‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 52 sur 71 · DU PAR AMI NI AUX ANDES NEIGEUSES · texte numérisé non relu

DU PAR AMI NI AUX ANDES NEIGEUSES

mente et qui déploient un luxe exagéré d'épines. Parmi cette végétation et ces broussailles, les cactus de toutes sortes se sont lillé une large part : les uns, dressent vers le ciel leurs candélabres géants, garnis de cierges multiples ; d'autres se recour- ])ent et rampent sur le sol comme d'énormes chenilles vêtues d'épines effilées ; quelques-uns, aux tiges plus minces, s'entortillent aux troncs et aux rameaux des arbrisseaux.

Postée, ainsi qu'elle l'affectionne, au bord d'un étroit sentier de pécaris, qui serpente entre les broussailles épineuses, une charmante petite cactée dresse à une hauteur d'un demi-mètre à peine, ses rameaux charnus et fragiles.

On dirait une plante marine, un gros zooph3''te, transplanté récemment des profondeurs de l'Océan, dont elle a conservé la couleur et lés glauques transparences. L'illusion est d'autant plus vive que la plante se montre toute couverte de beaux petits fruits rouge vif, que de longues et fines épines font ressembler à de minuscules châtaignes de mer. Tout est mignon et-gracieux dans cette jolie cactée : ses fleurs abondantes sont du rose porcelaine le plus tendre, et si charmantes qu'à peine les voit-on, aussitôt on sent naître en soi le désir de les cueillir. Ainsi que les fruits, ces fleurs sont d'une texture si délicate, qu'aumoindre toucher, elles se détachent de leur support. Comme la plante elle-même, elles sont protégées contre les indiscrets par de longs pinceaux d'épines aiguës et barbelées, et si fines, si menues, qu'à peine l'œil peut-il les apercevoir.

Mais sous tant de mignarde beauté, se dissimule, hélas î la noirceur et la cruauté de l'âme. Celui qui la frôle au passage, maudit de longues heures, la seconde d'oubli ou de maladresse où, pour son malheur, il heurta cette plante pleine de coquetterie et de traîtrise.

Le Seigneur de la Forêt lui-même, le superbe jaguar, n'est pas à l'abri de ses traits et de sa perfidie. Quand d'un bond souple et léger, le grand fauve a pu saisir le pécari rapide et farouche

qui, le groin à terre et le poil hérissé, fuyait en claquant des défenses, s'il lui arrive de heurter pour son propre malheur la frêle et belle cactée, la petite plante gracieuse en tire une cruelle vengeance.

Comme un moment pétrifié, arrêté dans son élan, le jaguar abandonne sa proie expirante. Sur la magnifique robe tachetée du chasseur surpris et irrité, s'est plaquée, grâce aux longues épines barbelées dont ils sont recouverts, toute une grappe des « fruits rouge corail de la plante offensée. Brusquement il secoue sa somptueuse fourrure et les épines aiguës pénètrent davantage dans sa peau ! Alors, retenant son impatience et usant de précautions félines, le fauve avance sa grosse patte fourrée aux ongles luisants et recourbés, vers la partie blessée, et aussitôt un certain nombre de ces châtaignes perfides élisent domicile entre ses griffes meurtrières. Pour en débarrasser cette première patte, il appelle l'autre à son secours, mais les maudits fruits rouges s'en emparent sur le champ et s'y fixent par leurs dards insidieux. Frémissante, la bête courroucée y porte alors sa gueule aux crocs formidables, et les terribles châtaignes abandonnant en partie les pattes qu'elles tourmentent déjà cruellement, s'attachent aux babines et plantent dans la langue rugueuse et dans le nez doux et luisant de leur victime, mille aiguillons de feu.

Fou de douleur, enflammé de colère, le jaguar bondit. Sous ses pattes puissantes garnies d'ongles d'acier, vole de toutes parts la rude écorce des arbres séculaires qui vibrent et retentissent comme frappés par de pesants marteaux, tandis que le fauve blessé remplit la forêt des rugissements de sa douleur, des éclats de sa rage impuissante et hurle sa honte aux échos des grands bois.

C'est pourquoi les gens du pays qui, de nos jours, parlent encore entre eux le Qinchua^ la vieille langue incasique, donnent à cette gracieuse et mignonne cactée, aux fleurs de

DU PARAMiyi AUX ASDES NEIGEUSES.

porcelaine rose, vrai jouet d'enfant, tout garni de boules de corail, le nom suggestif de tLturiLngo giiacachina, « pleurs de jaguar ».

Pas plus que le roi de la forêt, le roi de la nature ne vit à l'abri des insultes de ces plantes agressives.

Quelle que soit leur espèce : nopal d'aspect rébarbatif et cruel, [ui amoncelle en masses d'un vert grisâtre ses innombrables raquettes aux longues aiguilles ivoirines, céréus côtelés, entassant les uns sur les autres leurs manchons hirsutes, garnis de dards acérés, ou « larmes de jaguar », aux fines épines barbelées, toutes les cactées mettent en un péril constant le chasseur ou le voyageur qui affronte ces solitudes.

Si d'aventure, il se perdait au sein de ces forêts inhospitalières, les redoutables piquants des cactus lui causeront parfois de cuisantes blessures ; ils s'enfonceront profondément dans ses pieds meurtris et dans ses mains déjà déchirées par les épines du sous-bois, et souvent ce surcroît de douleur épuisera ses dernières forces.

Pourtant ces plantes hostiles, si bien armées pour la défense et pour l'attaque, se montrent parfois protectrices.

Leurs feuilles épaisses aux chairs aqueuses, qui à certains animaux servent de nourriture et aux tortues terrestres en particulier, fournissent, en effet, à l'aventurier égaré une dernière ressource contre la soif, en même temps que leurs figues charnues apaisent sa'faim et le sauvent ainsi du plus horrible genre de mort.

Ces autres bons Samaritains du désert prouvent une fois de plus, qu'il faut se garder d'uniquement juger des gens sur la mine.

De même voyons-nous un petit oiseau chercher un abri sous les épines d'un car do S ce beau céréus si bien armé, aux belles

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