assez de palmes pour lui tresser des couronnes.

« Ceux qui restent tranquillement couchés entre deux draps, pendant que les autres se battent, devraient sortir de leur lit, une nuit comme celle-là et venir prendre part à la danse. Ils pourraient se permettre ensuite, de donner leur opinion et ils ne diraient plus autant de bêtises. Les hommes qui ont entendu parler la poudre ne bavardent pas comme de vieilles femmes. »

Le colonel Joào Pedro avait pris part avec son cousin au siège de Lapa ; une chaude affaire dont on parlera longtemps dans le pays. Les troupes des deux partis déployèrent en cette occasion un acharnement égal, et de part et d'autre, se firent écharper. C'est là qu'il retrouva son cousin, qui après l'assaut de l'Armaçâo avait été chargé de la défense de la forteresse de Villegaignon. Il fut parmi les vingt-trois survivants, retrouvés sourds, aveugles, et n'ayant ni bu, ni mangé depuis plusieurs jours, au fond des casemates souterraines que deux semaines de bombardement avaient complètement réduites en poussière. Ces braves n'avaient cessé de répondre au feu des gros canons de Tennemi qu'après que leur dernière pièce eût été démontée. Après avoir regagné par miracle 'sa liberté, son cousin était allé reprendre sa place aux côtés de l'amiral Saldanha, qui avait forcé la sortie de la baie de Rio sous le feu des forteresses, et s'occupait d'organiser la défense des provinces du Sud.

Là ne s'était pas terminée la tragique odyssée du vaillant lieutenant de vaisseau. L'infanterie improvisée, levée par l'amiral, et la cavalerie du caudillo Rio-Grandense, Gumercindo Saraiva, avaient été défaites par les forces régulières du maréchal Floriano Peixoto, après des prodiges de valeur. C'est alors qu'une partie du corps d'armée révolutionnaire auquel

AU BOIW DU RIO CUBATAO.

appartenait le cousin du colonel Joâo Pedro, chercha à gagner à travers bois les rives lointaines du Paranà.

« Ce que fut cette retraite, nous disait le colonel, où près d'un millier d'hommes essayèrent de se frayer un chemin à travers les forêts vierges pour ainsi dire impénétrables qui s'étendent entre la Serra do Mar et les frontières du Paraguay, jamais vous ne pourrez vous en faire une idée. »

11 nous avait montré auparavant une vieille carte déchirée, qu'il était allé quérir parmi les quelques livres de piété et de voyage et des brochures politiques, toute sa bibliothèque, l'itinéraire suivi par ces derniers défenseurs d'une cause perdue.

ce La plupart de nos pauvres amis sont morts de faim et de misère dans ces solitudes où il n'existe pas de routes, pas même de picadas. Bien des familles de par ici, et des grandes villes de la côte également, se rappelleront longtemps avec tristesse cette funeste aventure.

« Les détails en ont été connus plus tard, grâce aux récits des rares survivants qui parvinrent à percer les bois et à atteindre les rives du Haut-Paranà, et, de là, le Paraguay, où, pour eux, se trouvait le salut.

« Parmi ceux qui on{ traversé le fleuve, la plupart vivent encore là-bas en paix. Ils y ont pris femme ; les paraguayennes sont douces -et fort" jolies, et ces pauvres gens ont fondé des familles dans la terre d'exil. Fort peu en sont revenus. Mon cousin fut un de< ceux-là. Il doit posséder un charme, car de tant de dangers qu'il a courus, il est sorti sans une égratignure, et promet d'atteindre cent ans après avoir vécu pendant des années côte à côte avec la mort.

« Il nous a raconté bien des fois, comrœnt au cours de cette terrible retraite, les hommes et les officiers rivalisèrent entre eux de courage et dé dévouement. Quelques-uns, des chefs, de jeunes aspirants de marine, tout récemment sortis des bancs de l'école, instruits et intelligents, se firent la providence de ces

^ 33 ^ Wagner. Forêt Brcsil. — •;

infortunés. Ils donnaient l'exemple de la fermeté et de la patience aux plus vieux marins, aux gauchos, aux coureurs de bois et aux montagnards les plus endurcis. Car voyez-vous, senhor, c'est Tâme, dans ces grands moments, qui oblige le corps et l'entraîne à des miracles.

« Bientôt ces jeunes gens, les pieds nus enflés et déchirés par les épines, si souvent venimeuses des plantes de nos forêts, et le corps couvert de plaies, causées par la morsure d'insectes malfaisants, ne purent plus avancer que fort péniblement ; leurs hommes se relayèrent alors pour les soutenir, avec un dévouement qui ne se démentit pas un instant.

(( Quant à eux, grâce à leurs connaissances spéciales et à leur boussole, ce petit instrument si précieux, dont un ofiicier de marine ne se sépare jamais, ils guidèrent la colonne aussi loin que leurs forces le leur permirent. Et, quand la Grande f Forêt eut eu raison de leur constance et de leur énergie, ces jeunes gens consolaient encore ceux qui les entouraient. C'étaient les vieux qui se sentaient prêts à pleurer de voir ces enfants héroïques souriant à la mort, essayant jusqu'au dernier moment, de ranimer par leurs conseils et leurs exhortations les espoirs défaillants de leurs hommes et de leurs camarades.

« Je suis fier, comme Brésilien, ajouta le colonel, de savoir que jusqu'au bout, tous sont restés unis, tels les fils d'une même mère, se partageant les dernières racines, les derniers fruits et la dernière goutte d'eau. Les plus forts consolaient les mourants, et ne furent abandonnés que ceux qui, ayant dit leur ultime prière, n'avaient plus besoin de rien ici-bas.

(( Mais les forces d'un homme ne sont pas comme le courage : elles ont une limite. Lentement ia colonne fondit sous les rigueurs de rimpit03^able forêt. La Matta Virgem^ est belle, en effet, mais cruelle parfois, pour ceux à qui elle n'est pas fami-

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