‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 25 sur 71 · I. « Dans la vallée, le long de la rivière · texte numérisé non relu

I. « Dans la vallée, le long de la rivière

Dans le sein de la forêt ; Et là se trouvait la vie de la forêt. Tout son mystère et toute sa magie. »

A TRAVEES LA FORET BRESILIENNE.

l'immense région densément boisée de l'intérieur de l'Amérique du Sud.

Cette partie du continent, que l'on peut appeler le Territoire Indien, comprend la Terre de Feu et l'Araucanie, et les régions boisées de l'hinterland qui s'étendent des campos de Santa-Fé à l'isthme de Panama. Elle recouvre des centaines de milliers de lieues carrées.

Nul ne pourrait fournir de chiffre exact, ou même approximatif, relativement au nombre d'individus dont se composent ces populations autochtones. Les recensements tentés sont forcément restés incomplets. Il n'en saurait être autrement car quelques-unes des tribus, parmi les plus nombreuses, habitent dans ces régions de « no man's land » laissées en blanc dans les cartes, et où les « visages pâles » ne se sont encore, pour ainsi dire, jamais montrés.

Mais les différents cantons de l'immense forêt sont presque tous plus ou moins peuplés. Les tribus nomades se tiennent surtout dans les parties les plus reculées de l'hinterland. Cependant, des groupes formés seulement de quelques individus, des bofnbeiros (scouts), ou des chasseurs isolés, s'en viennent errer quelquefois le long des frontières, jusqu'à proximité des établissements des blancs.

Le colon qui ouvre le premier sillon dans le sein d'une terre demeurée vierge, ignore bien des fois que, de l'orée du bois voisin, des yeux brillants, noirs comme jais, sont ardemment fixés sur lui. Quel ne serait pas son émoi, s'il lui était possible de discerner, ou même de soupçonner, la présence de ces étranges maraudeurs. Mais pas une feuille n'a remué, pas une branche sèche n'a craqué sous leurs pas furtifs^et légers.

Cette sombre figure qui se glisse entre les herbes et les buissons, sous les pâles lueurs des étoiles, et rampe au bord de ce taymbé escarpé et désert de Santa-Catharina, est un Indien Bugré. Il écarte les branches et ses regards plongent sur la plaine

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OÙ s'allument les feux des villages. Penché, il écoute monterjusqu'à lui les rumeurs de l'activité des hommes de la race maudite, ces étrangers qui ont chassé ses pères de ces plaines giboyeuses et de ces riantes vallées.

Qui nous dira jamais les pensées qui s'agitent dans le cerveau de ce guetteur solitaire enveloppé des ombres de la nuit?

Des regards curieux suivent du haut des collines le train qui file dans la plaine, de sauvages pêcheurs épient, dissimulés entre les joncs de la rive, le bateau à vapeur qui remonte le fleuve. Combien de chasseurs et d'explorateurs, des seringeiros ou des chercheurs d'or, sont tombés frappés à mort parla flèche parfois empoisonnée, que leur a lancée une main invisible, dont aucun indice ne leur révélait les desseins meurtriers.

Mais comment est-il possible, ce dira-t-on, que ces êtres primitifs puissent dompter cette nature rebelle, braver ainsi les périls de la forêt ? Ne venons-nous pas de voir ensemble qu'une troupe d'hommes disciplinés, armés de pied en cap, et munis du réconfortant viatique que la civilisation fournit à ses enfants, a péri tout entière pour avoir voulu traverser ses ombrages jaloux ?

C'est que les lèvres de ces nomades ont sucé le lait qui est tombé de brunes et sauvages mamelles ; les flancs qui les ont portés, les sombres yeux qui leur ont doucement souri, n'ignoraient rien des mystères de la forêt. Enfants, ils ont eu pour jouets les fruits brillants de l'arbre sous lequel s'abritait leur sommeil, les plumes de l'oiseau aux vive? couleurs, dont leurs premiers regards suivaient le vol rapide, le chatoyant insecte aux élytres dorées qui se posait près d'eux. Couchés sur un lit de feuillage, avec pour langes une peau de bête, ils ont eu pouriles bercer les mille voix de la solitude. Ils ne pouvaient encore assurer leur marche, que la plante, la bête, le ruisseau babillard, le murmure du vent, la feuille qui tombe, l'oiseau qui prend son vol, en un mot tout ce qui s'agite, marche, rampe, chante, siffle, brame, appelle

OU mugit, sous les couverts ou dans la ramure, leur avait parlé un langage facilement compris.

Tous ces signes leur ont servi d'alphabet. A cette école, ils ont épelé leurs premières lettres, assemblé leurs premiers mots, et, arrivés à Tâge d'homme, ils savent lire sans peine, toutes les pensées que la Nature écrit ou suggère au grand livre ouvert de la forêt.

C'est aux connaissances presque instinctives, mêlées au lait qui les a nourris, et qu'ils ont ensuite développées, non moins qu'à suivre dès leur prime jeunesse les pas des parents, chasseurs, pêcheurs, chercheurs de miel, de fruits ou de racines, que les Indiens sud-américains doivent de pouvoir parcourir sans crainte et impunément ce vaste océan de bois, de plaines et de savanes marécageuses qui leur réservent un domaine inviolé.

De nombreuses tribus nomades croisent fréquemment la forêt vierge sur de très vastes étendues. Quittant les profondes retraites et l'épaisseur des bois, où ils se plaisent à passer certaines saisons de l'année, les Indiens gagnent, au moment de la ponte des tortues, les plages sablonneuses des rivières où ces chéloniens se donnent rendez-vous en grand nombre, pour y enfouir leurs œufs.

A d'autres mois de l'année, ils se mettent en marche vers les hauts plateaux couverts de pins araucarias . Ils choisissent l'époque la plus propice, celle où les bons géants de la forêt répandent généreusement sur le sol leurs grosses graines brunes et polies qui fournissent des pignons savoureux et nourrissants. Une lagune poissonneuse, un taymbé où fréquentent les pécaris, un bois de palmiers servira, suivant le cas, de but à leurs longues randonnées.

Mais, il ne faut pas l'oublier : les aborigènes n'entreprennent de pareils voyages que réunis en petits groupes d'une trentaine d'individus, en général, et qui n'atteignent que très rarement à cent. Les tribus un peu nombreuses prennent soin de se frac-

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tionner avant de se mettre en route, chaque fois qu'il s'agit d'un \ déplacement d'une certaine durée. Ils se trouvent ainsi à même de pourvoir avec plus de facilité à leur subsistance. ^ Les leçons transmises par un long atavisme, une expérience c^ui remonte bien haut dans le cours des âges, une accoutumance de chaque instant ont préparé ces indigènes à affronter sans crainte les hasards de la vie des bois dont ils connaissent tous les détours, pour en avoir pénétré les secrets les plus cachés.

Rompu aux plus dures fatigues, l'Indien nomade s'est mis au courant de toutes les ressources qu'offre la foret et n'ignore aucun des dangers qu'elle recèle. Surprenante est son adresse à éviter les périls qui le menacent : avec habileté il sait profiter des moindres avantages.

Dans cette grosse mouche velue qui bourdonne en cercle dans l'ombre, il reconnaît un ennemi dangereux et tenace dont il doit se garder avec soin. Aussi ne la laissera-t-il se poser, ni même un instant voleter, sur sa peau brune et luisante qui semble la tenter. Un moment d'inattention lui suffirait pour pondre sous son épiderme deux ou trois de ses œufs minuscules. Des larves naîtraient qui se creusant un passage dans la chair vive, et provoquant une boursouflure du derme, lui causeraient les plus cuisantes douleurs. Afin de prévenir l'attaque de l'insecte perfide, il l'abattra d'un coup sec du rameau vert qu'il a cueilli tout en marchant. Mais si, habile à tromper la vigilance de sa victime, la mouche pernicieuse, Vurà, est arrivée à déposer ses œufs, un emplâtre de feuilles de tabac appliqué sans retard, servira (le narcotique et stupéfiera les larves à peine écloses. L'Indien s'en débarrassera ensuite grâce à une pression énergique exercée à Tentour du petit orifice de la galerie respiratoire qui décèle le point d'introduction des œufs et la présence des- larves qui en sont nées. A défaut de feuilles de tabac, un mélange de graisse et de cendre peut être un moyen efficace pour provoquer lexpulsion de ces parasites.

Il sait également que cette chenille qui sous sa fine toison de poils, longs et de couleur roussâtre, ressemble, à s y méprendre, à une petite souris, est du nombre de ces détestables compagnons de route qu'il convient de tenir soigneusement à distance. Cette grosse chenille poilue est dite hicJio veado^ ou cobrero. par les Brésiliens. La frôler de son corps nu serait pour l'indigène une imprudence pire que la brûlure d'un fer rouge. La plaie qui se formerait aurait tôt fait d'encercler tout le corps, ou le membre touché, d'une traînée de feu. Les douleurs deviendraient des plus vives et pour combattre les effets de cette nouvelle tunique de Nessus, les ressources- de sa pharmacopée primitive resteraient inefficaces.

Et si, par malheur, il a subi le contact de la dangereuse chenille, si une ronce ou les épines d'un caraguatà lui ont déchiré la main ou le pied, qu'il prenne garde aux mouches de toute taille, de toute couleur, si abondantes dans l'ombre humide des grands bois. Ces diptères, d'une malfaisance redoutable, ont accoutumé de déposer leurs œufs en grand nombre sur toute blessure, si minime qu'elle soit, demeurée exposée à leurs atteintes. Les plaies sont aussitôt infestées d'un grouillement de larves dévorantes, et peuvent devenir le siège des plus dangereuses infections. Aussi l'Indien prend-il soin, s'il est blessé, d'écarter ces ennemis ailés dont il appréhende les mauvais desseins. Quelques feuilles aromatiques soigneusement fixées sur les plaies suffiront par bonheur à le prémunir.

Le serpent qui, dès le Paradis terrestre, a nettement témoigné de ses sentiments hostiles envers la plus belle moitié de l'espèce humaine, au sein des solitudes du Nouveau-Monde ne se montre pas sous un plus aimable aspect. Cet éternel complice du Malin y est craint par les habitants des forêts vierges comme un continuel danger. Mais l'Indien se distingue par une ouïe fine et un regard perçant.

Ce son que l'on a peine à percevoir, ce bruit léger que pro-

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(luit la queue vibrante du reptile irrité qui frappe à coups rapides et répétés sur les feuilles mortes, révèle à son oreille avertie que quelque gros serpent, hôte des sous-bois ombreux, >e cache tout près de lui, traîtreusement lové. Est-ce un souroucoucou, un j'arar acabit? il ne sait encore distinguer, mais (|uel que soit son nom, sa famille, il le redoute à l'égal d'un ennemi dont la morsure causera sûrement la mort. Sans bruit, évitant les gestes brusques, il s'éloigne <avec prudence, de peur d'éveiller la colère du redoutable reptile, à moins qu'une circonstance favorable ne permette de lui casser les reins d'un coup de sa lourde macana en bois de fer.

Chez les Fils de la Forêt l'acuité et la mobilité des organes de la vision frappent tout d'abord l'observateur. Ces qualités ont été développées par les habitudes d'un long atavisme, et un continuel exercice les a merveilleusement conservées. Toujours en éveil, l'œil de l'Indien perçoit et discerne les mille détails, les moindres riens de la forêt. Il les enregistre pour ainsi dire automatiquement dans les replis de son cerveau, véritables plaques sensibles où se photographient les détours du sentier, le brin d'herbe, la mousse, le caillou que son pied a frôlés.

. C'est ainsi que de loin, son coup d'œil infaillible lui permet de découvrir d'abord et ensuite d'éviter un autre serpent, moins vigoureux, mais tout aussi dangereux, en son genre, que le premier qu'il vient de rencontrer. C'est un long et souple serpent cipo, irascible et doué d'\ine grande vivacité de mouvements. Pour l'instant, l'affreux reptile, à l'affût de quelque oiseau dont il compte faire son repas, se balance lentement au travers du sentier, sa queue enroulée à une branche et son corps délié sus- Tpendu dans le vide. On dirait une liane pendante, et un œil inexpérimenté ne l'apercevrait pas au milieu du feuillage. Mais qu'une proie passe à sa portée, que le bruit des pas, que l'approche d'un homme suscite son effroi, irrité, il fouettera l'air de

son corps et d'une seule détente, aussi rapide que Téclair, il atteindra sa victime. \

L'Indien distingue de même la petite boule ronde, de la taille • d'une grosse noix, qui pendille, là-bas, au bout d'une fine et { délicate feuille de bambou. Il en connaît la nature et d'un ' simple mouvement de son corps lisse et agile, qu'aucun vête- ? ment ne gêne, il évite de la toucher en passant, car il sait que \ maloTé son air débonnaire et inofFensif, cette boule traîtresse | est formée par l'agglomération de centaines et de centaines de ;! tiques minuscules. Qu'il lui arrive delà heurter par mégarde, et les insectes qui la composent et n'attendent, figés dans une immobilité perfide, que le passage d'un être vivant, bête ou gens, pour déployer toute leur malignité, sortiront vivement de leur repos. Ils s'animeront tous d'un seul coup et se laisseront choir sur l'infortuné passant. Répandus sur toute sa personne, cramponnés à son épiderme, ils pénétreront peu à peu sous sa peau pour s'y installer à demeure, et s'y développer à leur aise. D'intolérables démangeaisons, qui provoqueront des plaies douloureuses et lentes à guérir, seront la conséquence de 1 invasion de ces hôtes répugnants. Aussi l'Indien se gardera-t-il bien d'inquiéter ce phalanstère si redoutablement armé pour se défendre : il prendra plutôt soin de passer au large sans troubler le repos de ce petit monde, qui aussitôt deviendrait turbulent et aofressif.

Cependant si, emporté à la poursuite du pécari qu'il a blessé de sa longue flèche terminée par une large pointe en bois de fer, il lui arrivait de heurter en sa course ce fruit détestable, cet amas d'insectes nuisibles, ce « je ne sais quoi qui n a de nom dans aucune langue », l'incident n'aurait pas de suites très graves, car, sous sa main même, il saurait trouver le remède qui le préserverait des conséquences de cette légère mésaventure. Avec les feuilles d'une plante dont, dès l'enfance, il a appris à connaître les v^^Ttus, il se frictionnerait longuement et le suc qui

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en découle le délivrerait de ces parasites par trop incommodes.

Coureur de bois, instruit aux leçons de l'expérience, il n'oublie jamais qu'il doit, même pour un arrêt d'un instant, avec grand soin éviter de poser le pied à proximité d'une fourmilière. Ces royaumes de Lilliput sont fort nombreux en ces contrées : peuplés d'une engeance irritable à Texcès, pourvue de voraces mandibules, et accoutumée aux attaques brusquées, rapidement exécutées dans le silence.

Moins prudent, il lui en pourrait cuire. Châtiment immérité d'un court moment d'oubli, il se verrait envahi par de véritables armées de ces insectes belliqueux. En pareil accident, ses extrémités inférieures disparaîtront sous un mouvant tapis de fourmis, brunes, rouges ou noires, mais toutes également virulentes. Leurs piqûres lui enfonceront dans les chairs mille pointes de feu qui provoqueront l'enflure des membres en fort peu de temps. Et, qui pis est, ces piqûres et morsures causent une éruption de boutons qui suppurent pendant assez longtemps, et que, le plu^i souvent, le frottement des herbes et des lignes enflamme et envenime. Ces pustules se changent alors en plaies vives, et la victime de ces insectes d'humeur atrabilaire et agressive, se pourra même trouver réduite à l'impossibilité de poursuivre "sa marche ; au cœur de la forêt solitaire, ce n'est pas sans offrir quelque danger.

Mais l'Indien sait où poser son pied. Il ne troublera pas, Gulliver imprudent,' la cité populeuse que son œil exercé a découverte cachée sous les feuilles ou blottie sous les ofrandes herbes.

Cependant, voilà que sous ses pas la nature sème d'autres embûches. Cette liane qui prend racine dans le sol, et dont l'extrémité se perd parmi les plus hautes branches d'un arbre gigantesque, traverse un objet bizarre de forme plus ou moins arrondie. On dirait d'un tas de feuilles sèches aoforlutinées. Ce corps étrange est un énorme nid de guêpes. Si, par malchance,

notre homme se prenait le pied dans la liane qui croise le sentier, il verrait de cette demeure, suspendue entre ciel et terre, des nuées d'insectes, revêtus d'une sombre livrée et armés d'aiguillons cruels, se ruer sur lui. Les Brésiliens ont nommé ces guêpes colériques inata-cabalho, tue-cheval. Ce nom qui fait image dispense de tout commentaire. D'un pied adroit il franchit lestement la liane dangereuse. C'est la connaissance parfaite qu'il possède des périls qu'il lui faut éviter. 1 qui donne à la démarche de l'indigène cet air d'étrangeté qui nous frappe tout d'abord.

On dit de certaines gens qu'ils ont des a^cux jusqu'au bout des doigts : l'Indien en semble avoir jusqu'au bout des pieds.

C'est ainsi que dans sa route à travers la forêt, le danger le suit, vient à sa rencontre ou chemine à ses côtés. Mille embûches, mille périls sans cesse renaissants, se dressent à chaque instant en face de lui. Mais les perfidies de la nature, tropicale, ses sournoises attaques, lui sont depuis l'enfance devenues familières. Il puise dans les indications et les ressources de son instinct et dans les trésors de son expérience, le secret de les déjouer.

Que sa course rapide l'emporte sous les bois, il lui faudra esquiver les longues et fines pousses de bambous, à peine de la grosseur d'un tuyau de plume, que des épines microscopiques, siliceuses et recourbées, recouvrent comme d'un fin duvet. Il les évitera avec soin, car, malgré tout leur air extérieur d'innocence, ces frêles baguettes lacèrent et brûlent sans pitié la peau ou même les chairs de celui qui, en passant, imprudemment les frôle.

D'un geste à peine esquissé, il relève également, sans suspendre sa course, la tige de bambou épineux qui croise son chemin. Sans cesse frissonnants à l'haleine de la forêt, des bouquets de feuilles légères terminent cette tige flexible. Mais sous ces gracieux panaches, se dissimulent, véritables griffes

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/acier, deux fortes épines recourbées. S'il n'y prend garde, ces rocs féroces le happeront au passage, et leur morsure cruelle Liffira pour brusquement interrompre sa marche.

Peut-être s'arrètera-t-il, pour emprunter à la plante malveillante une de ces puissantes épines arquées. Il la détachera non ans peine et elle lui tiendra' lieu tout à l'heure d'un primitif nstrument de chirurgie. On voit que pareil à la lance du fils de Pelée, ce bambou aux griffes cruelles peut blesser et guérir tour à tour.

^ C'est grâce à ce scalpel naturel que la main experte de l'Indien extrait de ses pieds nus la puce pénétrante qui déjà a commencé à s'enfouir dans sa chair. Ce précurseur de Pasteur a lu au livre de la nature, bien des siècles avant que le père de la microbiologie moderne n'eût exposé ses géniales théories, les bienfaits de l'antisepsie. Aussi la petite opération terminée, Todieuse chique extraite de son alvéole, le chirurgien improvisé a soin de remplir d'une pincée de cendre chaude le logement dont il vient d'expulser le gênant et par trop indiscret locataire. Il évite ainsi l'infection de la plaie dont il n'ignore pas les suites toujours pénibles, et parfois dangereuses.

Le monde végétal compte bien d'autres ennemis du coureur de bois. Cette plante à l'aspect attrayant, qui l'oblige à se détourner de son chemin, figure parmi les pires. Ses vastes feuilles en forme de cœur, on les dirait taillées dans le velours le plus doux; mais leur malignité laisse- loin derrière elle, celle des plus cuisantes orties.

Perdu dans l'épaisseur de la végétation tropicale, un arbre au port élégant éploie son feuillage d'un beau vert lustré. Ses feuilles sont armées de piquants, comme celles du houx de nos forêts. Mais là s'arrête la ressemblance. Les aiguillons de la plante sud-américaine distillent un venin subtil, et toutes les parties sont également venimeuses. Pour l'Indien ce bel arbre est une vieille connaissance. Il ne se fiera pas à sa bonne mine,

fuira le contact de son feuillage, et ne se reposera pas sous sa ramure, car il sait que l'ombre en est néfaste. Un douloureux o-onflement de tous ses membres, accompagné de maux de tête et de longues heures d'une fièvre ardente, serait, il ne le sait que trop, le salaire de sa naïve imprudence.

Dans sa marche souple et rapide, son pied agile s'écarte des longues feuilles de broméliacées, inclinées avec grâce, en bordure des sentiers de la forêt ; elles sont garnies d'épines recourbées, aussi coupantes qu'une lame de rasoir, et terminées par des pointes aiguës.

Ces épines disposées par la nature en dents de scie, sur le bord des feuilles, ne pardonnent pas aux pieds nus qui se laissent prendre dans ces espèces de chausses-trapes, ou, qui même, en passant, s'en approchent d'un peu trop près.

Mais cette plante, si bien armée, sait montrer sa bienveillance à ses heures. Elle possède des qualités qui la rendent précieuse et que les sauvages habitants des bois ont appris à ne pas méconnaître.

Voici un premier avantage. Ses jolies fleurs aux couleurs écarlates qui ressemblent à des branches de corail, promettent une abondante moisson de petits fruits d'un beau jaune et d'une saveur sucrée, dont tous les hôtes de la forêt savent faire leur profit.

A Tagrément joignant l'utilité, elle fournit à l'Indien un réservoir inépuisable de fibres textiles d'une souplesse résistante. Sans le caraguatà^ il ne pourrait ni tendre ses pièges, ni bander son arc, ni même tisser ce petit sac, nommé boco, qu'il porte sous l'aisselle, et qui lui rend autant de services que la panetière aux bergers ou la musette à nos braves soldats.

Les innombrables sentiers de la forêt, qui se jouent entre les arbres au gré de leur fantaisie, se bifurquent, se divisent et se subdivisent à l'infini. Les pistes à peine tracées se perdent, se fuient, se retrouvent, re\*iennent sur elles-mêmes, se croisent et

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s'enchevêtrent en tous sens pour ne plus former qu'un inextricable lacis.

Pour les enfants du Vieux- Monde que la simple Nature n'a pas dû tenir sur ses genoux, ces sentiers sylvestres, ces pistes capricieuses, ces chemins qu'efface la mousse, que cachent par endroit les herbes folles et les feuilles qui tombent, restent un grimoire indéchiffrable. Pour eux la forêt est mystérieuse et sans voix. Elle ne leur révèle pas ses intimes secrets. Elle montre à ces intrus qui ne sont pas nés sous ses ombrages un visage sévère et fermé.

Elle n'en use pas ainsi à l'égard de ses sauvages enfants qu'elle a portés dans son sein.

Pour celui dont elle a guidé les premiers pas et qui pour tombeau aura ses vertes solitudes, qui furent son berceau, la Grande Forêt reste une amie confiante jusqu'à l'indiscrétion, une camarade diserte et toujours prête à bavarder.

Qu'il s'égare sous son dôme de verdure, le coureur de bois à la peau brune et luisante, ne se sentira jamais isolé. La forêt est sa protectrice ; gardienne dévouée, elle le conseille et guide ses pas; elle emprunte pour lui parler les mille voix diverses des êtres qui la hantent; elle lui trahit tous leurs secrets.

Le vent qui chante dans les feuilles les chuchote à son oreille ; la brise apporte à ses narines qui palpitent frémissantes, d'acres senteurs révélatrices ou d'attrayants parfums de fleurs et de fruits. Le ruisseau qui rit sous les fougères et dans l'ombre, la source qui frissonne, lui font tout bas leurs confidences ; la goutte d'eau qui tremble encore et s'irise au soleil, suspendue à un brin d'herbe fragile, lui raconte son histoire. Le sable d'or de la plage, la glaise de la berge, la surface mouvante des flots, la feuille pliée, le pétale de fleur tombé en travers du sentier, sont pour l'Indien nomade autant de pages d'un livre vivant ; son regard infaillible y sait lire sans peine ce qui à nos yeux restera toujours énigme indéchiffrable.

$ 49 $ Wagner, Forêt Brésil. — 4

Que sur le sol foulé, où les sabots des pécaris ont emmêlé leurs traces, il découvre la large empreinte en forme de rose, que laisse le jaguar, ou celle, plus allongée, qui trahit le passage d'un être humain, soudain il s'arrête, et jette autour de lui des regards inquiets. Son œil perçant examine avec une attention concentrée chaque herbe couchée, chaque feuille froissée, chaque grain de sable dérangé. Penché sur la piste suspecte, il demande son témoignage au sentier de la forêt. Et celui-ci répondra avec précision et loyauté. A l'ami qui l'interroge, il dira en son langage, si la piste qu'il vient de relever est vieille ou de fraîche date; si, quand le Q;rand fauve a passé, le soleil balançait déjà son globe de feu au-dessus de la vallée, ou si dans les eaux de la rivière qui coule là-bas, parmi les roseaux, se reflétaient encore les pâlissantes étoiles.

S'agissait-il d'un couple de ces beaux fauves qui promenaient à la fraîcheur de la nuit leurs sauvages amours, d'un vieux mâle solitaire, d'une femelle pourchassant sa proie, accompagnée de ses petits? Le sentier a réponse à tout. Le chasseur apprendra dans quelle direction se dirigeait la bête redoutable ; son âge, sa taille, tous les détails lui seront révélés, qu'ils lui soient utiles pour le combattre, ou lui permettre, s'il est seul, de fuir à temps la présence du terrible roi de la forêt ; il n'ignorera rien de ce qu'il a intérêt à connaître. Si la trace qu'il vient de croiser est celle de pas humains, le cas devient beaucoup plus grave, et, de la part de ce chasseur solitaire, mérite d'être pris en très sérieuse considération. Cette piste a-t-elle été laissée par quelqu'un des siens? Par un Indien appartenant à une autre tribu? hostile peut-être?... ou par un caboclo chasseur, ennemi des gens de sa race? N'est-ce pas plutôt un de ces hommes au « visage pâle )>, aux armes meurtrières, un de ces brancos^ détestés, dont il redoute avec plus de frayeur la

I. Islom que donnai'^nt les Indiens aux premiers envahisseurs de race blanche.

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présence, qui aura imprimé sur le sol le stigmate de son pied ?

Le problème à résoudre est, certes, plein d'angoisse . Pour celui à qui la forêt n'a pas fourni le mot de passe, citadin orgueilleux de sa science, en ce cas inutile, ou habitant des paisibles campagnes, il restera sans solution. Mais l'enfant des grands bois aura vite fait de trouver la clef de l'énigme : comme Zadig, il en lira le mot sur la poussière du sentier.

A qui n'a pas eu l'occasion d'en juger d'après ce qu'il a vu de ses propres yeux, il est assez malaisé de se figurer la puissance d'observation dont sont doués ces êtres primitifs qui, sous tous les autres rapports, semblent ne posséder qu'une intelligence pour ainsi dire rudimentaire. Non moins faites pour nous surprendre sont les facultés de déduction auxquelles les difficultés de leur vie sauvage les obligent à faire un continuel appel.

La mentalité si complexe des Indiens sylvestres de l'Amérique du Sud, nous présente à chaque pas des problèmes nouveaux. C'est, à mon sens, dans l'investigation des phénomènes de l'instinct, dont l'étude nous réserve encore tant de surprises, qu'il nous est permis d'en rechercher la solution.

C'est grâce à des habitudes de corps et d'esprit transmises de génération en génération à travers la longue nuit des âges, grâce aussi à l'extraordinaire acuité de leurs perceptions, et à la rapidité avec laquelle ils en déduisent les conséquences utiles, que ces Indiens se trouvent en mesure de soutenir « la lutte pour la vie », dans des conditions qui nous semblent, à première vue, être aussi peu favorables.

Au sein de ces vastes forêts où le sort les a jetées, les races aborigènes ne résistent avec succès au jeu des forces de destruction qui les enveloppent que par l'emploi de ces armes spéciales dont les a douées la Nature protectrice, armes délicates que le moindre contact avec la civilisation a tôt fait d'émousser.

Cette vérité expérimentale, plutôt faite pour attrister, n'a pas échappé à ceux qui se sont vus à même d'étudier de près et

avec une cordiale sympathie ces races primitives. Pour en saisir, pourtant, toute la portée, il faut avoir partagé pendant de longs jours l'existence que mènent ces farouches enfants de la nature, avoir chassé côte à côte avec les indigènes eux-mêmes, ou accompagné, le fusil à la main, les rares métis qui, pour se procurer ces précieuses fourrures que réclament les caprices d'une mode aussi tyrannique que cruelle, parcourent le bordeland indien.

Celui qui a été formé à cette rude école, n'a point de peine à comprendre dans quelles conditions de réelle infériorité se trouve placé Thomme anémique de notre civilisation débilitante et surchauffée. Trop brusque est la transition qui le ramène tout d'un coup dans l'âpre giron de cette nature primitive ! Douce et familière, sans doute, à ses ancêtres lointains, tant de siècles Ten séparent aujourd'hui, qu'elle est devenue pour lui une étrangère.

Un oiseau tombé du nid, un enfant échappé des bras de sa nourrice, et livré à lui-même, dans les rues d'une de nos bruyantes cités, ne serait pas plus incapable de pourvoir à ses besoins et de prendre la défense de sa vie !

Mais la Grande Forêt qui se conduit en marâtre cruelle envers les enfants des hommes qu'elle n'a pas bercés dans son sein et qu'elle n'a pas adoptés, n'oublie pas que pour ses propres fils elle doit être une tendre mère. Non contente de les prémunir contre des dangers qui sans cesse renaîtront sous leurs pas, elle fournit à tous leurs besoins d'amples satisfactions. Là, où le blanc périrait de misère et de faim, de soif et de fatigue, l'Indien ne manquera de rien de ce qui est nécessaire au soutien et au développement de sa vie.

De père en fils, on lui apprend à connaître les mœurs, les qualités et les défauts de tous les êtres qui vivent dans les eaux, la plaine et les fourrés. Chaque cri d'oiseau lui est familier et significatif; une trace sur le sol, des fumées encore fraîches,

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lui disent où trouver le repas du jour, « ce pain quotidien » que lui ont préparé les dieux sauvages de la foret.

Tantôt il débusque une perdrix des bois, niacuquinho, d'un brun luisant, ou enambii au joli plumage d'un bleu ardoisé; sur la glaise molle d'un sentier, il vient d'en discerner la piste menue, à peine perceptible. Il la suit sous le couvert où elle cherche un refuge, la force à se lever, et quand l'oiseau effrayé prend son vol brusquement, il l'abat d'un coup du court tronçon de bois dur qu'il a ramassé tout en courant.

Cette arme de jet improvisée, il s'en sert aussi adroitement qu'un indigène de l'Australie peut le faire de son boanerang. Lancée avec force, elle s'échappe de sa main en tournoyant et atteint en plein vol le gibier visé. Avec un fusil de chasse nous ne ferions pas meilleure besogne. Sans chiens, du reste, cette belle pièce dont l'Indien s'est ainsi habilement emparé, nous n'aurions pu ni la voir, ni assurément la faire lever.

L'ingénieux chasseur sait que les arbres tout couverts de fruits sont favorables aux embuscades. Il connaît les boqueteaux de jabutlcabas, de guavirobas ou de pitangas (on nomme aussi ce dernier nanga-pirîi^ manger de dindons, tant ce fruit est recherché par les jacutingas ou hocas, ces magnifiques gallinacés qui rappellent nos faisans et nos coqs de bruyère) ; tous lui offrent ses terrains de chasse préférés. Doué d'une patience qu'aucune difficulté ne saurait rebuter, il guette sa

proie, à l'affût, blotti parmi les bambous, ou masqué par quelque buisson à larges feuilles.

Qu'un de ces beaux oiseaux se hasarde à passer à sa portée, il l'étourdira ou lui cassera une aile, d'une de ses flèches terminées par une boule de bois dur. Son arc puissant en bois de fer lui permet de les décocher jusqu'à cent mètres de distance.

D'autres fois, il se servira de son bodoqite^ genre d'arc court assez large, et pourvu de deux cordes que deux bâtonnets tiennent légèrement écartés au milieu, afin de permettre de main-

tenir en place une balle de terre cuite. Ces balles (la petite gibecière en fibres de caraguatà dont il a été parlé en renferme ample provision), il sait les lancer avec une merveilleuse précision.

Nul doute que sous les ombrages de la forêt, ses pères maniaient déjà cette arme primitive de longs siècles, peut-être, avant la naissance de ce jeune berger de Bethléem, « blond, avec de beaux yeux et un beau visage » qui, avant de défier Goliath de Gath, mit dans sa panetière « cinq cailloux bien polis » choisis dans le torrent.

L'Indien ne se borne pas à livrer combat à d'inoffensifs volatiles. De ses longues flèches de chasse munies d'une pointe lisse en bois de fer ou en écorce siliceuse de bambou aussi coupante que du verre, il perce les pécaris qui accourent en bandes se disputer les fruits tombés sur le sol. De gracieux chevreuils, aux petites cornes fines et aussi pointues que des aiguilles, tombent également sous ses coups, quand ils se laissent tenter malgré leur timidité naturelle à participer à ce. banquet de fruits doux et parfumés, autour duquel se pressent de si* nombreux convives. Le paca à la chair délicate, le coati, plus savoureux encore, l'agouti, vif et effronté, le prudent tatou lui-même., viennent prendre part au festin. Ce sont autant de proies faciles et sans cesse renouvelées, offertes à l'adresse du chasseur.

Il en sera de même des grands singes hurleurs, les hugias. Ces bruyants prêtres du soleil, à Taube et au crépuscule, remplissent la forêt de leurs chœurs aux sons graves et profonds ; ils n'en sont que plus exposés aux atteintes des flèches de l'Indien, infaillibles et silencieuses. Si haut qu'ils soient juchés sur les branches, ils succombent plus d'une fois sous les coups de l'adroit tireur.

Les inicos ou sajous, malgré leur habileté prodigieuse, leur méfiance toujours tenue en éveil et l'agilité de leurs mouve-

CE QUE LA FOIiÉT PRIMITIVE RACONTE A SES ENFANTS.

ments, ne se sentiront pas à l'abri du même sort. Embrochés d'une baguette en bois dur, rôtis devant un feu clair, ils fournissent à leur tour, tout comme leurs cousins, les bugias, le plat de résistance de plus d'une agape indienne.

Exempt de tout vain préjugé, l'Indien ne répugne pas à faire figurer sur sa table agreste les gros serpents venimeux dont les morsures sont suivies de si terribles effets. Se repaître de l'objet de ses mortelles terreurs doit être pour lui plaisir renouvelé des dieux. Les reins sont brisés d'un coup de macana^ sa redoutable massue, et la tète est séparée du corps. L'animal rampant est ensuite rôti devant un feu de branches sèches, grillé sur les braises ou sous les cendres chaudes, et ce mets indigène obtient le suffrage de tous les convives.

L'horreur que nous inspire la chair blanche et ferme de ces reptiles, se rattache peut-être, qui sait ? aux traditions que nous rappelle cet astucieux ennemi du genre humain. Ne mangeonsnous pas aussi des anguilles ? Et rien ne ressemble tant à une anguille à la tartare qu'un serpent grillé sur les braises. Nos bons paysans de certaines provinces, n'appellent-ils pas la couleuvre anguille de haie} Il est vrai que de là à s'en faire un régal, il reste encore un grand pas à franchir.

L'habitant des forêts du Nouveau-Monde, s'il ne possède pas encore les trois centaines de recettes du Cuisinier' Français pour les accommoder, ne dédaigne pourtant pas les œufs. Loin de là. Passé maître dans l'exercice cher à de mauvais écoliers, il grimpe aux arbres avec facilité et suivant le cas fait main basse sur les jeunes oiseaux qui forment grasses et savoureuses brochettes, ou, à défaut d'oiselets, s'empare des œufs : du tout il emplit sa gibecière.

Parmi les nombreuses espèces de perroquets de l'Amérique du Sud, on en compte plusieurs qui, pour préparer leur nid, percent les troncs d'arbre les plus durs. Ces demeures aériennes sont souvent placées au cœur du bois, à une grande distance du

sol. Sur l'écorce des arbres, tantôt lisse et tantôt rugueuse et diversement colorée, leur entrée se détache en cercle noir et attire la vue du chasseur. La position élevée dans laquelle l'industrieux oiseau a placé sa confiance, ne présente pas un obstacle capable d'arrêter l'Indien dans son adresse et son intrépidité. Il s'ingéniera à escalader Tarbre et atteindre au nid, objet de ses convoitises. Usant de surprise, il tâchera de s'emparer du maître de céans, avant qu'il n'ait pu^ averti par le bruit de l'approche du danger, s'échapper de la forteresse qu'il avait creusée avec tant de laborieuse patience, et qu'il pensait inexpugnable.

Cette chasse est sujette parfois à de terribles retours qui comptent comme autant de représailles de la nature. Un de mes amis m'a conté qu'il avait rencontré, suspendu à un arbre, et vu se balancer au vent, à une assez grande hauteur au-dessus du sol, le corps déjà refroidi d'un malheureux Indien. Mon ami reconstituait ainsi le drame tel qu'il avait dû se dérouler. Selon lui, le pauvre diable, après avoir introduit son bras dans la profonde cavité d'où il espérait retirer son butin, avait perdu soudainement l'équilibre. Une brusque surprise, la rencontre fortuite d'un serpent maraudeur occupant déjà le logis, ou la cruelle morsure infligée par le robuste bec du légitime propriétaire avait, sans doute, provoqué l'accident.

Sous le poids du corps précipité dans le vide, le bras s'était brisé et était resté pris comme dans un étau, dans l'orifice étroit du nid : tous les efforts du malheureux chasseur avaient été impuissants à le dégager.

La trop forte inclinaison de l'arbre ne lui avait pas permis d'atteindre au tronc de ses jambes et de son autre bras, seul moyen qui aurait pu lui valoir son salut.

Prisonnier de l'arbre impitoyable, nouveau Milon, mais suspendu cette fois, entre ciel et terre, il avait attendu que la mort vînt le délivrer de ses souffrances : aucun de ses compagnons

CE QUE LA FORÊT PRIMITIVE RACONTE A SES ENFANTS

n'avait dû entendre ses appels désespérés, ni se précipiter à son secours. Peut-on rêver plus horrible aventure que la fin de cet infortuné? Supplice plus atroce? en proie aux atteintes cruelles d'une foule d'insectes malfaisants, bourreaux ailés dont les attaques sans cesse répétées, ajoutaient à sa lente agonie mille autres tortures.

De bonheur que pareille aventure n'est pas commune. La crainte d'encourir le même sort n'arrête pas dans ses audacieuses ascensions le chasseur des forêts américaines.

Il sait, du reste, quand il ne ménage pas son temps ni sa peine, adroitement se prémunir contre de semblables dangers. Les lianes qui croissent de toutes parts, l'écorce fibreuse de Vimbira ^ (il en connaît la ténacité à toute épreuve) lui procurent les matériaux nécessaires pour tordre ou tresser des cordages grossiers ; il peut sans crainte s'en rapporter à leur force de résistance. Ces moyens primitifs lui permettent de s'entraver solidement les pieds et d'entreprendre, alors, en pleine sécurité, Tescalade des plus hauts palmiers. En un clin d'œil, le corps hardiment rejeté en arrière, s'arc-boutant sur ses pieds entravés, et s'aidant de ses deux mains qui embrassent le tronc, il se hausse à la cime de l'arbre le plus élevé.

S'agit-il d'un arbre de très fortes dimensions, il passe autour du tronc un large lien qu'il a confectionné, soit avec des grosses lianes tordues ensemble, soit avec les racines douées d'une grande souplesse, véritables câbles naturels, que lui fournissent certaines aroïdées épiphytes. Prenant place dans ce vaste anneau mobile, la face tournée vers l'arbre, il s'arc-boute, les pieds appuyés contre l'écorce rugueuse et les mains soutenant l'anneau. Il procède ensuite à son ascension par saccades successives, repliant et détendant les jambes et entraînant chaque fois l'anneau qu'il guide et enlève avec lui. Il peut, grâce à ce

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