CHAPITRE XI
DES BORDS DU PARAMINI jusqu'au pied des ANDES NEIGEUSES
Si, quittant le Brésil, nous continuons à marcher vers l'Ouest^ nous retrouverons plus bas la forêt protéiforme sur la rive droite du Paranà, où elle reprend, à peu près, la physionomie majestueuse de celle qui recouvre en partie les Hauts-Plateaux de Minas et de Sào-Paulo.
Mais une fantaisie du grand fleuve a voulu qu'un de ses bras, le Paramini, s'y égarât capricieusement, transformant en une région semi-lacustre, la vaste zone sylvestre qui s'étend entre la rive actuelle du fleuve et les berges qui endiguaient ses larges flots, aux époques de la préhistoire.
Un inextricable dédale de lacs et de canaux se déroule, en effet, sous les voûtes verdoyantes de ces étranges forêts. Les placides méandres^ de ces eaux solitaires, et ce n'est pas là un mince avantage, ne sont jamais hantés par le spectre sinistre de la lièvre. Bien que pendant les chaudes journées d'été des milliards de petits diablotins déguisés en moustiques semblent prendre à tâche de convertir en une succursale de l'enfer ces régions salubres, ils n'y répandent pas les germes de la. nid lûria, comme ils le font en d'autres contrées moins favorisées.
Dans ces eaux tranquilles, des bois de palmiers mirent leurs beaux troncs lisses et sveltes rangés en de longues colonnades.
Les uns s'ouvrent en éventail, les autres retombent en courbes
molles et gracieuses ; leurs couronnes de feuillages se balancent au-dessus des faîtes des grands arbres et en rompent agréablement la ligne un peu sévère. Des lapachos^ en fleurs éclairent de place en place le manteau sombre de la forêt de grandes taches de pourpre qui, reflétées dans les eaux noires et poissonneuses des lagunes, les marbrent de larges plaques de sang. Le long des berges, les gerbes d'or de V oncidium bifolium, se marient gaiement aux grappes de corail des ceibos " et aux fruits d'un rouge vif du. nangapirîi au feuillage aromatique et brillant.
Penchées sur Teau qui dort, quelques touffes de bambous, qu'agite la brise, effleurent de leurs souples rameaux sa surface miroitante, qui sous le frémissement de cette caresse légère, semble rire et jouer sans cesse.
De loin en loin, dominant toutes les forêts, un lapacho colossal, mort depuis des siècles, étend ses branches de bois de fer ; imputrescibles, elles défient le temps et bravent les orages. Un lourd manteau formé de cet amas de broméliacées, de mousses et de lichens d'un blanc grisâtre, auquel on donne dans le pays le nom de barbe de vieillard, pend de ses membres décharnés et, pareil à des guenilles en lambeaux, se balance dans le vent^.
La nuit, sous la clarté pâlotte de la lune, ces arbres morts| prennent une apparence de spectres et, parmi les riverains, cré dules et superstitieux, c'est à qui racontera, au sujet de ce témoins d'un passé déjà enfoncé dans le recul des siècles, quelqu mystérieuse et fantastique légende.
On ne voit que vie et lutte au sein de cette vég'étation exubérante, le long de ces eaux poissonneuses, table toujours servie à la satisfaction de tous les appétits. En ces lieux la vie animale exulte : cabiais timides, grandes loutres à gorge blanche, aux yeux clairs et féroces, caïmans, tortues et reptiles aquatiques