I. Défrichement déjà mis en culture
LA GRANDE FORÊT AL CI/Ai\GEAi\T VISAGE.
\ gère, se figurera sans peine le spectacle attrayant qu'offrent ces I belles plantes poussées ainsi en pleine liberté, et déployant j toute leur vigueur.
Le reste du sol était recouvert d'un épais tapis de lys des Incas, cette fantasque et obstinée amante du soleil. Tout le long du sentier les grandes fougères arborescentes étaient littéralement envahies par les tiges traçantes du \ygopelatnni grimpant. Les grappes de fleurs blanches striées de mauve de cette orchidée s'échappaient de tous côtés d'entre le feuillage, et remplissaient l'air d'un doux parfum mêlé de jacinthe et de vanille. Quelques arbres, peu élevés, croissaient sur les deux bords de cette vaste faille et jetaient sur la route, leur ombre transparente. Les branches portaient de magnifiques spécimens ^Oncidiiim crispuni. Ces grandes fleurs translucides, exquisement odorantes, qui semblent des émaux de Lalique, se détachaient sur le fond bleu du ciel, et les longues grappes légères des Oncidium pulvinatum faisaient pleuvoir sur nos tètes des milliers d'étoiles dorées.
Jamais calife d'Orient, prince de la finance, lord anglais ou rajah des Indes fabuleuses n'eut dans ses jardins allées de féeries pareilles à celle qui conduisait chez ces humbles métayers. Dieu seul l'avait plantée, elle appartenait à tous et à personne, et pour en être pendant une heure le seul seigneur et maître, il ne m'en coûtait bhaque matin qu'un petit temps de trot à travers la forêt.
Tout, du reste, en cette forêt séduisante, invite aux charmantes promenades, aux grandes excursions et aux longues randonnées : le naturaliste, le chasseur, le peintre avide de sites pittoresques, le botaniste ou le simple touriste amant de la nature, s'y égarent pendant d'inoubliables journées, de longues semaines bien des fois.
Pour qui y porte ses pas, tout est enchantement. Tantôt sur un pont de lianes, aussi souple que solide malgré son aspect
fragile, il franchit une gorge profonde ; tantôt à Taide des anfractuosités des rochers ou grâce aux racines pendantes, il gravit un pic escarpé. Il voit alors s'étendre sous ses pieds, la forêt illimitée, océan houleux de mouvante verdure, que bordent d'une large frange d'écume, les vagues de l'Atlantique, déferlant au loin sur la plage.
Ces vallées que rafraîchit la poussière humide des cascades, ces pentes que baigne le soleil, et que recouvre une végétation d'une merveilleuse vigueur, quoique moins luxuriante déjà que celle des terres basses, ces pans de rochers où de minces filets d'eau suintent de mille fissures, forment le royaume des fougères. Dans ces halliers les uns touffus, les autres clairsemés qui s'accrochent aux flancs des montagnes, sous ces hautes futaies aux ombres plus profondes, parmi ces rocs bouleversés, quelques-uns complètement dénudés, d'autres recouverts d'un épais tapis de mousse, les mille palmiers légers, se donnent également rendez-vous. Ils mêlent leur élégant feuillage aux frondes vaporeuses des fougères pour former une des plus charmantes et des plus symboliques parures de la terre brésilienne.
D'autre part, ces sylvestres abris sont le paradis des orchidées, ces plantes qui nous étonnent par leur mode de végétation, et joignent à l'extraordinaire variété des formes toute la magie de la couleur. Les courbes élégantes et harmonieuses qu'affectent leurs différents organes, et la singularité de leurs dessins hardis, distinguent ces -fleurs entre toutes les autres. Pour peindre leurs corolles modestes ou superbes, le Maître sans rival broie sur sa palette aux ressources infinies, à côté des couleurs les plus éclatantes et somptueuses, et des teintes les plus tranchées, les nuances les plus atténuées et les plus délicates. Précieux et inestimables jo3^aux d'un inépuisable écrin, l'Artiste Admirable s'est plu, en un sourire de son ineffable bonté, à en orner et parer cette nature tropicale qu'il avait déjà faite si belle. Il les suspendit de sa main aux lianes légères qui retombent en
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gracieuses ondulations, des grosses branches des arbres séculaires auxquels de grandes mousses pendantes mettent des barbes blanches. Il les accrocha aux troncs spongieux des fougères arborescentes, blotties entre les feuilles des plus fragiles et vaporeuses fougères épiphytes, et en décora les flancs humides des rochers, mêlées aux frondes des frissonnantes capillaires; partout il fit s'épanouir leurs floraisons innombrables, qui éclairent de leur beauté exquise et orgueilleuse et embaument de leur douce et suave haleine, les grandes voûtes silencieuses de la forêt vierge avenante et austère. Sans doute, voulut-il rappeler ainsi à ceux qui pénètrent sous ces calmes ombrages, qu'au cœur de la nature ils sont mieux avertis de sa divine présence. ' A la forêt montagneuse que caressent encore les brises de la mer, nous donnerons, si bon vous semble, le nom de Forêt Mauritienne, parce que c'est dans son ambiance spéciale que l'imagination ressuscite et prépare pour s'y mouvoir le mieux, avec toutes les palpitations de la vie, ces poétiques figures de Paul et de Virginie, que Bernardin de vSaint-Pierre a parées d'une grâce immortelle.
Ce pur diamant de notre littérature, le génie de l'écrivain a su le placer au centre d'un des plus magnifiques et fidèles tableaux de la forêt tropicale, qu'aucune plume ait jamais tracé, au sein des forêts de l'ancienne île de France : l'île Maurice de nos jours, une de ces îles fortunées, féeriques émeraudes que la mer des Indes enchâsse dans l'or et le saphir.
Les forêts vierges de ces îles aux frais vallons, sont celles dont les descriptions rappellent le plus nettement les belles et riantes forêts de la Serra do Mar, accueillantes et pleines d'attraits. On peut, en effet, errer sous leurs ombrages amis sans craindre de trop perfides embûches ni courir de mortels dangers. Tout au plus vous arrivera-t-il, d'aventure, si vous demandez un point d'appui à une fougère arborescente afin de Iranchir quelque pas difficile, d'emprisonner entre votre main et l'écorce
Spongieuse, un caméléon qui ouvre ses gros yeux, doux et effarés : alors, avant que vous n'ayez repris votre équilibre, vous verrez la mignonne bestiole agiter ses petites pattes et changer de couleur en son émoi, comme pour vous prouver que sa réputation à cet égard n'est ni surfaite, ni usurpée.
Peut-être aussi le piaillement d'un oiseau dans la feuillée vous permettra-t-il de découvrir, si vous écartez les branches, un serpent Cipo \ aussi vert que les feuilles parmi lesquelles il glisse d'un lent mouvement onduleux. Habile à se mouvoir dans la ramure, il se prépare à engloutir les pauvres oisillons que la mère essaye en vain de protéger par ses cris inutiles, et le battement précipité de ses ailes. Lovée sous une touffe de fougères, et cent fois plus dangereuse que le Cipo couleur d'émeraude, nne Jararaca pregiçosa'' vous obligera à quelque saut d'acrobate au beau moment où vous vous penchez pour cueillir ces superbes fleurs de Houletia^ dont le parfum chaud et pénétrant vous a révélé la cachette embaumée. Le nid de guêpes avec sa population belliqueuse s'agitera menaçant et vous forcera quelque autre fois, qui sait? à prendre un inattendu et rapide détour ; de la fourmilière troublée, de l'ortie géante imprudemment frôlée, vous emporterez de cuisants souvenirs.
Ce sont là menus risques du métier, revers fort anodins d'une belle médaille ; en résumé minces périls ; un peu d'expérience acquise suffit pour vous en préserver.
On vit fort vieux, et, si Dieu le permet, c'est ce que je -ine propose de faire, loin de l'agitation des passions humaines, au sein du calme asile qu'offre à qui sait la chérir l'accueillante et tranquille forêt.