‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 33 sur 71 · DE CERTAINES GENS · texte numérisé non relu

DE CERTAINES GENS

« L'amour du nom français, le mépris du danger. Voilà sa magie et ses charmes. »

(C. Dhla-vigne.)

Une chambre garnie d'un lit fort simple, mais très suffisamment confortable m'avait été réservée, et je n'en eus pas plutôt pris possession que je tombai, c'était bien naturel après les fatigues de cette longue journée, dans un sommeil profond et réparateur, sans être troublé par aucun rêve fâcheux.

Dès l'aube, comme d'habitude, la maison du colonel était sur pied : tous les gens dans ces pays sont étonnamment matineux. Après une tasse de café noir, la première de la journée mais qui ne sera certainement pas la dernière (cette aromatique et agréable boisson jbue un grand rôle dans le régime du Sertào) je sellai moi-même mon cheval, soin qu'en voyage je ne laisse à personne. Au moment de prendre congé de mes excellents hôtes, et de les remercier de leur accueil amical et débordant d'une si franche cordialité, j'eus Toccasion de constater, une fois de plus, icombien ces braves montagnards, joignent à leur heureux caractère, de bon sens et de prévoyance.

•Comme je mettais le pied à l'étrier : « Peut-être votre cheval tte passera-t-il pas le pont sans encombre, me dit le colonel :

pour la première fois, certainement, il risque de s'effrayer, e cela pourrait devenir dangereux pour le cheval et le cavalier » Cette remarque ne manquait ni de prudence, ni d'à-propos. C pont d'une construction des plus primitives (je ne m'en rendi compte qu'en le voyant de près) était, en effet, composé, ains que je l'ai déjà dit, d'un tablier de près de quatre-vingts mètre de long sans être pourvu d'aucune espèce de garde-fou. Le planches disjointes laissaient entre elles un interstice de deux o' trois centimètres qui permettait au passant d'apercevoir les eau de la rivière tourbillonner à ses pieds, une trentaine de mètre plus bas.

Les mules ne s'effrayent généralement de rien et, sans hésite tion, passent à peu près partout. J'en ai vu dans les sentiers d montagne, au moment d'enjamber des failles et de prendre de tournants à flanc de rocher, demeurer un instant, on peut le dire littéralement suspendues au-dessus du vide. Ce sont là de moments toujours pleins d'émotion pour le cavalier qui sent so existence à la merci d'un faux-pas de sa bête. Ce pas fatal, cepei dant, une bonne monture ne le fera jamais, si son cavalier sa rester maître de soi ; s'il lui rend les rênes et lui laisse une entièi liberté d'allure. Il n'en va pas de même avec les chevaux, moii sûrs du pied et sujets à des frayeurs subites. L'observation d colonel, marquée au coin de la sagesse unie à la prudence, éta le fruit précieux d'une longue expérience acquise personnel!» ment. Vieux cavalier, j'en appréciai à mon tour toute la justess Je ne pouvais sûrement mieux agir que de me remettre entièrljnj ment entre ses mains. A l'entrée du pont il fit desseller ma mo ture et lui recouvrit l'œil droit d'un bandeau assez épais. Ui honnête bête de mule, douce et fort docile, prit place à la gaucl du débutant. Monté sur une autre mule, le jeune serviteur ( Capitào Chico précédait le cortège, cheminant à quelques pas avant de mon cheval. Quant à nous, nous suivîmes à pied, à ui petite distarce, tenant à la main les autres mules de charg

LES SOUriLÈGES DE DON ANDRÈS.

j bonnes bêtes raisonnables et expérimentées qui eurent à cœur jde donner l'exemple d'une conduite irréprochable.

Ces précautions n'étaient pas superflues; mon cheval n'avança d'abord qu'en hésitant ; il se raidissait, tremblait de tous ses membres, frôlait le sol de ses naseaux, soufflait par moments et ne posait les pieds qu'avec méfiance. S'enhardissant peu à peu il finit pourtant par passer sans encombre, rassuré par le calme dont faisaient preuve les autres animaux et les gens, depuis longtemps habitués à franchir ce mauvais pas.

Pendant que je ressellais mon cheval, le colonel qui nous avait accompagnés avec son aide de camp et ses deux fils, nous raconta qu'un jour don Andrès, mon compatriote, était passé par là sur une grande jument demi-sang que lui avait donnée à dresser un riche éleveur brésilien de l'État de Paranà : celui-ci n'avait jamais voulu ensuite la reprendre, insistant toujours par amitié à la lui laisser entre les mains.

« C'est la plus magnifique bête qui se puisse voir dans ces deux États, plus loin aussi peut-être, dit le colonel, qui appréciait fort les beaux chevaux. Mais elle est fougueuse et, en outre, un peu sur l'œil. Je suis toujours inquiet, quand par les sentiers périlleux, de nos montagnes, au bord même des taymbés. je vois passer votre compatriote sur cet animal endiablé, qui fait un écart pour un petit oiseau qui s'envole ou une herbe que lèvent remue au bord du chemin. Il est vrai qu'elle le comprend et lui obéit à la parole, comme le ferait un de mes chiens, et ça, c'est véritablement merveilleux ! C'est de la sorcellerie. Dieu me pardonne !

« La première fois que don- Andrès vint me voir sur sa nouvelle monture, il lui fit franchir le pont en la tenant en main. Tout le temps il lui parlait et la Caressait à chaque pas. La jument frissonnait de tous ses membres, et renâclait bruyamment. Elle était couverte de sueur en arrivant à l'autre bout.

« Mais, à son retour, et malgré toutes mes prières, don Andrès

passa le pont sans descendre de cheval et tout seul. La jumen: s'avançait en tremblant comme une feuille, flairait les planche^ une à une, le cou allongé et la tête basse ; son cavalier lui parlait constamment et la flattait de la main.

« Voilà, monsieur, ce que j'ai vu de ces yeux que mangera la terre, et, comme moi. tous les gens de la maison et le capitaine lui-même, ici présent, qui ne me démentira pas », dit-il en se tournant vers le compagnon de ses antiques prouesses.

Puis après une pause, il ajouta avec un c.ir de conviction que tous les assistants semblaient partager :

« La Vierge et les Saints, lui viennent en aide certainement, car ils protègent ceux qui sont bons et aussi les vaillants. Je pense cependant que c'est tenter Dieu que de faire de ces choses-là. Aussi, quand il passe par ici, sur ce bel animal ombrageux et plein de feu, je vais à sa rencontre, car de la maison aisément on aperçoit de loin qui arrive par le chemin. Je lui demande alors de passer le pont à pied et. par considération pour moi, il ne s'}^ refuse pas. Il ne voudrait pas m'affliger, car il est mon ami ! »

« Le mien aussi ! » ajoutèrent aussitôt chacun des deux capitaines.

A cet empressement je devinai sans peine quels étaient les sortilèges qu'employait don Andrès pour s'attacher les gens de la montagne. Par leur nature même, de tels sortilèges devaient échapper aux facultés d'analyse psychologique d'un Otto Rathbaum, et je ne fus pas surpris de le constater.

J'appris, par la suite, que don Andrès utilisait ses quelques connaissances en médecine et en chirursfie à soulaofer les malades et à panser les blessés, et il en était qui venaient le trouver de fort loin. Je sus aussi que non seulement il n'acceptait pas de rétribution, mais qu'il donnait, en outre, à ceux qu'il assistait, les médicaments nécessaires tirés de sa petite pharmacie de campagne. Il connaissait l'art de rattacher une artère, de recoudre une blessure, de la désinfecter et delà soigner habilement. Aussi

LES SOIiTILEGES DE DON ANDRES.

ces montagnards avaient-ils en lui une confiance aveugle, qui devait être quelque peu importune, embarrassante même bien des fois.

C'était là cette magie et ces philtres dont usait notre brave compatriote et qui lui gagnaient tous les cœurs ; il les tenait du fonds même de notre race. D'un côté se trouvaient la noblesse de sentiments, la bienveillance native et le courage : un esprit large et serviable, plein d initiative, de désintéressement et de généreuse audace. De l'autre, des commerçants aux trompeuses avances, rusés et âpres au gain, convertissant des facilités de crédit trop engageantes en pièges tendus à la confiante ingénuité de gens simples et inexpérimentés. Il est facile de comprendre de quel côté penchait la balance, et pourquoi le Français était aussi aimé des gens du pays, que l'Allemand l'était peu. J^eur sang latin avait suivi sa pente qui les portait droit vers l'homme de leur race, dont les gestes charmaient l'esprit et parlaient une langue que facilement et sans peine leur cœur pouvait comprendre.

Le souvenir de ceux d'entre eux qui avaient dû un jour abandonner leurs foyers et prendre le triste chemin de l'exil par suite des manœuvres de ces commerçants allemands, avides et dénués de tout scrupule, était toujours vivant en eux. Et sans doute n'était-il pas étranger aux sentiments d'hostilité latente qu'on voyait sourdre dans l'esprit de ces populations envers les auteurs de leur infortune .

Herr Rathbaum avait remarqué qu'une irrésistible sympathie attirait les caboclos de la région vers ce Français arrivé depuis relativement peu de temps parmi eux. Et c'était là pour lui un sujet de douloureux étonnement. Mais cette influence. qu'il ne pouvait s'empêcher de constater, restait pour lui un fait inexplicable et presque mystérieux, nocif partant, et peut-être, à l'occasion, dangereux. .

Avant de reprendre notre route je m'arrêtai quelques instants

pour jeter de la berge opposée un dernier regard sur le pittoresque et rustique nid d'aigle du colonel Joâo Pedro. Vu, ainsi, de bas en haut, le burg du vieux guérillero se détachait en relief sur le ciel, comme un dessin de Gustave Doré ou de Yan d'Argent. Rien de plus fantastique, en effet, que l'aspect offert par cet habitacle isolé. Debout, posé sur ces rochers abrupts, il semblait, sentinelle dressée sur le chemin, interroger Thorizon, jadis noir et menaçant, aujourd'hui si calme et si serein.

Un bouquet de grands palmiers séculaires couronnaient les berges à pic et dominaient le burg de leurs cimes élancées. Penchés sur Tabîme, ils agitaient dans le vent leurs grandes feuilles éplorées qui se tordaient en des gestes fous et paraissaient envoyer au loin d'incompréhensibles et bizarres signaux d'amitié, de provocation ou de haine. Longtemps encore leurs silhouettes sans cesse mobiles tiraient nos yeux quand, déjà loin, nous jetions au hasard du chemin un regard en arriéré.

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