‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 46 sur 71 · I. Sertanefa, habitante du sertào, brousse · texte numérisé non relu

I. Sertanefa, habitante du sertào, brousse

LA GRANDE FORÊT AU CHANGEANT VISAGE

lent et paresseux. Leurs larges ailes, couleur de saphir, semblent autant de petits fragments d'azur, détachés du firmament et flottant dans l'ombre des sous-bois sous l'impulsion de la brise.

Ces sentiers qui s'entre-croisent dans tous les sens ont été tracés par les pistes des chevreuils et des pécaris qui cherchent leur nourriture au pied des géants de la forêt. Les lianes fleurissent et fructifient, comme on le sait, à la cime des arbres et répandent sur le sol l'abondance de leurs baies savoureuses. Celles-ci se mêlent aux fruits tombés pour offrir aux hôtes de ces bois la plus appétissante pâture.

Un silence profond comme leur ombre même remplit presque continuellement ces vastes solitudes ; les appels de certains oiseaux, assez rares, l'interrompent seuls, par moments.

Uaraponga que les Mineiros^ a-ppeWent f cr 7' ado r, forgeron, est parmi les hôtes ailés de la forêt celui qui en trouble le plus souvent le calme religieux.

Ce curieux et farouche oiseau, un peu plus gros qu'un merle,

vêtu de velours noir et de pourpre rutilante, a provoqué de la

part des métis, comme du reste beaucoup d'autres oiseaux, la

naissance d'une foule de fables et de légendes. On raconte

iju'il change de plumage plusieurs fois pendant sa croissance,

3t que d'un vert cendré dans sa jeunesse, il rivalise parfois à

'âge adulte, tel not^e merle blanc, avec la blancheur du c^'gne.

Heureux, dit-on, celui qui, à la veille d'une entreprise impor-

ante, voit passer devant ses yeux, ce blanc flocon de neige!

Cet oiseau révèle sa présence par un cri aigu et métallique [ui simule un coup de marteau sur une enclume, suivi du bruit 'une lime mordant sur l'acier, et se termine par un fracas de ymbales vibrantes. Quand il retentit soudain, et réveille les

I. Mineiro, mineur, nom qui désigne les habitants de l'Etat brésilien de MtnJs- [reraes. Cette région a été à l'époque coloniale le centre de l'industrie exlractive, or. liamants et pierres précieuses. Ces richesses minéralogiques de tout genre ne sont [acore qu'à peine exploitées.

échos endormis de la forêt, ce brusque appel tire de sa rêverii le voyageur. C'est une surprise pour Toreille qui entend éclate: pour la première fois cette fanfare sonore.

On me permettra de citer ici, traduites ne notre langue, quel ques lignes de Louis Murât, ce charmant poète brésilien ; L sang français qui coule dans ses veines nous le rend d'autan plus sympathique :

< 'L'araponga soudain perce d'un cri strident Des grands bambous dorés la coupole légère, Et l'on croit voir passer sur son coursier ardent Quelque prince barbare en sa pompe guerrière. «

On retrouve, dans cette strophe, l'impression que le cribizarr du ferrador, résonnant tout à coup au milieu du silence, ; causée sur la vive imagination d'un écrivain à qui les magniii cences de son pays natal ont inspiré de si beaux vers.

Ces palais de verdure offrent aussi un asile à plusieur espèces de singes. L'un d'eux, le macaco barbado^ rempli parfois la forêt des sons de sa voix grave et profonde. Un voya geur célèbre compare son hurlement long et prolongé « au brui d'un vent impétueux ».

D'autres quadrumanes, sapajous, sajous et ouistitis, parais sent mener une vie aussi heureuse qu'inoffensive au sein de ce verdoyantes solitudes. A. ces hôtes agiles et gambadants de forêts brésiliennes, je dois une des plus singulières impression que j'aie jamais ressenties.

Parfois, si je m'arrêtais pour me reposer pendant les heure chaudes de la journée, sous ces ombrages silencieux, qui laissen à peine passer quelques rayons d'une lumière tamisée, peu ; peu, je me sentais pris d'une étrange suggestion. Il me sem blait être soumis à la constante surveillance de quelque invi

I. Macaco harhalo, singe barbu, Stentor niger, Bugiu, au Brésil, Caraya, au Chacc singe hurleur ou alouate des voyageurs.

LA GRANDE FOIiÈT AU Cil ANGE A NT VISAGE.

sible présence. Soudain, je tressaillais et levais involontairement la tête. Mus par un sentiment inconscient, mes regards se trouvaient attirés dans la direction de deux yeux lumineux et vifs ; du fond de quelque trou d'obscurité, ils se fixaient sur les miens. Je distinguais alors, se détachant confusément sur la teinte terne du sous-bois, une petite figure indécise, grimaçante et grinçant des dents, les lèvres plissées d'un rictus de colère et d'effroi.

Était-ce un elfe de la forêt, indigné que l'on osât violer de cette façon son m3^stérieux asile? Un troglodyte effarouché, prêt à me lancer sa fléchette envenimée? Non, ni mystère à dévoiler, ni péril à redouter. J'avais affaire à un ouistiti ou à un leste sajou. L'inoffensif quadrumane témoignait par cette pantomime discrète de l'étonnement et de l'émoi qu'il ressentait de voir un géant envahir sans crier gare son sylvestre domaine ; ce géant, d'aspect pour lui hétéroclite et bizarre, offrait pourtant avec les o-ens de sa race, une certaine ressemblance.

Les surprenantes acrobaties aériennes des térélépés, ces « looper the loop » de la gent écureuil, excitaient également ma curiosité et provoquaient en moi de l'étonnement. Quelquefois c'était un petit animal, dont je ne parvenais pas à reconnaître l'espèce, que je voyais s'élancer de la cime d'un arbre voisin, d'un bond fantastique et avec la rapidité de l'éclair.

D'autres fois, c'était sous la voûte même de la forêt que des bestioles, fort peu craintives et presque familières, se liv^aient à leurs lestes et joyeux ébats. Prenant leur départ d'une branche élevée, d'une envolée ces êtres légers venaient s'abattre 3t s'étaler comme d'énormes papillons, contre quelque gros ;ronc, tout près de moi. Puis ils repartaient, lancés comme Dar un ressort ou comme projetés par une raquette puissante ; Is atteignaient alors une liane pendante, s'y balançaient un nstant et reprenaient leur élan de ce tremplin naturel, pour se Derdre finalement dans la feuillée.

Qui donc étaient ces intrépides trapézistes des lianes flexibles et des hautes ramures? des oiseaux à longue queue? ou bien de petits mammifères, Icares heureux de la forêt tropicale, dont les ailes ne craignaient pas le soleil? Un court examen me permettait de reconnaître dans ces agiles acrobates des écureuils de petite taille, munis d'une longue queue bouffante, avec des poils soyeux et annelés qui forment une rame verticale ; ils s'en servent comme d'un gouvernail aérien dans leurs bonds audacieux. C'étaient les mêmes que j'avais vus courir un instant auparavant et se jouer, sans crainte, sur les basses branches des arbres, jusqu'à portée de ma main.

L'extrême légèreté de leur corps et son exiguïté, si on le compare au volume de leur toison, aident à comprendre avec quelle facilité ces animaux se soutiennent dans l'air ; c'est un peu le principe de la graine de chardon supportée dans son vol par une houppe légère.

On peut compter des heures profondément calmes et solitaires, où rien ne vient troubler la tranquillité de la forêt ; à peine perçoit-on le bruit du vent qui passe à travers le feuillage, ou le cri lointain d'un oiseau isolé. Le chasseur, s'il relève alors la tête, et sonde du regard les profondeurs de la ramure, découvre parfois avec surprise un objet de forme indistincte ; il éprouve à première vue quelque peine à en préciser la nature. Nid d'un grand oiseau, ou grosse boule de mousse fixée sur une branche, il ne le saurait dire. Il hésite un instant, mais bientôt, il se rend compte que ce corps énigmatique n'est pas immobile. Lentement il le voit se mouvoir le long de son support. Le plus souvent, à quelques mètres de la première boule aperçue, s'en montre une seconde, suspendue de la même façon.

Qu'il attende quelque peu en prenant soin de ne se trahir par aucun geste, ni par le moindre bruit, et il sera récompensé d-e sa patience par un spectacle remarquable et piquant de curiosité. Ce qui de prime abord ne lui paraissait qu'une simple boule

LA GRANDE FORET AU CHANCE AXT VISAGE

de mousse, un nid ou quelque autre objet inanime, c est a n en , plus douter, ce bizarre habitant des bois les plus profonds, l'aï, ainsi spécialement appelé à cause de son cri. Parle peu de hâte qu'il met à se mouvoir, il s'est également attiré le surnom de I paresseux. Une espèce dont la taille est un peu plus forte, se nomme Unaû.

Ces singuliers animaux, que l'on croirait survivants de quelque espèce disparue, tant leur forme s'écarte de Tordinaire, se meuvent avec aisance parmi les cimes des grands arbres, leur domaine héréditaire. De branche en branche, d'arbre en arbre, sans bruit ni empressement, ils circulent dans la forêt ; le chasseur, qui les suit d'un regard surpris, les voit passer audessus de sa tète, comme dans une vision étransfe et irréelle, et se perdre au loin entre les arceaux de verdure, qui indéfiniment se déroulent devant ses yeux.

Les aïs, ces curieux édentés, ne se comportent pas au cours de leurs voyages dans la ramure, de la même façon que les autres habitants de la forêt : singes, coatis, écureuils. Au lieu de se tenir sur les branches, ils se tiennent, au contraire, sous les branches mêmes, le corps solidement suspendu par leurs quatre pattes, à l'aide des ongles forts et arqués qui les terminent, et embrassent toute l'extrémité des doigts, en se recourbant naturellement vers la paume de la main.

Cette disposition donne aux paresseux une singulière puissance d'accrochement, suivant l'expression même employée par les naturalistes. Ainsi une position intolérable pour tout autre animal, leur devient, à eux, très commode.

Leur vie se passe au sommet des arbres, d'où jamais ils ne descendent à terre. Leur tête ronde, pourvue d'oreilles courtes, avec des yeux d'enfant, vaguement étonnés, est emmanchée d'un long col mollement flexible, qui compte neuf vertèbres, ce qui est un caractère unique chez les mammifères. Grâce à cette conformation particulière, l'animal peut tourner la tète dans tous

A TRA VERS LA FOUET BRESILIENiyE.

les sens, atteindre et saisir ainsi, avec facilité, les feuilles naissantes et les bourgeons qui lui servent de nourriture.

Dépourvu de toute défense, ce paisible commensal des forêts du Nouveau-Monde semble cacher sous sa gauche enveloppe quelque chose d'informe, aux apparences humaines. Il n'échappe pourtant pas aux fantaisies de la mode cruelle et meurtrière réservée aux bêtes. Sa fourrure est recherchée et le plomb d'un adroit chasseur le force bien des fois, à quitter son refuge aérien. Blessé, il vient s'abattre sur le sol, où sa construction anatomique toute spéciale ne lui permet que de se traîner misérablement ; pour unique défense, il pousse, dans son agonie, les plaintifs : Aïe ! Aïe ! qui lui ont valu son nom.

C'est Qfrand dommage de voir de si intéressants échantillons de la faune tropicale, sacrifiés à un futile caprice de l'exigeante vanité des femmes. Si celles qui tiennent à séparer de ces belles fourrures s'étaient, grâce à une instruction sérieuse, rendues plus familières avec les mœurs de leurs victimes, sans doute se montreraient-elles moins indifférentes aux souffrances imméritées de ces pauvres bêtes, et leur bon cœur certainement parlerait de soi-même.

La manière dontlafemelle de l'aïélèvô ses petits, sans jamais quitter la posture que lui impose son habitat aérien, est digne de mention. Elle ajoute un couplet de plus au charmant poème du nid, écrit en tant de strophes pleines d'exquise sensibilité sur la face de la terre, AUna Mater, la bien nommée, toujours prévoyante et si délicatement maternelle dans sa tendresse.

Jour et nuit la femelle de l'aï vit et dort suspendue sous les branches ; elle y allaite même son petit nouveau-né. Elle le tient blotti dans sa poitrine, et ses longs poils soyeux, en même temps qu'ils lui procurent le plus mol oreiller, lui forment le plus doux des berceaux. Devenu plus fort il apprend à s'accrocher au cou de sa mère de la même façon que celle-ci se suspend aux branches.

LA GIIAMJK fon/rr au CIIASGEAi\T V/SA(JE.

La fourrure grise du paresseux ressemble à un gazon desséché ou à une mousse épaisse, et dissimule la mère et son nourrisson aux yeux perçants des oiseaux de proie, les seuls ennemis, avec l'homme, de ces êtres pourtant timides et inoffensifs.

Parmi les plus remarquables essences de ces futaies des Hauts- Plateaux, on distingue Vai'aiicaria au port majestueux, le su-perhe géqtiïtybà, le sapucaya ^ dont les fruits arrondis atteignent la grosseur d'une tête d'enfant. A l'époque de leur maturité, ces noix monstrueuses, qui semblent destinées aux habitants de Brobdignac, pourraient présenter un danger à qui s'arrêterait sous ces arbres élevés. On y rencontre aussi fréquemment le hucori'^^ un des plus beaux arbres dont pourraient s'enorgueillir les forêts tropicales.

Les araucarias aux ombelles moins denses, ne donnent qu'une ombre légère. Leurs troncs, pour des raisons restées encore inexpliquées, ne sont jamais envahis par les lianes et les plantes parasites ; c'est pourquoi au sein des futaies colossales ces grands pins forment des oasis ensoleillées.

La vie, cette amie éperdue de la féconde lumière, s'y développe plus active, représentée par des myriades d'oiseaux et des nuasfes mouvants d'insectes de toutes les couleurs.

Cette forêt aux proportions harmonieuses et symétriques, disposée avec une si heureuse ordonnance que Ton pourrait, par endroit, la croire l'œuvre ingénieuse de l'homme, offre un contraste frappant avec cette autre forêt vierge qui s'étend, bien loin de là, vers l'Ouest, sur les bords du Haut-Paranà. Toute différente est la physionomie de cette dernière avec ses aspects beaucoup plus variés et tourmentés.

Les arbres gigantesques d'espèces diverses y voisinent avec les bouquets des grands bambous. Les tiges élancées de ces

1. Lesitys olaia. Ces fruits étranges doivent à leur forme caractéristique leur nom {vulgaire de marmites de singe [cuyas de macaco en portugais).

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