I. Matta Virgem, forêt vierge en portugais
AU BORD DU RIO CUBATAO
Hère depuis les premiers jours de la vie et qui en ignorent, par conséquent, les embûches perfides, les mille dangers, et aussi les ressources nombreuses.
« Un jour advint où les quelques survivants de la troupe virent luire devant eux les larges flots jaunâtres du Rio Paranà. Devant leurs yeux éblouis se dessinaient enfin les vallées verdoyantes et fleuries du Paraguay, qu'ils avaient si souvent évoquées dans leurs rêves fiévreux, quand ils n'espéraient plus y atteindre. De près d'un millier qu'ils étaient au départ, à peine une poignée d'hommes, hâves et décharnés, qu'on eût pris pour des spectres, avait échappé à la mort. Tous leurs braves camarades étaient restés dans la forêt pour toujours.
(( Pour une troupe aussi nombreuse, déprimée par la défaite, harassée par une longue lutte et traînant des armes avec elle, se lancer ainsi à travers la forêt était folie. Seuls des hommes désespérés et qui n'avaient plus rien à perdre avaient pu tenter pareille aventure.
c( Tous auraient préféré certainement tomber face à l'ennemi dans le feu de l'action, dans le tumulte, la fumée et l'ivresse des combats, fidèles à leur Empereur, pour la défense de leurs idées et de leurs libertés.
« Mourir ainsi, les armes à la main, ce n'est rien, mais cette lente agonie, ce long martyre, ce douloureux calvaire, cette tombe inconnue, quelle mort affreuse pour des braves ! Enfin ce sont là les horre<urs de la guerre : leurs ossements blanchis dorment maintenant oubliés des hommes, sous leur suaire de feuillage ; et Dieu sans doute se souvenant de leurs souffrances aura eu pitié de leurs âmes. »
J'avais écouté ce récit poignant avec le plus vif intérêt. Combien plus grande eût été mon émotion, si j'eusse pu prévoir que deux ans plus tard, je devais rencontrer, au cours d'un voyage au Paraguay, quelques-uns des survivants de cette sombre odyssée, vivant heureux et ignorés de tous, sur les rives tran-
quilles et riantes du Rio Monday ! Ces réchappes me demandèrent avec un intérêt touchant des nouvelles du pays dont les séparaient les immenses solitudes de la forêt vierge, qui ne laissaient parvenir jusqu'à eux nul bruit, ni des fêtes, ni des deuils de leur lointaine patrie.