CHAPITRE IX
COMMENT AU FOND D'UN VIEUX MANOIR DU BRÉSIL AVAIENT TROUVÉ ASILE LES FILLES DE MÉMOIRE
« Je n'aime pas les maisons neuves.
Leur aspect m'est indififérent, Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant.
Les lézardes de leurs vieux plâtres Semblent les rides des vieillards ; Les vitres aux reflets verdàtres Ont de tristes et doux regards. »
(Sully-Prudhomme.)
« Nous, Brésiliens, et la même chose peut se dire des autres peuples américains, nous appartenons à l'Amérique par le sédiment nouveau, flottant de notre esprit, et à l'Europe par ses couches stratifiées. Notre imagination ne peut cesser d'être européenne, c'est-à-dire d'être humaine. »
(JoAQ^uiM Nabuco'.)
Quelques jours après mon arrivée à Serro Verde, don Andrès m'emmena rendre visite à un grand propriétaire terrien du voisinage, le baron de Itaboa, impérialiste impénitent que les ofuerres civiles avaient ruiné avec tant d'autres anciens serviteurs du régime déchu.
Ses propriétés avaient été dévastées tour à tour par les partisans de dom Pedro et par les troupes de la République : c'est
I. Célèbre écrivain, diplomate et homme d'Etat brésilien, a joué un grand rôle à côté de Ruy Barbosa, de Quintin Bocayuva eL de Patrocinio dans l'abolition de l'esclavage (1849-1910).
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AU FOND D'UN VIEUX MANOIR DU BRÉSIL
là le propre de ces époques troublées. Les immenses troupeaux qui formaient sa principale richesse avaient été razziés ou dispersés. Ce fa^^endeiro (c'est le nom que l'on donne au Brésil aux propriétaires ruraux) résidait sur une de ses terres, qui comptait environ mille sept cents kilomètres carrés d'un seul tenant \
La plus grande partie de ce vaste domaine était recouverte de forêts vierges, les plus sauvages et les plus belles qu'il soit possible de rêver. Le reste de la propriété composé de prairies verdoyantes, parsemées de bouquets d'arbres et coupées de ravins et d'accidents de terrain les plus variés, était arrosé par une demi-douzaine de petites rivières dans lesquelles se jetaient d'innombrables ruisseaux.
Ce vieux gentilhomme s'était retiré dans cette fa^endaisolée, entouré des membres survivants d'une famille jadis nombreuse : mais les tragiques vicissitudes des luttes intestines, qui avaient causé sa ruine et celle des siens, les avaient fortement décimés.
De la grande habitation seigneuriale entièrement construite en pierres de taille par ses ancêtres, aux jours de leur ancienne splendeur, une seule aile était encore occupée. Tout le reste de l'édifice envahi par l'herbe et les plantes grimpantes, les portes pendantes sur leurs gonds et les fenêtres sans croisées, s'en allait lentement en ruines.
Quelques milliers de têtes de bétail, errant en liberté, formaient l'unique source de revenu de cette ancienne famille; elle se voyait ainsi réduite à un état qui, sous un ciel moins clément, eût pu s'appeler misère. Chaque année le baron vendait quelques têtes de bétail, mais le strict nécessaire pour pourvoir aux besoins les plus indispensables de la famille. Il laissait s'accroître le reste du troupeau, dans l'espoir, toujours caressé, de libérer sa propriété des hypothèques dont elle était obérée. Peut-
I. Trente-six lieues carrées brésiliennes de sept kilomètres décote.