‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 26 sur 71 · I. Inihira, espèce de palmier de TAmérique du Sud · texte numérisé non relu

I. Inihira, espèce de palmier de TAmérique du Sud

procédé original, interrompre son escalade, où et quand il le désire, sans risque de se fatiguer, ni courir aucun danger. Durant ces moments de repos ses pieds restent appuyés sur le tronc et ses reins sont, par l'anneau, commodément soutenus.

Mais de pareils préparatifs, qui exigent du temps et un soin assez minutieux, sont souvent négligés. L'oubli de ces précautions n'est pas toujours, ainsi que nous l'avons vu, sans entraîner des conséquences fâcheuses.

Parvenu au sommet d'un palmier, ces sveltes géants de la forêt, l'Indien attaquera l'arbre à la base des feuilles, endroit où Técorce est particulièrement tendre, et en détachera alors aisément la tète. Ce chou, ainsi qu'on le nomme, contient un cœur blanc et croquant, au fin goût de noisette ; il le mangera avec délices. Car, il ne faut pas oublier que le sylvestre garde-manger de cet expert coureur de bois, lui présente un choix d'aliments les plus variés. A l'époque de la sève ascendante, le palmier lui fournit également une boisson fermentée des plus agréables. Pour l'obtenir, il incise l'arbre un peu au-dessus du sol ; il recueille ainsi le liquide légèrement sucré qui en découle. '

Hors-d'œuvre, légumes et dessert, il sait où s'adresser pour se les procurer tour à tour. En guise de hors-d'œuvre, il retirera des cavités que l'extraction des choux pratiquée au cours des années précédentes a laissées tout au faîte des palmiers, une abondante provision de larves de coléoptères blanches et dodues et aussi grosses que le pouce. Sous les troncs des arbres morts, gisant sur le sol, et qu'il déplace avec un levier de bois de fer, sprte de massue longue de plus d'un mètre, son arme favorite dans le corps à corps, il recueillera d'autres larves, proches parentes des premières, dont il se montre également friand. Les unes et les autres il les croque ; crues ou cuites, il les trouve excellentes.

Du temps d'Horace, les épicuriens de la Rome impériale

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n'agissaient pas autrement. Sous le nom de cossus^ ce mets étrange figurait sur leurs tables somptueuses : il était pour eux morceau de roi, succulente bouchée.

Emporté pcir Tamour de la science, Fabre se laissa tout récemment aller à tâter de ce plat bizarre. Mais il ne semble pas que le doux solitaire se soit montré enthousiasmé des résultats de cette expérience d'entomologie culinaire. Ce chapitre de ses « Souvenirs » ne troublera pas les rêves des Lucullus de l'avenir.

Les gros colimaçons, blancs et roses, hôtes des sous-bois, ont toujours excité par leur saveur l'appétit des gourmets de la forêt. Les coquilles vides que l'on trouve en tas ou éparses sur le sol, à Tentour des anciens campements indiens, en sont la preuve. Combien devaient agréer aux palais de ces peuplades primitives les succulents gastéropodes restés toujours chers aux fines bouches du pays de Bourgogne et des bords de la Garonne !

Il est un autre rnets fort en honneur au fond des agrestes solitudes du Nouveau-Monde, devant lequel reculerait, sans doute, le gastronome le plus épris de sensations inédites. Les nids de grosses fourmis, pleins de larves et de n5^mphes blanches et sucrées (on les nomme improprement œufs de fourmis) fournissent, en effet, aux Indiens de l'Amérique du Sud, une ressource alimentaire des plus prisées. Pour en faire la récolte ils se mettent à deux généralement. L'un armé de petits balais formés de menues branches garnies de leurs feuilles, s'occupe à défendre les pieds et les jambes de l'opérateur ainsi que les siens des contre-attaques que mènent avec beaucoup de mordant, c'est le cas de le dire, les habitants indignés de la fourmilière mise au pillage.

Cependant qu'il se livre à ce soin avec activité, son compagnon entasse sur une large écorce plate ou dans un sac tissu de fibres de broméliacées, tout le couvain que contenait le

nid ainsi rançonné. Écorces ou sacs pleins de butin sont^ ensuite exposés à la fumée, ou à la chaleur d'un feu vif. Cette opération a pour but d'obliger à une retraite précipitée les braves gardiens qui sont restés mêlés aux chers nourrissons objets de leurs soins dévoués, sans vouloir les abandonner à l'heure du péril.

Cet extraordinaire aliment, des plus exotiques qui soient, se présente sous la forme de gros grains de riz. Il sent son fruit, on le comprend, mais n'en est pas moins tenu en haute estime, tant parmi les Indiens eux-mêmes, que parmi les bons caboclos de ces contrées.

Le chou palmiste n'est pas l'unique contribution dont les menus indigènes soient redevables au monde végétal. L'Indien connaît bon nombre de fruits, de baies comestibles et de racines succulentes ; les graines mêmes de différentes plantes aquatiles apportent un tribut à sa nourriture.

Mais entre les desserts que lui fournissent les dons inépuisables de la nature, le miel est celui qui tente le plus sa gourmandise. Pour s'en procurer, il déterre les nids de mélipones qui accumulent dans leurs ingénieux silos leur récolte de nectar et de pollen. Quand il a découvert le nid, il connaît l'art d'en retirer avec les précautions voulues, les pains qui ont l'apparence de grosses grappes de raisin et que forment des alvéoles agglomérées pleines du miel le plus délicat. Les provisions de pollen emmagasinées en quantités souvent considérables dans ces ruches souterraines, lui servent aussi de nourriture. Les larves toutes blanches que gonfle un sirop parfumé ne sont pas non plus dédaignées. Il les découvre rangées méthodiquement dans les cellules bâties de cire brune et odorante de ces actives mais inoffensives abeilles, et il mange le contenant avec le contenu. D'autres hyménoptères savent Tart de construire des ruches aériennes en un carton végétal, friable et léger. Les produits de leur industrie sont les bienvenus pour ces fervents

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amateurs de sucreries que sont les sauvages enfants- de la forêt .

Le picvert, tout aussi friand de miel que peut l'être l'Indien, s'il veut atteindre aux douces liqueurs que recèlent les excavations des troncs d'arbre, où certaines mélipones établissent leur nid, se voit dans la nécessité d'entreprendre de durs travaux de sape avec son seul bec pour outil. Plus ingénieux que l'oiseau et mieux doué, l'homme, -son rival, se sert en guise de pipette, d'un long bambou creux et flexible. La petite porte d'entrée qui conduit à la ruche (bien des fois le travail du charpentier ailé la lui a signalée) lui permet, malgré son étroitesse, d'introduire cette sonde improvisée jusqu'au cœur mêrne de l'arbre. Par une lente et habile succion, il dérobe ensuite aux mélipones le trésor de miel liquide qu'elles pensaient, derrière une épaisse paroi ligneuse, avoir mis très sûrement à l'abri des entreprises de tous les maraudeurs, bêtes ou gens.

Si les sources sont taries, ou que la région où il s'est égaré manque de ruisseaux, de mares ou de lagunes, l'Indien saura trouver des fontaines naturelles où étancher la soif qui l'étreint. L'expérience lui a appris que les longs nœuds creux situés à la base des grands bambous servent .de réservoir au précieux liquide. Il en trouve aussi amassé au cœur des broméliacées. Les espèces épiphytes, qui se plaisent à garnir de leurs bouquets multicolores les troncs en partie décomposés des gros arbres morts, retiendront surtout son attention, car leurs feuilles disposées en rosaces forment des coupes naturelles qui rassemblent et préservent des ardeurs du soleil, les eaux des pluies et les gouttes de la rosée, si abondante en ces régions.

Quand ses courses aventureuses conduisent une banded'Indiens aux bords d'une claire rivière, d'un grand fleuve aux eaux paresseuses, ou d'une lagune aux ondes limpides, endormie dans la fraîcheur des bois, c'est alors pour tous les membres delà tribu errante, Jours de liesse et d'abondance.

La capture du poisson est pour l'indigène plutôt une chasse qu'une pêche au véritable sens du mot.

Debout, aussi immobile que le rocher d'où il se penche sur les eaux, le pêcheur scrute avec attention les flots limpides qui lui renvoient sa brune image. L'arc tendu, la flèche soigneusement encochéc, il guette les gros poissons qui se jouent sous les ondes transparentes : puis, choisissant le moment propice où ils se rapprochent de la surface, il les perce de ses traits barbelés. Une légère cordelette attachée à la hampe de son arme, lui permet de ramener au rivage la proie qu'il a visée malgré tous les efforts qu'elle tente pour lui échapper.

Sur les plages sablonneuses les femmes, les vieillards et les enfants vaquent à la recherche des œufs de tortue et recueillent également ceux des caïmans. Ils suivent la piste de ces derniers à travers le dédale inextricable des traces savamment, et à dessein, embrouillées et découvrent l'endroit où ces animaux ont enfoui leurs œufs à l'enveloppe parcheminée et rugueuse. Ces œufs très nourrissants et que Ton rencontre en grand nombre forment un des aliments favoris de ces peuplades nomades. S'il leur arrive de surprendre une belle tortue à récaille mouchetée, ou un hideux caïman faisant sa sieste au soleil, ces adroits chasseurs mettent en jeu toutes leurs ruses pour s'en emparer. La tortue fournit une viande des plus savoureuses. Elle est aussi appréciée sur les bords de l'Amazone ou de TYguazù que sur les rives de la Tamise ; les Indiens font également rôtir pour leur repas les pattes et la queue du caïman. Mais ils ont soin, au préalable, d'en retirer les glandes qui communiqueraient à la chair blanche et ferme de ce saurien une forte odeur musquée, répugnante même aux estomacs les moins délicats.

Quand la saison des pluies est venue troubler la limpidité des eaux, et que l'époque de la ponte est passée, l'abondance qui régnait le long des rivières et au bord des lagunes, cesse tout d'un coup. L'Indien abandonne alors les rives inondées pour

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s'enfoncer au cœur de la forêt où il sait que l'attendent d'autres ressources.

Il ne hantera de nouveau les plages des fleuves et les régions lacustres qu'au moment où la baisse des eaux lui permettra de se livrer derechef à une pêche fructueuse, ou de pourchasser les loutres et les cabiais amphibies qui pullulent dans les rivières et les lagunes poissonneuses.

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