‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 47 sur 71 · Symphonia coccinea · texte numérisé non relu

Symphonia coccinea

immenses graminées, portent un feuillage léger que la moindre haleine du vent agite de longs frémissements. Leurs rameaux latéraux, flexibles et munis de fortes épines, acérées et recourbées comme de véritables hameçons, harponnent au passage les habits du vo5^ageur. C'est la forêt aux mille décors capricieusement plantés. Des bosquets d'orangers l'émaillent de taches d'un vert sombre, sur lesquels on voit des fruits d'or piquer leurs notes papillonnantes et joyeuses, et les suaves essences que distillent leurs fleurs de cire blanche, inondent les grands. bois. Elles se répandent le long des berges à pic, et coulent doucement jusqu'aux eaux tépides du fleuve, qui les entraînent au loin avec elles.

Dans cette réofion boisée où l'éclatante lumière alterne à tout moment avec l'obscurité des futaies profondes, s'épanouit une vie intense. Toutes les familles du règne animal y sont largement représentées.

Parmi les habitants ailés des forêts qui y trouvent asile, on remarque de grands aras au brillant plumage et au cri discordant, avec lesquels contrastent les oiseaux-mouches, ces minuscules joyaux de la nature, ainsi qu'une foule d'autres oiseaux aux formes étranges, parés des plus vives couleurs.

Celui, de la taille d'un corbeau, que l'on voit fuir à tire d'aile à travers la ramure, est le toucan. Il fait des crochets, ruse et cherche à se dérober aux atteintes d'une nuée de petits oiseaux qui le survolent, le huent et le houspillent en piaillant éperdument. Enfin las, ses faibles ennemis l'abandonnent. Posé sur la branche basse d'un arbre, il s'occupe à remettre un peu d'ordre dans sa toilette ; du bout de son long bec, disproportionné, il lisse ses plumes ébouriffées, et se calme des émotions de la baofarre.

Sa tête est forte, son air simple et candide. De gros yeuxj aux paupières orangées, bordées de bleu, ajoutent encore à son! apparence bonasse. Son bec énorme, long, large et recourbé*

LA GRANDE FOHKT AU CHANGEANT VISAGE

vers la pointe, porte de chaque côté de son extrémité deux grosses

rmes noires qui semblent s'y être séchées. On dirait d'un gigantesque faux-nez. Mais il serait imprudent de se fier à la mine débonnaire de celui qui arbore ce nez carnavalesque. Ce n'est pas pour rien qu'il porte une livrée de valet, blanche et noire, galonnée d'or et plaquée de sang.

Les mamans oiseaux le savent bien et c'est pourquoi elles n'accordent ni trêve ni relâche à cette infâme pillard, le traître et féroce toucan, qui sans égard pour leurs cris de détresse fait un saccage de leurs petits nids soyeux, détruit leurs doux espoirs et dévore en son avidité, les jolis œufs de porcelaine rosée ou couleur d'azur, ou les nouveau-nés que recouvre à peine un premier et léger duvet.

En plus d'une variété infinie d'oiseaux, de nombreux mammifères hantent ces bocages et y trouvent une abondante nourriture. Des chevreuils, des pécaris et autres hôtes des sous-bois viennent au gagnage dans les clairières, attirés par les fruits que d'innombrables bandes de perroquets et de perruches font tomber des orangers mis par eux chaque jour au pillage.

Doux ou amers suivant l'espèce, ces fruits jonchent le sol, ou, emporté» par leur poids, roulent le long des pentes et gagnent les flots transparents de l'Yguazù où les ondes limoneuses du Ilaut-Paranà.

Les gros poissons du fleuve, abondants et voraces, énormes dorades ou robustes ^^c/i.?, accourus au clapotis, s'empressent autour de cette manne savoureuse dont ils font leurs délices. A grands coups de gueule, ils poussent à la surface des eaux les fruits d'or qui les tentent, se les disputent entre eux, les poursuivent, les atteignent, et les saisissant enfin dans leurs mâchoires puissantes, armées de dents acérées, les broient et les engloutissent à l'envi.

Parfois, en ces ébats violents, quelque poisson avide s'élance dans les airs d'un bond puissant et, retombant avec fracas, fait

rejaillir autour de lui des gerbes liquides que le soleil teinte de tous ses feux, tandis que le bruit de sa chute retentit au loin sur la calme surface des eaux.

Ces bois hospitaliers, véritables corbeilles de feuillages, de fleurs et de fruits, sont en même temps la Terre Promise du botaniste et de l'entomologiste. On y remarque une grande diversité de mousses et de fougères et de très jolies orchidées. Plus sobres de for mes ces fleurs déploient ici de moins somptueux atours que ceux dont se parent leurs plus orgueilleuses sœurs des régions équatoriales.

Pl. vir

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