LE CIMETIÈRE. - UNE FAMILLE ARABE EN VOYAGE BOUKTEUN
En quittant le douar, nous traversons un plateau parsemé de talus de gazonnement, au sommet desquels sont plantées une planche grossièrement l'açonnée ou une plaque de grés, sur laquelle est gravée une épitaphe. D'autres sépultures sont encadrées de dalles à peine équarries, surmontées d'une figure représentant un turban qui marque la place de la tête du croyant inhumé là. C'est un cimetière arabe. Chaque tribu a le sien dans un lieu solitaire, entouré quelquefois d'un petit mur en [)ierres sèches. Au milieu s'élève une koubba, dôme de maçonnerie crépi à la chaux, et dont
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la porte, toujours ouverte, laisse voir un sarcopliage recouvert d'une housse de daiuas rouge; au-dessus du cercueil sont suspendus des drapeaux de soie jaune ou vertC; déposés par quelque { èkrin de la Mekke.
Celte koubba renferme les restes du marabout sidi Embarek, et tout alentour sont réunies les sépultures des chefs de la Iriltu donl une longue [)ierre, taillée en forme d'auge, indique la place. Les tombes des autres Arabes, vulfjum pecus , sont éparpillées tout autour.
La koubba était ombragée [)ar des frênes, des micoucouliers, et sous leur voùle sombre, le fusain,
LA KOUHRA Dt: S 11»! EMBARKK l'-ll
le tamaris, le laurier, formaient iiu bois toiilTii; celle riche végétalioii contrastait avec la contrée que nous traversions : à peine, entre les pierres tigrées de mousse, poussaient quelques buissons delentisques ou de palmiers nains. Depuis trois heures nous marchions dans ces plaines légèrement ondulées de mamelons nus, mais devant nous s'élevaient les premières pentes des montagnes que nous devions gravir. Je me retournai pourvoir le chemin parcouru. La plaine s'étendait jusqu'à Thorizon, et tout au fond, dans un lointain de plus de cent kilomètres, apparaissaient, baignés de vapeurs bleuâtres, les sommets des babors, montagnes delà petite Kabylie, qui s'étendent de Sétif à la mer.
La route devenait de plus en plus diflicilc : nous cheminions sur des roches crayeuses à Heur de terre, sans trouver une plante ou un brin d'herbe, sans rencontrer une créature humaine, sans percevoir d'autre bruit que le pas de nos chevaux sur les pierres. 11 y a ainsi sur la surface de l'Algérie des espaces immenses déserts, où la main de l'homme n'a jamais soulevé la terre pour lui confier une semence, et qui resteront encore des centaines de siècles sans être cultivés. Quelle est la cause de cet abandon, de ces
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obstacles à la culture, à la colouisalion? C'est le manque d'eau. Les rivières de l'Algérie, à sec en été, sont toujours pleines en hiver, mais elles ne peuvent garder leurs eaux. Lorsque la pluie tombe, c'est avec une telle violence, que les moindres ruisseaux deviennent des torrents qui passent sans pénétrer le sol, entraînant arbres, buissons, terre végétale, pour ne laisser à leur place que des pierres ou du sable. Tant qu'on ne tentera pas de contenir les rivières par des barrages, de creuser des digues, de vastes réservoirs, tant qu'on ne boisera pas les pentes et les sommets pour empêcher les subites inondations, il sera impossible défaire de grandes cultures et trobtenir des résultats rémunérateurs ; mais ces ti'ansformations nécessiteraient d'immenses capitaux que la spéculation privée ne réuniia jamais. Le gouvernement seul ])eut entreprendre et réussir de si vastes conceptions'. Après trois heures de marche solitaire, nous rencontrâmes une famille arabe qui suivait le même chemin que nous; d'où venaient ces pauvres gens? où allaient-ils? Dieu le sait! L'hornmc marchait devant
' Depuis que j'ai écrit ces lignes, rcmprreur a visilé TAlgcM-io, cl grAco à sa puissante initiative, un emprunt de 100 millions va ouvrir la voie du pl'ogrèfe à notre belle cohMic al'iii aine.
sur un maigre cheval, harnaclic (.l'une corde ])our bride et d'un tellis pour selle ; un jeune garçon, deminu, se lenail en croupe. L'homme avait un derbal,
vieux burnous rapiécé cl troué en cent endroits. Une longue chemise effilochée tombait sur ses jambes nues. V quelques pas en arrière venait une femme, pieds nus,
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portail l sur le dos et enveloppé d'un linge un enl'ant de quelques mois, en Iraînant un autre par la main. Elle tenait en équilibre sur sa tète un plat de bois qui devait servir à préparer la nourriture de la famille. Une outre en peau de bouc pleine d'eau pendait à son flanc. Triste spectacle que celui de celte misère ! et cependant celte femme s'était peint les yeux de coheul, et, couverte de sordides haillons, elle avait les bras, les chevilles , le cou ornés de bracelets de métal qui cliquetaient à chaque pas ; elle suivait péniblement, sous le soleil ardent, les pieds blancs de poussière, le maître qui se prélassait à cheval.
Telle est la triste condition de la femme arabe pauvre. C'est une esclave chargée des plus rudes corvées, vivant toujours sous la tente ou dans un gourbi où elle peut à peine se tenir debout ; c'est dans celle tanière sans meuble, où un trou à feu remplace la che* minée, que naît, vit et meurt la jiauvre créature qui sera la compagne de l'Arabe. Dans celle étroite cabane, plantée au pied d'un arbre entouré d'une baie de nopals ou de liguiers de Barbarie, elle se livre^ dès Taube, aux travaux les plus pénibles ; elle trait la vacbe ou les brebis, elle agile le lait (alib), pour le l'aiie aigrir, el alors, sous le nom de (leben), il de-
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vient ia boisson liabiliielic ; elle prend soin du clieval, le [lansc. le selle quand le maître veut sortir; elle va à la fontaine, souvent à une grande distance, remplir la peau de bouc (guerba). A l'intérieur elle rapièce les vêlements, prépare les peaux pour les outres où se conserve le beurre, puis elle tourne la lourde meule qui écrase le grain, pétrit les galettes et les met au four: elle tisse les étoffes de laine ou de poil ; enfin, elle élève, elle nourrit les enfants, toujours si nombreux. Pendant ce temps, le maître, qui méprise le travCii! manuel, court la fantasia ou jouit au soleil des douceurs du farniente; eh bien! la pauvre femme trouve le tenqjs de suffire à tous ces travaux, et ne se plaint pas de son sort. Est-ce parce qu'elle est résignée, ou parce qu'elle n'en connaît pas un meilleur? Je ne saurais le dire, mais telle est la triste vérité. et je n'ai rien exagéré. Cependant il est des femmes plus heureuses : je n'ai esquissé là, à grands traits, que Texislence de la femme du peuple. La femme des chefs, des hommes de grande tente, passe sa vie à se peindre, à se tatouer, à s'habiller : c'est la seule distraction qui lui soit permise. Celle-là a des servantes (|ui la remplacent et président aux travaux du ménage; elle vit clans la tente, ne sort pas. ne lait (|ue de
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rares visites à ses amies ou à ses parents, et ne
voit d'autre homme que son mari.
Nos spahis avaient pris une aUure phis rapide, nous étions sur un plateau où le chemin serpentait sans difficulté ; mais Tomhre, montait de la vallée, envahissant peu à peu les hautes montagnes encore éclairées des derniers feux du soleil ; puis, comme dans tous les pays de TOrient où il n'y a pas de crépuscule, la nuit vint tout à coup et l'obscurité la plus complète succéda au jour, sans transition. Les étoiles ne répandaient que de pales clartés, insuffisantes à nous faire distinguer le sentier que suivaient nos guides, et je laissai mon mulet marcher derrière ses compagnons comme il Fenlendait. On peut, du reste, s'en fier à l'instinct de ces excellentes bètes, qui, si elles n'ont )>as une allure rapide, sont infatigables et offrent toute sécurité.
Après une heure de marche silencieuse, pendant hupielle je n'entendais que le pas île nos chevaux, nous aperçûmes devant nous, à })eu de distance, quelques rares lumières, c'était Bou-Kleun; encore quelques pas et nous y étions. Quelle erreur ! les cavaliers d'escorte tournent brusquement adroite, nous descendons dans un ravin éli'oil, profonil, (|ui nous sépare du