DU PARAMINI AUX AS DES NEIGEUSES
le déchirera aux épines, cherchera à le désarçonner en passant sous les branches les plus basses . Il le heurtera aux troncs et aux pointes de rochers, et épuisera toutes les ruses et tous les efforts avant de se rendre à merci, si tant est que l'agresseur ne soit pas, lui-même, le premier las, meurtri et ensanglanté, obligé de lâcher prise.
Soudain, tournant la tète, il lève un regard plein de colère sur le bel oiseau vêtu de crème et d'azur qui sautille sur une branche basse, à quelques mètres de là : c'est V uraca^ la pie de ces forêts des iVndes qui, par son cri perçant, moqueur et répété, révèle à tous la présence du jaguar, dénonce et fait échouer ses projets sanguinaires.
C'est ainsi que change devant les pas du voyageur d'un point à l'autre de sa vaste étendue, la physionomie de la Grande P'orêt Vierge, et que défilent devant ses yeux, dans leur diversité, les êtres qui hantent ses ombrages profonds. Et cela, du pied des Andes aux sommets neigeux jusqu'aux flots bleus de l'Atlantique, et des prairies couvertes de hautes graminées, dont le Pampero ^ agite les panaches argentés, jusque bien au delà des rives mystérieuses du Solimôes géant, où l'Equateur souffle son haleine de feu.
Amant sincère des grands bois et de leurs pittoresques solitudes, où régnent le silence et l'ombre, si propices aux rêves, aux méditations et aux mille travaux delà pensée humaine, j'ai passé les meilleures années de ma jeunesse sous les hautes coupoles de ces palais de verdure, remplis pour moi d'enchantements. La vie s'y manifeste sous les formes les plus diverses et les plus attrayantes ; les journées s'y écoulent heureuses dans un calme et un recueillement inconnus du monde civilisé.
Un charme indéfinissable, fait de puissance, de douceur et d'harmonie émane de ces géants de la forêt, qui poussés en leur
I. Vent violent du Sud qui règne fréquemment sur les pampas de la Patagonie et Rio de la Plata.
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liberté superbe, loin de Taction de Ihomme et de l'air trop vicié des villes, jouissent en toute leur plénitude des forces qu'une nature exubérante et prodigue leur verse sans compter ni s'épuiser.
C'est un charme qui vous prend. Il vous pénètre profondément, s'insinue au plus intime de votre être ; il vous réconforte plus tard au milieu des vicissitudes de Texistence et de l'âpreté de ses luttes, et survit aux orages et aux plus furieuses tourmentes de la vie. A son déclin il l'embellit encore de souvenirs ineffaçables et de consolantes espérances.
Celui qui a bu une fois ses philtres ensorceleurs, finira toujours par revenir, un jour ou l'autre, à la Grande Forêt. Majestueuse | dans sa sérénité, sûre de son pouvoir et de ses attraits sans cesse renouvelés, souriante en son impérissable et souveraine beauté, elle dénoue au vent son ondoyante et verte chevelure, qui frissonne au gré du moindre souffle de brise. Le sein gonflé de soupirs embaumés, elle attend dans son indulgente clémence l'ami qui l'a imprudemment quittée pour s'égarer loin d'elle, comme la feuille détachée que promène le vent, à travers le monde des humains trop souvent pétris d'ingratitude et de méchanceté.
Et toujours son amant qui lui revient la retrouve, éternellement belle et accueillante, prête à lui rouvrir ses bras chargés ,-• de fleurs et baignés de parfums.
Loin d'elle, il la revoit sans cesse passer dans ses rêves. Les écrivains anglais ont décrit ce qu'ils nomment « the call ofthe Hills », l'appel nostalgique de la montagne des Indes. Cet , appel devient si pressant et si fort, dit-on, qu'il va chercher au bord des paresseuses rivières du Westmoreland, sur les rives des lacs et des torrents de l'Ecosse, parmi les vertes prairies • d'Erin et au fond des châteaux princiers et des cottages couverts de lierre, de roses et de chèvrefeuilles de la vieille Angleterre, '.; les transfuges des hautes vallées de l'Himalaya. Et si impérieuse
DU PAHAMIM Al'X A y DES XFUGEUSES
est cette voix de la montagne, qu'elle ramène .souventes fois aux riantes vallées délaissées ceux qui sans les avoir pu revoir ne mourraient pas tranquilles.
Non moins pressant se fait l'appel de la Grande P'orêt tropicale. Le soir tandis que j'étudie ou que j'écris, sa voix lointaine arrive jusqu'à mon oreille par les croisées de l'appartement qui donne sur une des rues les plus tranquilles du Vieux Pass^'. Un souffle imperceptible agite alors sur ma table notes et papiers : un bruit d'ailes invisibles emplit la chambre et, dans l'air, je crois sentir flotter de suaves parfums, haleines de fleurs otranges, où je retrouve les acres senteurs de la forêt.
Cependant par ce soir d'été orageux, à l'instant où je trace ces lignes, ce que je me figure entendre n'est point le fracas du tonnerre roulant de sommet en sommet, le lono- de la Serra do Mar, ni le retentissement des bruyantes cascades qui bondissent échevelées au fond de ses vallées verdoyantes.
Non ! c'est plutôt le canon libérateur qui rugit au bord de la Somme ensanglantée : dans le silence de la nuit je crois percevoir son écho réconfortant.
Et soudain une plainte douloureuse m ' arrive ; je me sens intérieurement tressaillir. C'est la pTande voix fraternelle de la
Lointaine Forêt qui m'interroge d'au delà de l'Océan immense : a Quels sont ces êtres, me di^-elle, orgueilleux et cruels, hommes ou démons, qui outragent, déchirent et ensanglantent ainsi le doux visage de la terre ? ces lâches agresseurs qui déchaînent sur ton beau pays la mitraille et l'incendie, fauchent de leurs boulets ses champs aux fécondes moissons, ses vergers chargés de fruits, ses bois paisibles, et ses majestueuses forêts? (( N'ont-ils donc jamais, ces nouveaux barbares, pour offrir sans pitié à la mort d'aussi riches bouquets, saisi dans toute sa beauté l'épanouissement de la vie, ni goûté la douceur des choses? respiré le parfum des fleurs et vu, à travers la ramure, par un beau soir d'été, descendre de son char d'argent, ceinte de sa
lumineuse couronne, la blanche déesse de la nuit, suivie de son cortège d'astres resplendissants? N'ont-ils jamais, alors, su bénir le Créateur en son œuvre sublime, et incliner devant lui leurs fronts arrogants pour déposer aux pieds de son trône éternel leurs insatiables ambitions et leurs rêves éphémères ? »
Dans la solitude de la nuit, tandis que des jardins voisins quelque discret parfum de nos fleurs de France arrivait jusqu'à moi, et que mon cœur attristé croyait entendre tonner le canon, et les chères âmes de nos morts gémir en passant sur les ailes de Torage, ainsi me parlait au cœur d'au delà de l'infini des mers, la Paisible et Lointaine Forêt.
A cette voix amie répondait, dans mon esprit, l'écho de ces chœurs évangéliques qu'entendirent les bergers de Bethléem, il y a vingt siècles et qui depuis résonnent toujours dans nos âmes : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Surhumaines et admirables paroles d'amour et de bonté, à jamais mémorables, auxquelles le monarque sanguinaire, qui a osé dire : « Seigneur je n'ai pas voulu cela ! « donne en ces heures angoissées, une si ironique et troublante réplique.
La terre retrouvera sa riante parure, les jardins leurs fleurs embaumées, les guérets leurs moissons fécondes, et de nouveau les arbres des vergers plieront sous leurs fruits.
Dieu fasse un jour également fleurir et fructifier dans le cœur ^ de tous les hommes la Bonté Souveraine et l'Éternelle Justice que certains d'entre eux ont toujours ignorées !