‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 45 sur 71 · LA FORET DES HAUTS-PLATEAUX · texte numérisé non relu

LA FORET DES HAUTS-PLATEAUX

LA GRANDE FORÊT AU CHANGEANT VISAGE

D'un aspect plus sévère, la forêt qui borde les liauts-Plateaux de l'intérieur diffère sensiblement de celle que nous venons de parcourir. Sur ces abruptes et massives assises, à près de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, la nature, architecte prestigieux, élève ses plus beaux palais de verdure, et ce n'est pas sans émotion que le voyageur pénètre pour la première fois sous la majesté de leurs dômes. Ces superbes colonlaades, ces ogives géantes, aux vitraux d'azur, qui montent harjiiment vers le ciel, pareilles aux nefs élancées de nos vieilles :athédrales, sont les futaies du Nouveau-Monde. Elles rappellent, dans de plus vastes proportions, les belles futaies de France ^ue Ronsard en son st3de archaïque et plein de charme appeait : « Les hautes maisons des oiseaux bocagers. » Mais leur^ iimensions sont autrement grandioses ; elles confondent l'imagination. Celui qui erre dans ces temples bâtis par la nature, ;'il lève les yeux vers les abîmes de feuillage suspendus sur sa été, ne voit transparaître qu'à peine au fond de ces gouffres de rerdure quelque lointain lambeau du ciel.

Il comprend alors combien les œuvres périssables que notre trgueil se flatte d'avoir réalisées, offrent peu de ressemblance .vcc celles qui, à leur Créateur, « ont à peine coûté la dépense l'un mot ».

Suivant une rigoureuse perpendiculaire, et solidement établis ur le large soubassement de leurs puissantes racines, profon- .ément enfoncées dans le sol, les fûts colossaux des grands rbres qui entrent dans la composition de ces superbes forêts, lontént tout droit jusqu'à plus de cent pieds. Ce n est qu à ette hauteur qu'ils déploient leurs grosses branches, qui forleraient chacune un arbre entier. Ces géants de la forêt joinent et entrelacent leurs ramures avec une très grande régulaité. Ils éploient ainsi entre ciel et terre un épais rideau de îuillage, et les lianes qui tissent parmi les branches un réseau e mailles serrées, le rendent encore plus impénétrable.

A TRAVERS LA FORÊl^ BRÉSILIENNE.

Ces lianes de toutes espèces : bignonées^ banhmias, cissu hypocrateas, sont un des traits les plus saillants, un des cara tères les plus visibles de la grande forêt ; ils en forment ui des principales beautés. Tantôt, on les voit s'élancer du S' comme de longs câbles lisses et rigides, aussi gros quelqu fois que la cuisse d'un homme; elles vont rejoindre les brai ches les plus élevées, sans que Ton puisse comprendre par qu ingénieux et original procédé, elles ont pu accomplir ce tour c force; tantôt tordues en cordages cyclopéens, elles s 'enroulai autour de Tarbre lui-même, ou les unes autour des autres, et i arrivent à former des faisceaux d'un demi-mètrejde large. EIL escaladent ainsi les plus hautes cimes pour en retomber ensui en capricieuses arabesques, en molles et onduleuses spirale en franges livrées au gré du vent. D'autres, au contraire ph ambitieuses, bondissent de branche en branche, jusqu'à pouvc s'offrir aux caresses du soleil, dont la privation ne leur perme trait pas d'ouvrir leurs innombrables fleurs.

Une des plus remarquables parmi ces lianes est le Ci^ d'inihé, aroïde parasite, qui enroule autour des arbres les pli puissants ses fortes tiges charnues. Ses feuilles se détachai de l'écorce au cours de la croissance et laissent aux poin d'insertion des pétioles, des cicatrices en losanges qui donna: à ces lianes le plus bizarre aspect. Qui les rencontre pour ' première fois, croit voir ramper à travers la forêt de longs se pents à la peau imbriquée et squameuse.

Un autre de ces grimpants, le cipo matador^ la liane qi tue, atteint parfois jusqu'à la grosseur d'un peuplier moyei D'un seul bond il s'élance tout d'abord, jusqu'aux première branches d'un des Titans de la fprêt, le prend pour ainsi di] à la gorge, et enlace autour de lui ses anneaux de plus en pli serrés, qui s'incrustent dans l'écorce, boursouflée autour de c( liens cruels.

Peu à peu, resserrant l'étreinte meurtrière, et justifiant ain:

LA GRANDE FORET AU CHANGEANT VISAGE

le tragique de son nom, la liane conquérante étouffe le géant et cause inévitablement son trépas. Victorieuse, elle se relève alors, et monte vers la lumière qui, pour presque tous les êtres appartenant au règne végétal, est la terre du désir. Elle y parvient enfin, et, au-dessus des plus hautes cimes de la forêt arbore le panache triomphal de ses frondaisons opulentes, constellées de fleurs et de fruits.

Devant ce Laocoon du monde végétal, succombant sous Tétreinte mortelle d'un adversaire impitoyable, on croirait entendre le sinistre aveu du tyran romain : « J'embrasse mon rival mais c'est pour l'étouffer. » On peut y voir aussi la lutte pour la vie, le « struggle for life », dans toute son âpreté. Un disciple de Darwin trouverait matière à réflexion dans la contemplation de cette lente agonie dun être plein de sève et de vie^

I. Quand, perdu au sein des profondes forêts du Nouveau-Monde, le voyageur se trouve en face de cette mêlée gigantesque des forces de la nature qu'il est convenu d'appeler « le combat des tropiques », les hypothèses darwiniennes s'illustrent dans son esprit d'images saisissantes et s'y illuminent de clartés nouvelles. A l'aspect de ces poussées fougueuses qui sous des formes souvent charmantes se livrent un âpre et redoutable combat, les problèmes posés par les théories du « struggle for life « et les doctrines de la « sélection naturelle » se présentent d'abord à sa pensée, et s'imposent à son attention de la façon la plus pressante.

Quant à moi je n'ai jamais osé feuilleter le livre auguste de la Nature, qu'avec un infini et tremblant respect. J'ai lu les œuvres des Lamark, des Darwin, des GeoflFroy- Saint-Hilaire, des Huxley, des Milne-Edwards. des Perrier, des Bouvier et de quelques autres de cette phalange de savants illustres qui ont jeté sur ces obscures questions de si vives lumières : j'ai subi le prestige de leurs séduisantes tliéories et admiré la science et la logique de leurs arguments. Loin de moi, toutefois, la prétention d'émettre un jugement sur cette troublante question de l'origine des espèces qui divise les plus profonds et les plus brillants esprits.

C'est l'énigme tantalisante, que nous pose le Sphinx encore muet et toujours redoutable.

Sans vouloir prendre position, ni arborer mon modeste fanion, dans l'un ou 1 autre des deux camps, qu'il me soit permis, cependant, de m'insurger énergiquementcontre le parti que les sombres apôtres de la « Kultur « ont essayé de tirer des théories de l'évolution. Les sanglantes fantaisies du pangermanisme, dont les doctrines d'extermination prêchent la destruction des races plus faibles, afin d'assurer la survivance des races "éputées plus fortes et mieux armées pour la lutte, trouveraient, selon eux. leur justifi- :ation dans les prétendus dogmes néo-darwiniens du « struggle for life » et de la « sélec- 'ion naturelle ».

Et que l'on ne dise pas que c'est là un postulat établi pour les besoins de la 'cause. \u moment même où j'écris ces lignes, le 13 juin 191b, j'ai sous les yeux des paroles

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Entre les colonnades régulières que dessinent ces arbres gigantesques, on peut avec aisance circuler à cheval. Un épaii lit de feuilles sèches étouffe les pas de votre monture. L'ombn est trop dense pour permettre au moindre arbuste de vivre et d( prospérer sous ces coupoles de verdure. Seules les quelques petites fleurs mauve pâle d'une liliacée, d'une forme qui rap pelle les glaïeuls, s'y montrent avec timidité. Le jasmin di Paraguay, V a^ucena des Espagnols, y ouvre également se; corolles parfumées; encore celles" ci d'une blancheur de neige se revêtent-elles à peine écloses, d'une teinte assombrie d'ur bleu grisâtre. Elles semblent avoir absorbé un peu de l'ombre dans laquelle elles baignent toujours.

Entre les arbres se jouent quelques sentiers furtifs, le long desquels d'interminables files de ces beaux papillons bleus que les habitants du pays di^^eWen\. sert anej as ^ passent d'un voj

néroniennes que le comte Tisza, ce bourreau aux gants blancs, vient de laisser tomber d( ses lèvres : « Toute manifestation d'humanité envers d autres nationalités que les Germaint et les Hongrois, serait le plus grand des crimes envers nos descendants, qui, a leur tour, pourraient être exterminés par les descendants de nos ennemis. »

Cette sentence qui voudrait être de mort, prononcée contre les sujets slaves de h monarchie dualiste, se passe de tout commentaire. Et c'est dans l'enseignement de Haecke' et de ses adeptes, soi-disant les continuateurs de Darwin, que ces hommes d'Etat puisenl de pareilles doctrines de meurtre !

Encore une fois, nous surprenons la science allemande, avec ses réticences et ses insincérités ; elle s'ingénie à démarquer perfidement, afin de la plier aux besoins de sa cause, une création harmonieuse et pondérée du clair génie latin. Dénaturant une hypothèse heureuse et pleine de promesses fécondes, basée sur l'enchaînement logique des faits. les sinistres pédants d'Iéna et de Gottingue, les Haeckel et les Oswald, ont enfanté. croisé du matérialisme le plus rampant et du plus grossier mysticisme, un monstre répugnant qui souille de sa bave venimeuse les eaux limpides de la fontaine d'Hippocréue.

L'Allemagne, en effet, tueuse de Beauté et de Vérité, avilit et rapetisse, déforme et dégrade, au modèle de sa lourde image tout ce que touche sa main brutale. Lamark et Darwin, ces deux nobles intelligences, aux conceptions idéalistes et généreuses, se sont penchés, avec une fervente admiration et un tendre respect pour l'œuvre du Créateur, sur le lumineux visage de l'Univers. S'ils pouvaient être interrogés au sujet des gloses sanglantes que les intellectuels de la « Kultur » ont tenté de donner de leurs théories, ces esprits élevés répudieraient sans nul doute, avec indignation, d'au delà du calme asile de la tombe, l'abominable interprétation infligée à leur sereine pensée par de hideux commentateurs.

Avec plus d'autorité *et une tout autre sincérité que le Kaiser Rouge, en face des charniers delà Pologne, ils s'écrieraient, à bon droit révoltés: « Non, ?ious n avons pas voulu cela ! »

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