‹ À travers la KabylieChapitre 18 sur 70 · TENTE DE DOUAR · texte numérisé non relu

TENTE DE DOUAR

L'HOSPITALITI': \\\)

Au centre se dressait une tente, bit cl char, « maison de poil, » comme l'appellenl les Arabes, d'un tissn plus fin et de couleurs plus vives; son sommet est décoré d'une boule ou d'un bouffuet de plumes d'autruche, insignes du commandement. Elle nous paraît avoir six à sept mètres de haut sur soixante pas do longueur ; des mâts croisés la soutiennent au milieu et à ses extrémités, et des câbles rattachés à des picpiets la maintiennent en équilibre. On ne peut mieux s'en faire une idée cpi'en se représentant un bateau la coque en l'air ; cette comparaison ne m'appartient pas, et je remprunte à Salluste, qui raconte que les habitations des Numides (Mapalia), allongées et surmontées d'une couverture cintrée, ressemblent à la carène d'un vaisseau. C'est la tente du cheikh, c'eslà-dire du chef du douar. Plusieurs douars réunis forment une ferka, ou tribu, commandée par un kaïd.

Notre spahi revient bientôt nous prier, au nom du cheikh, d'accepter son hospitalité. Nous consentons sans nous faire prier, et, arrivés à l'entrée des maisons de poil, nous mettons pied à terre. Une nuée de chiens hargneux, au poil fauve, à la queue fournie, aux oreilles courtes sur une tête plate et à museau pointu, de vrais chacals, nous reçoivent en hurlant.

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Les Spahis les chassent à coups de pied. Bientôt vient à nous un homme dont l'air grave, dont la démarche solennelle, dont la barbe grisonnante, dans cet entourage de tentes primitives, au milieu de celte nature fauve, nous rappellent involontairement les patriarches de la Bible. Ses jambes, couleur de bronze florentin, sont nues ; ses pieds Iranient des sabats^ babouches Irès-échancrées, le haïk, entouré d'une corde brune en poil de chameau, enveloppe sa tèle en découvrant ses tempes rasées. Une chemise de colon à manches courtes, agrémentée d'une bande de soie rouge et de houppeltes de même couleur, tlolle sur son corps et descend jusqu'aux chevilles; le chapelet à gros grains du marabout entoure son cou. Un burnous de laine blanche, un peu jauni par les intempéries, est rejeté d'un côté sur l'épaule et laisse libres les mouvements du bras droit. Ce vêtement tombe en plis amples de l'autre épaule et donne à ce vieillard une tournure digne et fière, d'un grand style'.

Il s'approche et nous salue d'un affectueux selamalek (le salut soil sur loi). Je fais appel à tout ce que je

' L'Arabe noimdo, et pour lui donner son vrai nom, le Numide a conservé les mœurs, le costume des fils d'Ismaïl, chassé du pays do Sour par Abraham. Quatre mille ans ont passé sur ce peuple pasteur el guerrier sans le modifier.

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sais d'arabe et je le salue à mon tour cVuii selamoualeikoum. Il me tend sa main qu'il porte ensuite à son cœur et à ses lèvres, et j'imite son mouvement. }[.., (|ui sait un peu plus d'arabe, entame une série de compliments.

<( Ouach alek? » (Gomment vas-tu?) « Oiiach eula, baba? » (Gomment toi, père?) répond le cbeikli, et les poignées de main sont écliangées, avec les souhaits (Tusage : « Que Dieu augmente ton bien ! — Que Dieu allonge ta vie ! — Que Dieu grandisse ta considéialion. favorise des projets ! » etc., etc.

Le cheikh, une fois les politesses épuisées, nous invile à entrer dans la tente et nous fait asseoir sur des nattes et des coussins que les serviteurs se hâtent d'étendre. La conversation languit, car nous sommes au bout de notre arabe, et M... s'évertue à suppléer aux paroles par le geste, quand les mots ne viennent pas. Le cheikh le regarde gravement, mais n'a pas l'air de comprendre sa pantomime. Moi, pendant ce temps, j'examine l'intérieur de la tente, où règne un désordre pittoresque de caisses, de harnais, de djelils, (housses de chevaux,) d'armes suspendues, et, bien qu'il n'y ait ancun meuble, l'aspect en est sévère et riche tout à la fois : elle est partagée dans sa longueur

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par un rideau de soie brochée qui sépare l'appartemeut des femmes de celui du chef. Le bas de cette tente est relevé sur des piquets à hauteur d'un mètre environ, et par ces ouvertures entre une vive lumière qui se reflète sur les selles de velours, sur les brides brodées d'or ou de soie, sur les djelils de couleurs éclatantes; en face de moi un grand coffre de Tunis, à fond doré, est peint de fleurs férocement nuancées de bleu, de rouge, de vert. Ce coffre renferme l'argent, les bijoux des femmes, les vêtements et les armes de prix, les titres de famille qui attestent l'ancienneté de la noblesse, et aussi les livres de prières qui ont appartenu aux ancêtres, marabouts, dont la koubba s'élève non loin (lu douar, sur la col h ne.

Pendant que j'admire ces objets si nouveaux pour moi, la tente s'est remplie d'Arabes, parents ou, amis du cheikh, qui, pour nous faire honneur, viennent s'asseoir autour de nous. Les serviteurs restent à l'entrée avec le menu peuple du douar. Tous jettent à l'envi un regard curieux à l'intérieur, et en me tournant j'aperçois de charmants enfants, aux figures rieuses qui, accroupis, ])assent leurs têtes sous la tente et dardent sur moi des regards étonnés. Je leur fais un petit signe amical, et aussitôt les têtes disparaissent et

LK rilI'lKII-ri.P.F.LKI» 12")

j'entends leur rire argentin derrière l'étoffe (pii nous sépare. Le jeu leur plaît, ear ils recommeucenl plusieurs fois ce manège qui ne cesse que lorsque je fais rouler jusqu'à eux quelques mizouuas '. Alors le bruit augmente, ils se battent.

Le cheikb fait apporter de grandes jattes de lait et quelques galettes; ses gestes, son regard, l'intonation de ses paroles que nous ne comprenons pas semblent exprimer le regret de n'avoir rien de mieux à nous offrir. Nous le remercions, tout en faisant honneur à son frugal ambigu. Pendant lerepns, j'avais vu plusieurs fois, s'agiter le rideau qui nous séparait de l'appartement des femmes: j'avais entendu des cbucbotements et des rires étouffés, et involontairement mes yeux s'étaient portés de ce côté. Le cheikli, entendant aussi du bruit, m'avait regaidé à plusieurs reprises; mais comme il est de la politesse arabe de rester impassible, comme il ne faut jamais parler à un homme, pauvre ou riche, de ses femmes, je feignis de n'avoir rien entendu. Le cheikh nous laissa bientôt maîtres de

son habitation; il sortit, fit fermer la tente, et nous demeurâmes dans une demi-obscurité pour faire la

sieste, si nécessaire dans ces pays énervants.

'Monnaie nrabe val:inl un iicn plus di; dix centimes.

Yers trois heures, nous étions prêts à partir; après un échange de satuts affectueux, nous remontions sur nos mulets, bien repus et rafraîchis par le repos, et nous nous dirigions sur Boukteun, où nous devions aller coucher.

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