‹ À travers la KabylieChapitre 34 sur 70 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

KALAA (suite)

Nous fûmes conduits cliez l'amiu j)our lequel nous avions une leltre de reconiniandation. Sa maison située sur la jilace du principal (piarlier, El-IIamadoucli, nous lut désignée par des Kabyles accroupis sous un |iorclie. Elle ne se distinguait pas des autres, c'est-à-dire que des murs sans fenêtres, à l'exception d'une espèce de judas treillage, et une porte basse ornée de ferrures énormes et assez grossièrement travaillées, composaient l'extérieur.

Noire guide alla frapper. Nous vîmes bientôt passer une tète j)ar la porte entr'ouverle, et un colloque

s'élablil avec notre guide qui retira de son turban notre lettre d'introduction, et la montra au cerbère. Bientôt après nous étions introduits dans une cour, . entourée de pilastres qui soutenaient une galerie de bois. Pour pénétrer dans l'intérieur, nous avions franchi, non sans courber l'échiné, un porche garni à droite et à gauche de bancs de pierres polies par un fréquent usage.

Au rez-de-chaussée, il y avait dans le fond un hangar qui devait servir d'écurie, et à droite et à gauche des pièces sombres dont l'une me parut être , une cuisine. On nous fit monter au premier par un escalier à marches élevées. Arrivés sur la galerie, nous vunes venir à nous un vieillard à la démarche imposante, à la barbe blanche qui ajoutait encore à la gravité de son maintien. Ses petits yeux noirs, brillant sous un sourcil en broussaille, nous fixaient tour à tour M... et moi. a Enta amin? tu es l'amin, » lui dis-je, il répondit par un signe de tète, et demanda à notre guide qui nous étions, et d'où nous venions?

Le guide, après lui avoir baisé la main, s'empressa de répondre que nous étions des fonctionnaires français en voyage, et il présenta notre anaya, car c'en

IlnSI'ITAIJTK KAIIVLK 2t>7

('Uni un. l/.uniii piil l;i Icllic. la lui Iciili'iiiciiL cl ii[)r('s l"av()ir [iliéc cl mise dans sa ceinture, il nous accueillit avec corilialilé, mais sans rien jicrdre de sa <>i'avilé. Sou liraud aii' élail encore relevé |»ar ce

vêlcmenl de laine hianclie, si simple cl si noltle tout à la lois. (|ni na |ias clian|^('' depnis le tenips dlsmaël. Il ntuis lil entrer dans nue salle plus louf^ue que large qui occupait tout un des côtés de la maison.

228 A TliAVKr.S I.A KA15VLIE

La iiuil rlail veiiuo; ujic laiii|!c en Iciie. de loiiiie anliquc, éciaivait de ses trois mèches la }»ièce où nous entrions. Des bandes de tapis étaient étendues sur les carreaux de faïence, el le lon«i de la muraille élaienl entassés des matelas couverts d'étoiles de soie el d'oreillers en cuir hrodé. C'est là que nous nous assîmes à Forientale, les jambes croisées. L'amin nous fit demander si nous aimions le kouskoussou. et sur notre réponse aftirmative, il donna des ortires. En ce moment, un jeune Kabyle, à peine velu d'une longue chemise flottante, a[>portail snr un plateau de cuivre des tasses de porcelaine et du calé maure, attention tout à fait gracieuse, car les Kabyles ne prennent presque jamais île calé. Je le trouvai excellent, et mon compagnon fil entendre, en signe d'approbation, un ])etit claipieiiient de langue, accompagné d'un « bono, bono ! >j auquel l'amin parut sensible. Ce brave fonctionnaire ne |tailait (pie le kabvlc, et ne savait ]tas un mol de sabir^, encore moins de Irancais. Ce]i('ii(laiil après de violents efloils de mémoire, il nous demanda : « Enta sabir el

' Le saliir n'est ai uiu- Inii^iic, ni un (li;il('cl(\ c'est un composé de mots ri-am;;iis, araîjes, italiens, espagnols, latins même, et(|u'ont créé les fréquents rapports des chrétiens et des niusulni;uis. Suliir vicii! i\c coperr, savoir, eoniiailie, luiniircndre.

l.NTKI'.II' m KAin M' ±1\)

arbi? Un savoir raialic: — Mahacli. non, répondions nous. — Enta sabir e1 /hinçais? cl loi sais-lu le IVaiirais? — 37«/.Y/r//; je ne sais ])as. » ré[H)n(lail-il à son loiir. Dèslorslacoiivci'salioinlcvail languir cnlic nous. Xous parvînmes à lui l'aire comprend ro (pic nous désirions visiter la ville, et il nous pionnl cpi'il nous la montrerait le lendemain. En ce moment nne voi.x elaiie et vibrante arriva jnsqn'à nous, et nous en tendîmes distinetement ]'ap[!el à la [trièi'e du soir. Lamin nous (piitta un instant, sans tloule [xur accomplir son devoir de vi'ai croyant.

Bientôt a[)rès, les serviteurs apportaient une table basse sur laquelle ils déposèrent divers mets. L'amin était rentré et se disposait, sans y prendre part, malgré nos vives instances, à nous l'aire les hoimeurs du repas. L'hospitalité est une vcitu <>énérale chez les Aral)es ou les Kabyles, et elle est touchante par la laçon sim|)le et j^rave dont elle est exercée. Entrez dans une tente, réclamez riiospitalilé au jioni d'Allah ; le maître de la maison vous lépondra : Sois le bienvenu; puis lorsque vous partirez. TArabe hospitalier vous l'cconduira, en vous prodi<iuaiit les Ibinniles (Tainilit'' : a Que ct\ joiu' soit licnrcux pour toi, (jue Dieu guide tes pas en ce inonde. r(^sle sur le

250 A TP.AVi'RS LA KABYLIK

bien, » etc. Ces souli;iils sont siiic''i'es et rn]»|i('llent rhos|>il;ilil('' nnliqiie.

Le souper se eoniposait de mets kaliyîes. D'nbord un hachis de iiiouloii nageaiil dans une sauce l'orlenienl épicée d'herbes aromatiques et de piments. Puis les ])àtes leuilletées avec <les Hls de viandes, des [>onlels désossés et J'arcis d'amandes, des gâteaux au miel et à la llcur d'oranger, d'un parlnm exquis. Nous avions fini notre repas, lorsque apparut une grande coupe en l)ois tourné, sur laquelle s'élevait une pyramide de kouskousson. On mil (h'vant nons des assiettes de l'aïence, luxe rare, et des cuillers de bois. Un vase en étain cojitenait une sauce liruiie au poivre rouge et aux piments verts. iNous nous servîmes de kouskousson dans nos assiettes, en y mêlant de la sauce; mais ce n'est' ]»as ainsi que le mangent les Ai'abes. Chacun lait, avec ses doigts, les plus |»i'opres avec unc^ cnillcre. un irou dans la pyramide. On creuse ensuite le sommet du cône en entoimoir, et on y verse la sauce qui se lépand dans les trous faits par les convives. On prend alors un peu de kouskousson dans sa main, on le roule en l)oulette que bon s'introduit dans la lK)Uche, et on rc-

SOUPER KAHYLE 251

commence ce manège jusqu'à satiété'. Puis une cruche ou ime gamelle de lait aigre (leben) ou d'eau fraîche circule d'un convive à l'autre, et chacun y hoil à son lour, caries verres sont inconnus. La politesse arabe veut que l'on boive sans respirer. « Bois, dit l'usage arabe, puis oie le vase de tes lèvres, respire et recommence à boire. » Mais nous n'eûmes pas besoin de ])rendre ces précautions, Tamin, à défaut de verre, avail eu soin de mellre à nos colés des lasses de iaïence.

Quand nous eûmes assez mangé, le kouskoussou auquel nous n'avions fait, malgré notre ap])étit, qu'une légère brèche, passa aux gens qui étaient assis autour de nous, et qui gravement nous regardaient manger. A leui- tour ils se mirent en cercle autour de la table, à l'autre extrémité de la salle, et l'amin prit avec eux sa part, do souper. Puis notre jeune Kabyle , Caouadj , qui avait servi le café, nous donna à laver en nous versant sur les mains de l'eau tiède avec une aiguière d'une forme charmante, landis qu'un aulre nous aspergeait d'eau de

' Le kouskoussoti est iino espèce de semoule faite par les femmes, à la main et grain à grain. On le fait cuire, dans un plat percé de trous comme une passoire, au-dessus du bouillon, où mijote le bœuf ou le ponlt;t qu'on sert en mC'me temps, lue fois cuit, Ir kouskoussou est empilé et servi bouillant.

)>7,2 ' A TI'.AVKHS LA KAIIYIJK

jasmin, à l'aide d'une buire à bouchon de cristal percé de petits trous. Après le re])as, l'amin s'approcha de nous en prononçant quelques mots j)arini lesquels je compris redoua (demain). 11 nous souhaitait sans doute une bonne nuit.

Nous nous "étendîmes sur nos matelas, tout habillés, à la mode arabe; la chaleur était étouflante dans cette chambre sans fenêtres, et je proposai à M... d'ouvrii' la porte pour prendre l'air; il donnait déjà à }toings fermés, et pour m'en assurer d'avantage, il se mit à lonfler. Je dois (hre, pour lui rendre hommage, car on (ht que c'est Finihce d'une conscience tranquille, que pendant toute la durée de notie Yoyage, à toutes les stations, (ju'elles fussent d'un moment ou d'une heure, à peine la tète sur la terre nue, comme à Thifilcoutz, ou la |)ierre d'une tombe pour oreiller, connue sous le chêne gigantesque du cimetièi'e des Beni-Raten, j'entendais la preuve évidente et bruyante de son sonmieil. J'en étais presque jaloux, cai' ht J'aligne, la chaleui', la soif, m'excitaient à un [)oint que je passais souvent mes nuits à m'agiter, i\ me retournei' sans pouvoir trouver le rej)os. Ouehpiefois même certains multipèdes de couleurs diverses, sauteurs ou marcheurs.

LA NKr.r.F.ssK 5:.:)

aig:nilloniiaieiit mon insoiiiiiic |>ar Irms incursions sur mon indivirln.

Pour ronouvolcr Tair cl respirer, j'ouvris la [torlc qui (ioiuiail sur la «galerie, un de nos spaliis rlail étendu en Uavers pour nous défendre, sans doule : peine inutile! Fanaya nous protégeait ])lus sùrciucui (jue l'arme de notre oanlîon.

Le lendemain, au point du jour, nous étions sur pied. Un serviteur «guettait notre réveil, et frappa des manis quand nous sortîmes de la chambre. Après d'amples al)lutions qui nous ranimèrent, nous descendîmes dans la cour, où jouaient plusieurs enfants. Une négresse qui les gardait, tout en travaillant à un objet de sparterie, me parut fort belle; ses yeux, fendus en amande et remontant vers les tempes, avaient l'éclat de l'argent mat dans son teint brun.. Elle était tatouée sur le front, les joues et le menton de dessins rouges. Ses dents blanches et larges, brillaient entre ses lèvres bleuâtres; son nez écrasé, aux narines ouvertes, entre les pommettes saillantes de ses joues, la faisait l'essembler à un spliynx égyptien, et un liaik bleu bordé de rouge, dont le sommet était retenu sur le front par une cordelette eji poil de cliainf^au, sem(''e de gi-ains de coi'ail

254 A TRAVERS LA KABYLIK

cl (le grosses perles, complétait la ressemblance. Une charmante petite fille de six à sept ans, formait avec la négresse un contraste parfait. Elle était rose et blanche ; sa bouche souriait, ses yeux curieux qui nous legardaient à la dérobée souriaient aussi. Elle jouait avec un chevreau qui fuyait en bondissant, et qui levenant sur elle, la menaçait de son front désarmé. Une gandoura à raies roses et bleues, ouverte devant, laissait voir sa poitrine blanche, grasse, et quand Feulant courait, ses charmants petits pieds teints de hennali apparaissaient sous la tunicpie. Des bracelets d'argent cerclaient ses chevilles, de longues nattes de cheveux roux ou plutôt violets, grâce à la teinture, étaient entremêlés de rubans de soie écarlate, et une calotte de paillon coquettement posée sur le coin de l'or<'ille lui donnait un petit air crâne des plus amusants. Je lui fis signe de venir près de nous, mais elle s'enfuit plus vite, et rentra dans la maison suivie du regard attendri de Famin son grand-père. Il nous dit (jue c'était un des Inut enfants de son fils. Elle se nommait Ouridaj la petite rose, et le nom s'adaptait parfaitement à sa charmante petite persomic.

Page 1