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CHAPITRE VIII

UN COIN D'AME française AU SEIN DES MONTAGNES DU BRÉSIL

« Non domtis domini, sed domini dotno. :)

« L'humble toit est exempt d'un tribut si

funeste.

Le sage y vit en paix et méprise le reste : Content de ses douceurs, errant parmi les bois. Il regarde à ses pieds les favoris des rois : Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne Qiie la fortune vend ce qu'on croit qu'elle

donne. »

(La Fontaine, Philémon et Batccts.)

A la croisée des Hauts-Plateaux, à la montée ou à la descente des collines boisées, au côtoiement des ruisseaux ou au passage à gué des rivières, sans nouvel incident, nous continuâmes notre route pendant de longues heures jusqu'à notre entrée dans les défilés de la montagne.

L'après-midi du second jour de voyage, comme nous arrivions au sommet' d'une crête, nous vîmes émerger un groupe d'édifices assez nombreux ; mon guide me dit que ce hameau formait l'usine du Serro Verde, propriété de don Andrès.

De la hauteur où nous étions parvenus, nous pouvions embrasser du regard l'ensemble de l'installation et en discerner les détails.

Celle-ci comprenait, outre trois ou quatre maisons d'habitation proprement dites, la fabrique, destinée à la torréfaction et à la préparation du thé du Paraguay, avec, à l'entour, ses

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nombreuses dépendances : écurie, tonnellerie, forge, atelier de . charpenterie et de menuiserie et scierie hydraulique. Un peu * plus loin se distinguait la venda^ maison de commerce, indispensable aussi bien au ravitaillement des travailleurs qu'aux transactions avec les gens du pays.

Rien ne manquait, semblait-il, de ce qui est nécessaire à une entreprise de ce genre, en ces contrées où il ne faut guère compter que sur soi-même et sur son bon génie.

Cette œuvre admirable était la création d'un seul homme. Je rappris plus tard. Grâce à l'énergique volonté et à l'activité d'un esprit entreprenant et hardi, elle avait paru jaillir du sol en pleine forêt vierge. Tout ce spectacle qui s'étalait sous mes yeux, me parlait de pénible travail et de persévérance dans Teffort quotidien. Passé le temps fabuleux où d'un coup de baguette magique des soldats surgissaient de terre, armés de pied en cap. Il y a beau temps que les pierres ne se meuvent plus aux accords de la lyre d'x\mpliion.

D'où je m'étais arrêté, ainsi que je viens de le dire, je dominais l'ensemble de ces travaux. Sous mes pieds s'étendait une longue digue, construite de manière à barrer complètement la petite vallée encaissée, au fond de laquelle s'élevait l'usine. Ce barrage avait ainsi créé un réservoir artificiel, générateur de la force hydraulique nécessaire à l'exploitation, ]/eau profonde et noire du lac miroitait à travers les grands arbres. Sans que l'on puisse deviner quelle était l'étendue de cette nappe liquide, on la vo)^ait se perdre au loin sous les feuillages touffus de la rive. Un système compliqué de canaux et de déversoirs, en bois dur et imputrescible, assurait la distribution et le bon emploi de cette force. A deux cents m.ètres de là, une grande roue à aube tournoyait au milieu d'une auréole d'écume, où les rayons du soleil peignaient des arcs-en-ciel fugitifs ; sous les caprices du vent, on voyait ces merveilleux effets de lumière tour à tour naître et disparaître.

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Usine, maison et dépendances, tout était neuf. Les bois récemment sciés dans la forêt voisine, conservaient encore leur couleur primitive, qui donnait à l'ensemble des constructions un aspect net, clair et propre, des plus agréables à l'œil. Une palissade régulière et coquette entourait tous les bâtiments, ainsi que le verger et le grand jardin potager qui s'étendaient derrière les habitations jusqu'à atteindre les bords d'une petite rivière. Celle-ci, après quelques détours, disparaissait, un peu plus loin, sous les épais berceaux de la forêt voisine.

Des ruches symétriquement alignées miraient dans l'eau courante leurs petits toits pointus.

J'admirais plein d'un sentiment d'heureuse satisfaction ce beau tableau baigné d'une lumière éclatante, aboutissement d'un effort industriel aussi heureux que fécond. Les souvenirs de la civilisation du Vieux-Monde s'y mariaient, non sans un charme étrange, aux beautés de la végétation tropicale. Des collines élevées, couvertes de sombres forêts, formaient à ce riant tableau un cadre majestueux et sévère qui en rehaussait encore l'éclat et la fraîcheur.

Quelle somme de travail et d'énergie ne représente pas, en raccourci, une telle œuvre, conçue avec tant de précision, et menée à bonne fin, en ce coin trop ignoré des montagnes du Brésil !

Connaissances variées, ingéniosité créatrice de l'homme, persévérance et volonté, tous ces dons réunis dans une même tête ont seuls pu,* dans d'aussi difficiles conditions, assurer le succès de cette laborieuse et vaste entreprise.

Tandis que je me livrais à ces réflexions, un cavalier déboucha au galop par un chemin qui s'ouvrait entre les massifs des Ilex Maté^. Au premier coup d'œil, je devinai que j'avais devant moi le jeune Français, ce don Andrès, dont depuis tant de jours, j'entendais si souvent et si avantageusement parler.

I. Arbre dont les feuilles, les bourgeons et les menues branches desséchés, concassés et triturés fournissent le maté, dit aussi thé du Paraguay.

Don Andrès montait, en écu3^er consommé, une superbe jument demi-sang, dont la belle robe bai-foncé miroitait au soleil. Ses deux épagneuls favoris l'accompagnaient; tantôt ils gambadaient devant lui, tantôt ils revenaient sur leurs pas et, le nez à terre, décrivaient autour de leur maître des bonds joyeux.

Une allège boisée, un jeune homme à cheX^al, deux beaux chiens de chasse tachetés de blanc et de roux, ce tableau, Vernet, de Dreux et bien d'autres l'ont peint. Mais toujours reproduit, dans chaque œuvre on Tadmire avec un nouveau plaisir. Ici, je n'avais pas affaire à l'habile pinceau d'un artiste^ avec ses imperfections inévitables : j'avais, devant moi, un tableau vivant, plein de mouvement et de couleur.

De haute taille, bien pris, le cavalier qui venait vers nous par la forêt, ne paraissait pas avoir dépassé la trentaine. L'aisance avec laquelle il maniait une bête aussi ardente que vigoureuse, révélait l'homme qui a soin d'entretenir par des exercices appropriés, et fréquemment renouvelés, les qualités de force et d'adresse dont il se sent doté par la nature.

Je remarquai, quand il se fut arrêté devant moi avec courtoisie, que son visage aux traits réguliers, était empreint d'une expression pensive et même un peu sévère. Mais s'il lui arrivail de sourire, ce qui lui était fréquent, ses yeux, d'un bleu foncé, éclairaient toute sa ph)^sionomie et lui communiquaient un aii de grande bonté qui tout de suitegagna ma sympathie.

Aux premiers mots que je lui adressai en français, une joie si sincère et un si engageant accueil se peignirent sur sa figure franche et ouverte que je fus tout à fait conquis. Il avait salue Capitâo Chico avec la cordiale familiarité dont on use à Tégarc d'un vieux compagnon de chasse et d'un ami. Je me présenta moi-même, sans recourir à plus de cérémonie. Don Andrèi s'empressa de mettre sa maison à « ma disposition )). Il employé à me présenter ses offres d'hospitalité, non seulement les mot

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qui sont d'usage courant dans le pays, mais aussi Taimable simplicité et la touchante bienveillance qui appartiennent en propre à ces terres lointaines, et n'en font pas le moindre charme.

Nous nous diriofeâmes ensemble vers l'habitation. Chemin faisant je le complimentai de sa belle jument et lui exprimai ma joie et mon étonnement de rencontrer une pareille bête aussi loin des o-rands centres d'élevao-e.

Ancien sous-officier de dressage au ly*' dragons, j'étais moimême grand amateur de beaux chevaux.

« Je la dois, me dit-il, à la gentillesse d'un ami qui me l'envoya un beau matin en me priant de la dresser et n'a jamais voulu la reprendre depuis. Il prétend qu'elle est en trop bonnes mains pour qu'il consente à l'en retirer. Ce sont là façons courtoises de dire et d'agir dont vous ne serez pas surpris, quand vous saurez que cette bête magnifique appartient au chef d'une des grandes familles de ce pays. »

En effet, ce geste de grand seigneur ne m'étonna pas car je connaissais déjà les mœurs sud-américaines. Tout en causant, nous arrivâmes à la porte de la palissade que j'ai mentionnée plus haut.

Dans l'usine et ses dépendances, tout un petit monde circulait. Allant et venant de tous côtés, chacun vaquait avec activité à ses occupations. Un jeune garçon blond, aux yeux bleus, s'avança pour prendre nos chevaux. Je remarquai que don Andrès lui donnait ses ordres dans la langue du pays, en portugais. Ce fut pour moi une agréable surprise, car, un peu défiant, je redoutais d'entendre résonner le rauque et guttural idiome de la Germanie. •

« Comment? m'exclamai-je, tout joyeux, vos gens parlent donc le portugais? mais alors ce ne sont pas des Allemands?

— Non, me répondit-il, ce sont des Polonais, venus de cette partie de la Pologne qui gémit tristement sous la main de fer

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prussienne. Ces gens-là n'usent entre eux que de leur langue maternelle. Ici, dans l'usine et dans tout mon travail, on ne parle que le portugais et un peu de français. Mes gens du reste sont tous de la montagne, ou des Polonais, comme ce gamin que vous venez de voir.

« Ils s'entendent bien les uns avec les autres : bons travailleurs, honnêtes et dociles, ils donnent pleine satisfaction à qui sait les prendre. Chez moi, vous n'entendrez donc point parler allemand, me dit-il en riant, et je pense que ce ne sera pas, pas plus que ce ne l'est pour moi, vous infliger une bien dure pénitence. »

Je passai dans cette demeure accueillante, ou je n'avais compté m'arrèter que quelques jours, six grandes semaines qui s'enfuirent comme un rêve. L'hospitalité pleine de charmes que j'y reçus, et le plaisir que j'éprouvais à m'entretenir fréquemment avec mon hôte, rendirent mon séjour si agréable, qu'aujourd'hui encore, après tant d'années, le souvenir en reste vivant et cher à ma mémoire.

Nous nous plaisions à comparer les différentes impressions que nous avions rapportées des régions les plus reculées et les moins accessibles de l'Amérique du Sud, où nous avions voyagé tous deux, à quelques années d'intervalle.

Je profitai de ces longues causeries pour puiser le plus possible dans le trésor de faits recueillis par cet observateur éclairé que passionnaient l'ethnographie et les sciences naturelles. J'eus ainsi l'occasion de compléter à peu de frais, le bagage, assez considérable déjà, de connaissances et de documents réunis au cours de mes voyages, dans ces contrées encore si peu-étudiées, bien dignes néanmoins d'attirer et de fixer toute notre attention, car un avenir gros des plus merveilleuses promesses leur est assurément réservé.

Capitâo Chico vint me rendre visite quelques jours après mon arrivée à Tusine. Je voulus le remercier de m'avoir servi si complaisamment de guide jusque-là. Je savais qu'il n'accepte-

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rait pas d'argent et que le geste même de lui en offrir serait de nature à le blesser dans sa délicatesse. Je détachai donc mon couteau de chasse de ma ceinture, et le lui tendis dans sa gaine, en le priant de le porter à son tour en souvenir de notre rencontre. Ce cadeau, le plus agréable que Ton puisse offrir à un caboclo de la montagne, le toucha vivement. La vue de cette belle lame avait plus d'une fois, bien certainement, éveillé ses désirs (je sais le pouvoir de fascination qu'exerce une pareille arme sur tout habitant de l'hinterland) ; mais jamais il n'avait rêvé évidemment de la posséder.

« Vous vous êtes fait là, et assuré, un ami pour le reste de vos jours, me dit en souriant don Andrès. Ce brave homme qui déjà vous était tout acquis, vous sera dès aujourd'hui encore plus entièrement dévoué, si possible. Vous le trouverez en toute occasion prêt à vous rendre service et, s'il le fallait, à se jeter dans le feu pour vous être agréable. Il a été plus sensible à recevoir de votre générosité l'arme que vous portiez vous-même habituellement que si vous lui en aviez acheté dix autres aussi belles et toutes neuves. Les gens de ce pays sont pétris d'amourpropre, et, à mon sens, ce n'est pas là une médiocre qualité.

« Mais j'oublie, dit-il en souriant, que je prêche à un converti ; votre ami Rathbaum, dont vous m'avez parlé, ne serait peutêtre pas tout à fait de noire avis. »

Le lendemain même de grand matin, Capitào Chico se présenta pour nous saluer, très fier de porter sa nouvelle arme à la ceinture. Il déposa devant nous deux superbes pacas, produits de sa chasse; il tenait à nous en faire hommage. Ces rongeurs dépassent la taille d'un beau lièvre. Leur chair, d'un goût qui tient entre celui du veau et celui du cochon de lait, est plus délicate encore que celle de ce dernier.

Le fond de la robe du paca* est café au lait. Zébrée longitudi-

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