‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 51 sur 71 · DU PAR AMI NI AUX ANDES NEIGEUSES · texte numérisé non relu

DU PAR AMI NI AUX ANDES NEIGEUSES

forêt séculaire, ses lacs bronzés, où le reflet des lapachos en fleurs met des taches de sang, ses lagunes souriantes, ses canaux aux eaux tantôt rapides et limoneuses, tantôt lentes et sombres, et cependant d'une transparence cristalline. Ni fleuve ni forêt tout à fait, mais tenant de l'un et de Tautre, ces masses d'eau que la végétation recouvre et envahit, se glissent sous l'épais tapis des nymphées ou serpentent parmi les roseaux et les joncs pour courir sur des centaines de lieues tout le long du puissant Paranà.

Jadis. les pirogues indiennes sillonnaient, libres et heureuses, ces calmes flots, mais, déjà depuis de nombreuses années, leurs quilles légères ont fui devant l'envahisseur et il est là des anses solitaires, des lagunes perdues, qui depuis bien des lustres peut-être, ont oublié Texistence des hommes.

C'est dans les retraites profondes que lui offrent ces forêts lacustres que se plaît le gigantesque anaconda, le plus grand des serpents de l'Amérique du Sud. Malgré sa taille imposante qui dépasse parfois dix mètres de long et le diamètre du corps qui est naturellement en proportion, Vanaconda est, parait-il, inoifensff pour l'homme. Je n'ai jamais ouï-dire que quelqu'un ait été tué ou blessé par ces grosses bêtes dont la force est réellement prodigieuse. Il serait prudent, néanmoins, de ne pas trop se fier à la réputation de mansuétude, peut-être usurpée, de ce colosse des baux douces. Dans certains endroits on prétend, au contraire, qu'il devient dangereux pendant la saison des amours.

Ce que je puis assurer c'est qu'on se trouve en face d'un specîacle peu banal quand on peut voir un de ces énormes reptiles, iéroulant avec lenteur et majesté, parmi les joncs épais de la ive, ses anneaux souples et puissants, se glisser silencieuse- Rent, à l'approche du voyageur, sous les eaux glauques d'une laisible lagune ou d'une rivière au cours indolent. A cette 'ue, Tesprit se reporte aux temps paléontologiques, quand au

sein des paysages de l'époque secondaire, la nature indomptée et fougueuse enfantait encore des formes monstrueuses.

Giboyeuses et poissonneuses à souhait, ces forêts semi-aquatiques, éloignées de tout centre populeux, sont le domaine de prédilection des ca/^pincheros et des ïsleros, les premiers chasseurs de cabiais, les seconds habitants métis des îles du Paranà et des Grands Lacs. Les uns comme les autres subsistent uniquement du produit de leur chasse et de leur pèche, et du commerce des bambous.

Le cabiai, carpincho, est une espèce de gros rongeur à peu près amphibie, de la taille d'un cochon de moyenne grosseur. Son cuir est très recherché pour les ouvrages de sellerie. Le carpinchero vend la peau et se nourrit de la chair de l'animal. Son commerce ne lui procure ni la fortune, ni même 1' « anrea inediocritas » dont se contente le sage; la chair huileuse et sentant le poisson, dont il fait sa nourriture habituelle, ne tenterait pas un disciple de Brillât-Savarin. Mais cette existence de privations, et de dangers aussi, il faut le dire, car le jaguar est la. terreur du carpinchero et de Vislero^ a pour ceux qui la vivent, des charmes qui leur permettent sans doute d'oublier tous les autres : la solitude et la liberté.

Tantôt commensal de la hutte de branchages et de feuilles de palmier de Vislero, tantôt prenant place dans le canot du car A pinchero, compagnon occasionnel de l'un et de l'autre, quelque^ rare tigrero^ chasseur de jaguars de profession, fréquente les[ lagunes du Chaco Argentin et les îles boisées du Paranà.

Assez commun, si Ton remonte à une vingtaine d'années, 1 tigrero^ figure peu banale de chasseur solitaire, toutefois pi rarement rencontré aujourd'hui, offre encore aux observatio du voyageur, un type des plus intéressants.

Ces hommes, chasseurs de jaguars de père en fils, gagne leur vie sans trop de peine, grâce à la vente de la riche dépouil de leur féroce gibier ; ils emploient pour combattre ce gran

DU PARAMIN! AUX AiWDES NEIGEUSES.

fauve des procédés de chasse qui ne seraient pas à la portée (lu premier venu.

Sur la piste du félin, ils découplent une meute de petits chiens agiles et intrépides, et le surprennent dans son sommeil, ou, alors, postés sur son passage, ils parviennent à l'arrêter dans sa fuite. Provoqué, le jaguar accepte toujours le combat. Le tigrero^ une peau de mouton garnie de toute sa laine, assujettie autour du bras gauche par des lanières de cuir vert et tenant à la main droite un long couteau de chasse à lame large et affilée, attend de pied ferme, l'attaque impétueuse du fauve. Celui-ci, dédaigneux de la meute hargneuse et jappante des chiens, qui le mord aux jarrets et lui souffle aux poils, vient droit au chasseur et, d'un seul bond franchit la distance qui le sépare de son adversaire.

Alors, se dressant sur les membres postérieurs à la façon du matou qui combat contre un chien, il décharge d'une de ses terribles pattes de devant, armées de griffes aiguës, un coup destiné à broyer et à terrasser son audacieux adversaire. L'homme solidement campé, immobile comme un marbre, réunissant à ce moment suprême toute sa vie, sa force et son courage dans son regard, encaisse sans broncher ce formidable swing et, tandis qu'il le pare du bras gauche et que la toison laineuse dont celui-ci est entouré s'attache aux griffes de l'animal et y reste prise en partie, son bras droit, armé du large coutelas, se détend comme un ressort d'acier dans un irrésistible et superbe effort. La lame acérée pénètre dans le corps du fauve, le fend en remontant du bas ventre jusqu'au thorax, et le rejette en arrière pantelant et rugissant encore.

De quelque sang qu'il soit issu, européen, indien ou métis, l'homme qui, seul dans la profondeur de la forêt, défie le jaguar le couteau à la main, est sûrement un brave.

Il est doué d'un cœur d'homme « revêtu d'un triple airain » ; la confiance qu'il puise dans sa force, son adresse et son courage font honneur à sa race.

A TRAVERS LA FORET BRÉSInlEN^E.

Le toréador dans Tarène éblouissante de lumière, sous les 5^eux qui l'admirent et l'encouragent, arrête l'élan furieux du taureau d'un seul coup de son espada fatale. Lui aussi joue sa vie. Mais, si le fer dévie, il saura comment se défendre, prestement il évitera la brute en fureur, les capeadores accourront à la rescousse. Il pourra recommencer la lutte, tenter à nouveau le sort et forcer la victoire. i

Le tigrero argentin, ne doit compter que sur soi. Il est seul sous l'œil de Dieu. Librement, par un acte réfléchi de sa volonté, il poursuit, défie, et tue d'un seul coup, d'un bras qui ne peut trembler, ni même hésiter une seconde, le redoutable Roi des Forêts du Nouveau-Monde. Il le tue dans un combat loyal, face à face, sans embûches, ni trahison. Ce brave n'empoisonne pas la source où vient boire son ennemi. Il ne projette pas contre lui de gaz asphyxiants.

Mais les dieux s'en vont ; aujourd'hui on chasse le jaguar avec des armes à feu. Il tombe frappé de loin, d'un coup qu'il n'a pu ni prévoir, ni éviter, sans discerner bien souvent d'où est partie la balle qui Ta foudroyé.

Avant de jeter un dernier regard d'adieu sur la Forêt au Changeant Visage, il me plairait demander à mes souvenirs ce qu'elle devient parmi ces plaines illimitées du Gran-Chaco, sauvage et solitaire, aussi loin des eaux brunâtres du Paramini, que du sombre rideau des Andes majestueuses.

Encore une fois la forêt se présente à nous sous un aspect nouveau : les arbres n'y atteig-nent plus qu'à une hauteur . moyenne. Couronnés d'une ramure étrangement contournée, J leurs troncs assez espacés s'élèvent réguliers et droits et leur ^ feuillage plutôt maigre permet à la clarté éclatante et fluide, qui tombe de ce ciel merveilleusement lumineux, de les baigner de ses vivifiants effluves depuis le sommet jusqu'aux pieds. '^

Entre ces arbres ensoleillés se développe à Taise un léger sous-bois composé de plantes variées, d'un dessin grêle et tour-

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