‹ À travers la forêt brésilienneChapitre 56 sur 71 · I. Molle, Durvana latifolia · texte numérisé non relu

I. Molle, Durvana latifolia

ments des timides tourterelles. Et de fourrés en fourrés, se

répondent leurs monotones appels.

j Quand tombe le soir, à 1 heure du crépuscule, le long cri

éploré de l'Oiseau Fantôme, le légendaire Caciiy'\ se traîne au fond des bois, et ajoute à la mélancolie qui descend sur les solitudes de la forêt avec le déclin du jour.

On pourrait ici inviter le lecteur à chausser pour un instant les bottes de sept lieues de la fable et à poursuivre ensemble notre route vers TOuest, pour nous transporter en quelques enjambées, au pied des Andes orgueilleuses.

Certains des contreforts de la Cordillère qui s'inclinent vers la plaine et vont mourir au bord des immenses pampas de l'Areentine sont couverts dans le Tucuman, Salta et Oran, de denses forêts vierges ; sous leurs ombrages, l'Européen qui s'y engage se sent le cœur pénétré d'une émotion aussi profonde que douce.

En effet, ces forêts vénérables rappellent les nobles futaies de chênes du Vieux-Monde. Sur un sol tourmenté, recouvert d'une couche épaisse d'humus que d'énormes rochers rongés de mousse et de lichens crèvent de place en place, s'élèvent tout droit des arbres ifiagnifiques qui d'un seul élan s'étirent vers le ciel. Ils appartiennent aux plus belles essences de la région Andine : cèdres, noyers, tipas, lauriers et pacaràs'^.

Leurs ramures forment une voûte élevée. Moins opaque que celle de la forêt des Hauts-Plateaux du Brésil, elle laisse filtrer sans tant de parcimonie les rayons du soleil.

Quelques lianes cependant retombent encore de branche en branche. Leur aspect exotique suffit pour rappeler au voyageur égaré dans ces solitudes que tout près de quatre mille lieues le séparent des paisibles forêts européennes, et d'un regard rétros-

1, Nyctalops griseus.

2. Cèdre, Cedrela fiss'lis. — Noyer, Jnglan aiistrulis. — Pacara. Enierolohium timbouva. — Laurier, Nectaîidra porphyria.

1)1' P.inAM/M AiX A y DE S NEIGEUSES.

pectif il en revoit les beautés qui, aux jours de son enfance, émerveillaient ses yeux.

Le sous-bois est composé d'arbrisseaux clairsemés etdépour\us d'épines. Aucun pied indiscret n'a encore courbé les frondes fragiles des innombrables fougères qui croissent avec vigueur en ces lieux humides et ombragés.

De véritables prairies de capillaires recouvrent souvent de vastes étendues du sol de la forêt : ces tapis sj^'lvestres unis et moelleux vous saisissent par la délicatesse de leur charme et leur pénétrante fraîcheur. Sous les pas qui les froissent, ils dégagent un parfum subtil, qu'on ne saurait oublier quand une fois on les a foulés.

Du côté de TAraucanie proprement dite, dans la région des Pommiers Sauvages, à laquelle le puissant Cacique des Teuelches empruntait son nom de Rey de los Poniares (Roi des Pommeraies), ces tapis de capillaires cèdent la place, paraît-il, à des parterres de fraises qui s'étendent sur plusieurs lieues de superficie. Je ne les ai pas vus moi-même, mais des amis qui ont parcouru ces contrées enchanteresses, m'assurent avoir pendant des heures entières écrasé sous les sabots de leurs chevaux, les petits fruits innombrables dont le sol était rouge, et qui remplissaient l'air du parfum délicieux qui leur est spécial.

Revenons à notre forêt et à ses vertes fougeraies, sous lesquelles courent des petits lièvres au poil fin et soyeux. Le bruit de leurs pas précipités et craintifs effarouche les jolies perdrix au plumage brun mauve, au bec et aux pattes d'un beau rouge corail, qui ne se plaisent qu'à l'abri de ces couverts montagneux.

Aux eaux pures du gave qui, descendu des hautes montagnes, se joue et court avec un doux murmure sous les arbres centenaires, de grands chevreuils aux beaux ^^eux humains, au museau de velours noir, le pied leste et l'oreille au guet, viennent à pas

furtifs se désaltérer ; prudemment, ils relèvent la tête, dressent leurs larges oreilles et interrogent le vent.

A leur aspect ces beaux vers si expressifs de Walter Scott, le magicien du Nord, viennent à la mémoire :

« The stag ai cave had drunk his fill WJiere daiices the moon on Monan's rill^. >

Au moindre bruit, soit qu'une branche sèche craque sous les pas, ou que le lourd tapir, qui se vautre un peu plus bas en quelque gour profond, fasse jaillir bruyamment et clapoter sous lui les eaux du torrent, les gracieuses et craintives bêtes demeureront, un instant, ramassées sur leurs jarrets, frissonnantes et figées d'effroi, puis, d'un bond agile, elles prendront leur course et se perdront à travers les fourrés, rapides et légères, leurs longues oreilles et leurs bois aigus rabattus en arrière.

Doucement, à pas feutrés et silencieux, flatré parmi les fougères, s'écrasant sur ses pattes de velours, le jaguar s'approche de Teau. ^

Immobile, flairant le vent, il mesure l'espace qui le sépare de | la proie convoitée et calcule les chances de succès, cependant ' que d'une extrémité à l'autre de sa belle robe tachetée, courent des frissons onduleux. Comme pétrifié aucun de ses membres ; ne bouge ; seule, l'extrémité de sa longue queue étendue au ras J du sol s'agite lentement d'un côté à l'autre. Il a aperçu le tapir * qui, son bain pris, s'apprête sans doute à sortir du gave et à J regagner son fort au fond de quelque épais fourré; il le guette, 'J prêt à bondir. Pourtant le fauve puissant hésite à attaquer la? lourde et robuste bête : c'est que la lutte sera rude, la victoire incertaine. Une fois qu'il aura planté ses griffes dans la nuque glissante de sa proie, le massif animal que protège un cuir épais comme le pouce l'emportera, il le sait, à travers les halliers, •

T. « Le cerf au crépuscule a bu son plein

Où danse la lune sur le gave de Monan. »

Pl. VIII.

os P-

Page 1