‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 39 sur 71 · I. Prononcer Cite-Prine · texte numérisé non relu

I. Prononcer Cite-Prine

AL' FO.\D DCA VIEUX MAJSUlli DU IJHÉSIL.

quand il s'aperçut que pour rapprocher le ciel de la terre, l'épaisseur d'une aile de papillon pouvait, en certains cas, suffire.

Mais ici, ce bouquet de fleurs des bois, au parfum un peu sauvage, tiendrait trop de place.

Entre tant de distractions instructives et variées, le temps fuyait sans m'en apercevoir. Chasses, promenades en forêt, capture d'insectes et recherche de plantes rares, toutes ces occupations remplissaient les premières heures de la journée. Celles plus fraîches et plus calmes da soir s'écoulaient dans la conversation du baron et de don Andrès, riches pour moi de faits et d'aperçus nouveaux. Le moment de mon départ était déjà proche, que je ne m'étais pas encore rendu compte de la fuite rapide des jours. Et, cependant, ils s'étaient bien envolés.

Il me fallut pourtant me faire une raison. Avant de songer à mes préparatifs pour quitter définitivement le Serro Verde, e dis adieu, dans une dernière visite, à la vieille /amenda, où 'avais vécu tant d'heures agréables.

Au moment du départ, suivant la touchante coutume du pays, e baron me serra avec émotion dans ses bras.

Je pris ensuite un congé affectueux de toute la maisonnée ; je sentis alors que je laissais derrière moi de véritables amis. Un peu de moi-même restait pris aux murs en ruine, aux meubles antiques, aux frais ombrages de la demeure familiale, que peutêtre ne reverrai-je jamais.

Chaque fois, du reste, que j'ai rencontré, au cours de mes voyages, des représentants de cette ancienne société brésilienne, lue la chute de l'empire a si fortement éprouvée, j'ai constaté combien nombreux sont les points de contact entre ces milieux iclairés et notre bonne société française.

De secrètes affinités, des élégances de sentiments, un parfum le bonne compagnie et mille invisibles attaches, que n'ont pu iffaiblir ni le temps, ni les distances, ni l'action dissolvante des

troubles politiques, pas plus que celle des bouleversements sociaux qui s'ensuivirent, nous relient à cette élite intellectuelle profondément imbue de la formation morale et littéraire de notre pays.

Nulle part ailleurs le génie français n'a su rencontrer un terrain mieux préparé à recevoir la semence féconde de son idéa' élevé, de ses vues et de ses conceptions généreuses.

Aucun ne s'est montré plus adapté à porter ces gracieuses et piquantes fleurs du goût et de l'esprit dont notre langue se plaît à orner, à rehausser et à voiler parfois discrètement, l'expression d'une sobre et lumineuse pensée.

Entre Brésiliens bien élevés, simples dans leurs coutumes, ennemis de l'ostentation (la plupart ne portent pas de titres), et Français d'une même position sociale, des relations de cordiale sympathie s'établissent tout naturellement, qui s'épanouissent sans contrainte. Ce sont autant de gens de notre race avec qui nous nous sentons en parfaite communauté d'origine. Bon sang ne saurait mentir : c'est ce que le vieux dicton anglais : « Blooà is thicker than water » (le sang est plus épais que l'eau] exprime avec autant de concision que d'énergie. |

Ce n'est pas qu'on veuille aborder ici la question épineuse & si controversée de la tjransmissibilité par hérédité des cara® tères psychiques acquis . Depuis que se débat cet important procès le moins qu'on en puisse dire est « la cause est toujours pen,' dante » : sub judice lis est. Il n'en est pas de même, peut-être pour certains caractères physiologiques qui tiennent de plus prèî à ce que l'on est convenu d'appeler l'animalité. Ceux-là obéis sent chez l'homme aux lois d'hérédité qui régissent tous les orga| nismes vivants.

Ces caractères appartiennent à Tessence même de l'être. Ill font partie de sa substance. Inclus en chacune de ses cellules| incrustés dans ses fibres mêmes, l'éducation ne saurait ni le supprimer, ni les modifier d'une façon permanente. Le tigre]

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même apprivoisé, qui lèche la main de son maître, ne s'en jettera pas moins sur lui pour le dévorer si, sur îa peau excoriée au ; contact de sa langue rugueuse, une goutte de sang vient légèrement à perler. Au cours des siècles, jamais on n'a vu Lupus paître l'herbe des prés, ni Léo brouter les chardons, délices à'Asinus aux longues oreilles.

Ce qui façonne l.homme, au point de vue moral, c'estl'ambiance où il est né, s'est développé et où il vit. De celle-ci, il est possible de remonter le cours fort loin, à travers la suite des temps, comme on remonte le cours d'un fleuve de la mer où il se jette, jusqu'aux neiges éternelles d'où il dérive sa source. Le poisson capturé près de l'embouchure, présente les mêmes caractères morphologiques que celui qui s'est laissé prendre près de la source.

Selon toutes probabilités un être humain, s'il vit dans une ambiance qui prolonge sans solution de continuité, celle où ses ancêtres ont évolué au cours des âges, ressemblera à ses ascendants, au moral, comme il les rappelle par ses traits physiques.

Un charme indéfinissable et captivant émane des anciennes familles sud-américaines qui revendiquent une origine hellénolatine. Sans doute est-il dû à l'action continue de Tambiance morale, sur les caractères ph5^siologiques qui sont le propre de la race. Héritières des qualités psychiques et des traditions généreuses de leurs ai;icêtres, tout ce trésor accumulé pendant des siècles, les familles coloniales l'ont transmis à leurs descendants, de génération en génération.

Des traits nobles et réguliers, que recouvre une délicate patine bronzée, des sourcis arqués et d'un très pur dessin, les extrémités d'une finesse presque féminine, et la longue barbe qui flotte si majestueusement sur sa poitrine, ne dévoilent-ils pas les ascendances d'un baron de Itaboa?

Mêlées, dans ses veines, au san.g latin de ses ancêtres ibériques, ne nous est-il pas permis de retrouver quelques gouttes

du beau sang maure d'un des califes arabes, conquérants et lettrés de Grenade et de Cordoue ?

Quand un Paes Lemos apporte à son jeune empereur, comme don de joyeux avènement, la reproduction, en or pur et de grandeur naturelle, de tous les fruits du Brésil, 3^ compris TaiiarLas, le régime de bananes, et le fruit du jaquier (ce dernier pesait près de deux arrobes) il nous rappelle les fiers Conquistadores dont il était issu, ces rudes et magnifiques aïeux qui s'élançaient d Oporto ou du Tage à la conquête

« du fabuleux métal.

Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines »

On raconte que ce même grand seigneur, le plus riche fa^^endeiro de la province de Sâo-Paulo, tenait dans une captivité dorée et sans doute volontaire, au fond d'un de ses domaines quasi royaux, une blonde Vénitienne dont il se plaisait à se faire l'esclave dévoué.

Mais elle languissait loin des brises salines de ses plages méditerranéennes.

Paes Lemos fit alors apporter de la côte, à dos de mulet, assez de charges de sel pour convertir en un minuscule Océan la lagune sur laquelle voguait le soir sa Princesse Lointaine.

Sur une galère de bois de rose aux voiles de soie teintes de pourpre, aux sons d'une musique délicieuse, elle berçait sa nostalgie et cherchait à tromper ses ennuis.

Par instant, elle revoyait par la pensée, « sa chère Argos », et pouvait se croire transportée aux rives du Lido que caressent les flots amers de l'Adriatique.

Au récit d'une si somptueuse folie, les spectres d'Antoine et deCléopâtre, « sa couleuvre du vieux Nil », ne surgissent-ils pas mélancoliques et passionnés, des brumes du passé ? N'est-il pas exact que ce fa^endeiro aux gestes de César romain, évoque

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le souvenir des patriciens prodigues et fastueux de la Ville Impériale, dont il descendait peut-être?

Si avec un peu de soin, nous examinions la texture du fil conducteur qui relie à travers les obscurs labyrinthes des siècles écoulés, les vieilles familles du Nouveau-Monde à leurs origines ancestrales, nous y retrouverions, sans doute, quelques brins du coton neigeux qui croît aux pieds des Pyramides, et sur les bords du Gange légendaire, ou de la même laine teinte de la pourpre des chevaliers romains. La soie souple et lustrée des mystérieuses Cathays, l'or et l'argent des Eldorados et des Potosis, où les Vasco de Gama, les Cabrai, les Pizare et les Cortès ont su si hardiment puiser, y mettent de chatoyants reflets. Mais ce que les yeux les plus complaisants et les plus favorablement prévenus ne trouveront jamais, tissu dans ce fil d'Ariane, c'est un seul poil arraché aux peaux de bêtes à peine préparées dont les Germains, au fond de leurs retraites barbares, couvraient jadis leurs membres grossiers.

Poursuivi à travers le dédale des âges, ce fil que rien ne brise, nous mènerait, qui sait ? sous les légers arceaux moresques de l'Alhambra de Grenade où, parmi les roses embaumées, murmuraient de fraîches fontaines ; sous les blanches colonnades du Forum ou de l'Acropole ; plus loin, en quelque palais féerique des Mille et Une Nuits, de Mysore ou de Bénarès ; plus loin encore, en des jardins aux plantes étranges et aux fleurs bizarres, au milieu desquels se dressent ces antiques pagodes en frêle porcelaine dont les clochettes d'argent disent seulement au vent qui passe, les secrets d'une des plus anciennes civilisations du globe.

Ce fil nous conduirait peut-être, bien plus loin encore, par les gorges de l'Himalaya jusque sur les Hauts-Plateaux du Thibet, là où, dit-on, gît le berceau du monde.

Mais si loin qu'il nous soit donné de le suivre, il ne nous entraînera ni dans un coupe-gorge féodal du Hartz ou de l'Elbe,

ni au bord de marécages livides, sous de sombres cieux où, au pied d'une pierre ensanglantée, des êtres, « n'ayant de Vhonime que la voix et les membres », immolent à leurs dieux barbares des victimes humaines.

Ainsi que deux fleuves jaillis de deux sources différentes, la civilisation méditerranéenne et la civilisation germanique ne confondront jamais leurs ondes. La première aboutira, après des milliers d'années, à la famille patriarcale et chrétienne d'un baron de Itaboa, aux mœurs chevaleresques et douces, au cœur généreux et aux fines allures, offrant sur les bords d'une petite rivière perdue du Nouveau-Monde, un asile agreste et fleuri, aux Muses charmantes de THellade. La seconde, après quelques siècles de culture artificielle et féroce, aboutira à la sinistre famille d'un hobereau poméranien qui, aux bords des eaux noires delà Sprée, dresse sous le fouet, au fond de sa gentilhommière, ses chiens de combat ardents à la curée ; ses Blucher, ses de Moltke et ses Bismarck, ses Clausewitz et ses Bernhardi, ses Hindenburg, ses Mackensen et ses Ludendorff qui grognent, ragent, tirent sur la laisse et rêvent de s'élancer sur la proie convoitée pour enfoncer leurs crocs dans la gorge de l'LIumanité.

D'un côté Hohenzollern et Habsbourg, reîtres casqués et pandours couronnés, arrogants et hypocrites, vocifèrent et cognent sur la table de leur poing ganté de fer, lourdauds, cyniques, bavards et menaçants. De l'autre Salandra, simple citoyen de la Rome Eternelle, civis rofnanns, parle des marches du Capitole et, du haut de son mépris dédaigneux, cingle de sa froide et courtoise ironie, les chefs grossiers, sans foi et sans honneur» de la barbare Germanie.

Et, ce qui est vrai pour les classes élevées l'est également pour ceux qui se meuvent dans un cadre plus modeste ; un quelconque paysan ou un ouvrier de race Latine, à côté d'un rustre allemand, montre toute la qualité distinctive du sang qui, dans ses veines, coule plus généreux et plus affiné.

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Le lecteur voudra pardonner ces digressions inspirées par le souvenir dÇs jours passés à la f amenda de Itaboa, entouré de ses aimables habitants. Si on a tenu à consigner ici ces quelques réflexions, c'est qu'elles font ressortir de manière saisissante, roit-on, l'antagonisme profond qui divise la race ibéro-brésilienne et la race germaine envahissante. Ces constatations devraient nous inspirer à leur tour un encouragement puissant et irrésistiblement nous pousser à resserrer les liens déjà forgés par la nature entre les nations de la vieille Europe et leurs jeunes sœurs du Nouveau-Monde, auxquelles un si bel avenir est promis et réservé.

Ce ne fut pas sans éprouver un sentiment de regret mêlé d'un peu de mélancolie que je me préparai à reprendre pour la dernière fois le trajet entre \a /amenda de Itaboa et l'usine du Serro Verde. Le chemin de communication entre les deux habitations traversait les superbes forêts du baron et une grande étendue de prairies naturelles, arrosées par de nombreux ruisseaux d'une eau vive et courante.

Il n'est guère possible de concevoir promenade plus attrayante et plus romantique ; je ne saurais dire combien de fois je l'ai faite, en compagnie de don Andrès, chaque fois qu'il le pouvait.

Suivant nos habitudes, nous faisions la route partie à cheval et partie à pied, et laissions quêter les chiens.

Ainsi nous était-il permis d'offrir à l'hôte hospitalier chez qui nous nous invitions à la fortune du pot, quelques couples de ces beaux tinamous dont il a été ci-dessus parlé ; la maîtresse de maison en savait apprécier la juste valeur.

Bien souvent nous revenions à l'heure magique du crépuscule ; la lune à son lever la rendait parfois plus ensorcelante encore. Nous faisions alors l'école buissonnière, au gré de notre caprice et de celui de nos chevaux. Laissant à nos montures les rênes sur le cou, nous les chargions seules du soin de nous ramener à la maison. De ce devoir, les bonnes bêtes qui

sentaient l'écurie, paraissaient s'acquitter en conscience. Sans jamais s'écarter d'un pas de la voie tracée, elles ne^ s'effarouchaient pas davantage du bruit causé par les bandes rapides de pécaris qui, dans leur fuite éperdue à travers les fourrés, brisaient et faisaient craquer sous leurs pieds les branches sèches et les bambous.

Bercés par l'allure régulièrement cadencée de nos montures, un peu aussi par nos vagabondes pensées, tantôt causant et tantôt silencieux, nous suivions les sentiers de la forêt. Nous en aspirions avec délices les senteurs embaumées, et ne prêtions qu'une oreille distraite aux mille rumeurs qui animent les bois à l'heure où décline le jour.

Parfois nous chevauchions lentement, les yeux fixés sur le calme visage de la lune, et nos rêves s'envolaient alors vers ceux qui, sous d'autre^ cieux, lèveraient bientôt à leur tour leurs regards dans la même direction, absorbés ou agités peut-être parles mêmes pensées.

Si « mille ans ne sont rien pour celui qui aime », ainsi que s'exprime le lutin d'Argail, mille lieues ne comptent pas davantage pour le rêve ou la pensée. Aussi, au delà des monts et des mers, mon esprit suivait sans peine les blancs rayons de la même lumière qui allaient bientôt éclairer un autre hémisphère.

Je les voyais mettre des franges finement ajourées, aux dentelles gothiques des tours de Notre-Dame, recouvrir d'un manteau d'argent la haute statue de celui que le peuple a nommé le (( bon Roy Henry », et effleurer d'une lueur fugitive le vieil or du dôme qui abrite une gloire impérissable.

Penché sur le col de mon cheval, il me semblait voir le reflet de la lune danser dans l'ombre du sentier ; ainsi tremble-t-il par les claires nuits d'été sur les eaux agitées de la Seine, entre les piles de pierre de nos vieux ponts immobiles.

Et tandis que résonnaient sur les chemins de la terre étran-

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j;ère le pas rythmé de nos chevaux, ma pensée m'emportait ciinsi vers la Patrie lointaine.

Mais soudain un bruit de voix et les aboiements des chiens nous tiraient de notre rêverie. Tout à coup l'habitation de don Andrès se montrait à nos yeux. Toute blanche, elle se détachait sur le décor sombre de la forêt. Presque sans transition, des ombres du chemin nous nous trouvions dans la salle à manger claire et gaie, où nous attendait, sur la table fleurie, un repas copieux et bien servi.

D'autres fois nous passions la nuit à Itaboa. Nous repartions alors, de très bon matin, pour nous livrer à de longues randonnées dans la forêt. L'espoir d'enrichir nos collections de spécimens nouveaux ou peu connus, d'oiseaux, d'insectes, d'orchidées ou d'autres plantes, nous entraînait souvent au loin. Mais nous term'inions rarement nos recherches sans rentrer au logis les mains pleines.

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