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L'HABAYA' DUN HOMME HEUREUX

11 y a deux ceiils ans eiiviictii, v\ Tau 1100 tic riiégire, Hassaii-Bcy régnait à KsciiLiua, la ville inaccessible sui' son loclier qn'enlouie de tous coles le l'avin profond an fond du<|uel le Rnmniel roule ses eaux i"aj)ides. Du liaul de ce nid d'aigle, Ksenlina sendjlail biavcr ses ennemis, el une chanson arabe disait :

a C'est une [tierie au milieu d'un lleuvc, et il faudrait autant de l'oumis pour enlever cette [tierre,

' Ilabaya, clicmisc araljc

522 A ir.AVI- US I.A KAt'.YLlL

(juc de fuiirmis pour ciiIl'vl'I' un œul du lund d'un

l)ot au lail. »

Au milieu de la ville, où einquante mosquées dressent au-dessus des maisons blanelies louis madenehs ' inerustés de mosaïques de faïence, au centre de ce lalt\ linllie de rues étroites (tù deux cavaliers n'ont jamais passé de Iront, Ïlassan-Bey, ^iai'dé par ses lidèles koulouglis et par soixante scfl'aris turques, vivait heureux, tranquille, dans son immense palais. Les nomades du désert étaient réfu*iiés dans leurs oasis et ne faisaient ])as crincursions sur ses terres.

Cliaijue }o\u\ (\i'> cinq licui'es du malin jusqu'à dix heures, la porte de son di\an était ouverte, et tous, riches ou pauvres, ]»ouvaient ariiver jusqu'à lui et lui adresser leni's plaintes ou leurs réclamations. 11 les écoutait avec bicMiveillance et faisait droit à leurs demandes.

Au-dessus de la porte du divan était inscrite en

lettres d'or celte belle maxime :

a l'n rpiai't d'heure de clémence vaut mieux que

soixante-dix heures de ])rières. »

Meltail-il ou [)i'ati(jue cette sentence éei'ile au làdii-

•* TuiircUe du haut de laiiuelle ou appelle a l.i prière.

L'IIAHAVA ICUN lld.MMK HKURKUX 555

Ion (le son palais? Je ne sais; mais, se «iaidanl avec aillant de soin d'nne indulgence (|iii eût excilé le mépris de sa milice, toujours prom])te à la révolte, que d'une tyrannie tracassièrc qui lui eût suscité des haines implacables, il rendait des arrêts sans appel, exécutés rapidement par ses cliaouclis; et quelquefois les habitants, aj)rès une laborieuse audience de leur maître, voyaient au-dessus des poi'tes Babel-Djedid ou Bab-el-Kantara, suivant qu'il s'agissait d'indigènes ou de roumis, des tètes exposées au bout d'une i>i({ue, ou des esclaves condamnés au supplice des crochets ou de la croix. Et ils s'écriaient, en courbant le IVonl :

« Allah kébir, Dieu est grand, et Hassan est juste. » Puis le bey, fatigué de ce rude travail de rendre la justice à son peuple, rentrait dans l'intérieur de son palais, vraie j)etite ville au milieu de la grande cité. En effet, dans ces chambres innombrables, sous ces galeries, vivait tout un monde de serviteurs, officiers, kodjas', esclaves, cliaouclis', nègres, négresses.

Et Hassan allait errer sous ces galeries aux colun-

' Kodja, sccicluiro.

- Les thaouflis fonl les gardoa Je la l'orlc, cl souvent les oxÔLUtcurs des liaut"S œuvres.

524 A TRAVERS LA KARYLIE

nades sveltes, dans ces jardins où l'oranger, le cilronnier odorants, le palmier an panache ondnlenx, le bananier anx longnes fenilles d'nn verl transparent comme l'émerande, formaient an-dessns de sa tète un dôme impénétrable aux rayons du soleil. Sous ces ombrages charmants, autour de bassins de marbre oii l'eau londjait en Iraîche cascade de la gueule de crocodiles de bronze, se jouaient des flamands roses, des paons, des cigognes })rivées, tandis que, sur les arbres, la colombe, hôte lamilière de ces bois, roucoulait sa plainte monotone.

Hassan taisait sa prière, à la voix vibrante du nuiczzin qui l'avertissait (pie l'heure était venue; puis il se rendait dans la jtai'tie la plus reculée du palais, réservée au harem, et dans ia(pielle lud œil indiscret ne pouvait })longer le regard, sans mourir. Là étaient entassées des richesses immenses, tentures de soie, ri(h'aux de gaze lamée d'ai'gcnt lin, tajtis pi'écieux, coussins brochés d'or, coffres remplis de vêlements brodés, bijoux splendides; là, i'umant son nargui- Icli [)arfunié, il se laissait aller à sa i'èverie, pendant que des jeiuies aimées, venues de la tribu des Ouled- Naïl, dansaient, en se tordant connue des couleuvres, anx sons des tars et des llùles.

[.'IIAr.AVA iriN liOMMK lll.riiKUX Tdh

Qiio iiiaïuiiiail-il au boulinii iriTassan? Fii pou (l'adversilc iieiil-i'lvo, pour le lui laiio mieux goûter. 11 élail liop iieureux, elle Prophète, jaloux sans doute (le cette l'élicité inaltérable, lui léseivait une cruelle épreuve.

Hassan-Bey avait plusieurs filles, cl un fils seulement, reniant de sa pi'édilection, et que la nature, hélas! SI souvent avare, s'était plu à combler de ses dons les plus ])récieux. Il était lieau, bien l'ragile; il était intelligent, il était bon, quahtés plus rares. Les pauvres ne lui tendaient jamais en vain une main suppliante; sa bourse et son cœur étaient ouverts à tous, et souvent sa voix si douce qui remuait le cœur du père, ses regards attendris qui demandaient grâce, avaient sauvé la vie de quelque malheureux.

Aussi était-il connu et aimé de tous dans le Beylik, cl à son nom dWlul-Allah', soldats, citadins, esclaves, avaient ajouté le surnom d'El-Rhaman, le miséricordieux.

Ce bel enfant aux longs cheveux blonds qu" contrastaient singulièrement avec deux beaux yeux noirs en-

» Abd-Alliili, le serviteur de Dieu; Abd-el-Kader, le servileur du Tout- Fuissaut. Dieu a ainsi dans la langue arabe quatre-vingt-dix appellations différentes.

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lourés de cils et surmontés de sourcils d'ébèiie, était âgé de dix ans à peine, et déjà il savait lire toutes les surates du Koran,déjà il récitait les ])oésies du poëte de Tlemcen, Yaliia-ben-Klialdoun ; il était la joie et l'orgueil de son père, et l'espoir de sa dynastie.

Un jour, jour latal. qu'il jouait dans les jardins des femmes, poursuivant de ses cris joyeux les hôtes familiers des bassins, il tomba dans une vasque pleine d'eau glacée, et quand un esclave, attiré par le bruit de sa chute, l'eut retiré, il était déjà froid, sans souffle et sans mouvement. Un moment il sembla renaître sous les baisers de sa mère; mais il retond)a bientôt dans un évanouissement complet ; quelques mots sans suite s'échappaient de ses lèvres décolorées et semblaient comme un suprême adieu à sa famille et à la foule effarée qui l'entouiail.

Hassan, qui, depuis deux jours, visitait sa selfara de Zamora', rentrait vers le soir, el, ne voyant pas Abd-Allah courir au-devant de lui. sous les galeries, en faisant claquer ses babouches sur les dalles de marbre, le demandait auxkoulouglis',qui s'inclinaient

' La soffan, qui vciil diic table escouade, se composait de vingt-lrois homuics.

■• Les Kouloii^lis, milice locale, se recrutaient parmi les fils de Mauresques, mariées à des Turcs.

L'flABAYA I)'(N HOMME IIRlRI-liX r.t>7

en silence sur son passage, etl)ienlot il ait[)i'('iiait Talfreusc vérité. Abil-.Mlal) allait nioiiiir. Tous les lébibs (médecins) de Ksenlina, appelés près du lit dWlxl- Allali, avaienl (Hé impuissants à comballre la maladie (jui Fenlraînail au lomjjeau. Oid)liaut toute jnideur, les lébibs appelés en eonsullalion s'étaient injuriés sur cette tombe eutr'ouverle, se traitant d'ànes, d'ignorants, et le bey, indigné, avait du les faire ebasser à coups de fouet. Les empiriques qui eroieni à la puissance des nombres et des signes cabalistiques furent inutilement consultés. Les devins scrutèrent leurs grimoires; mais, après avoir entassé les calculs sur leuis ardoises, ils s'avouèrent vaincus par ce mal inconnu. On appela alors les marcbands de djédouels (talismans), et Abd-AHali fui couvert d'amulelles.

L'un d'eux. Kaddour-ben-Amar, célèbre dans toute la province poui' coml'attre avec succès toutes les maladies, surtout celles où les djin (diables) jouent un rôle, même pour rendi'c malades ceux qui lui étaient désignés ])ar un ennemi ou un procbe liériticr. et (|ui, pour ce fait singulier, avait reçu du peuple le S()l)i'iquel de marcliand de maladies, fui ap|)elé, malgré sa mauvaise réputation. Hassan eut appelé Cbillan' lui-

< S:it:m. ■ •

3ti8 A TliAVERS LA KAP.YLIK

incmc pour sauver sou fils, puisque Mohamed restait sourd à ses prières.

Kaddour composa sur parchemin vierge une amulette r[\\\, enfermée dans nn sachet de soie, fut suspendue au col du morihond; pnis il se retira, jurant par tous les marabouts de la régence que, le soir même, l'enfant jouerait dans les jardins. Sa gravité, le ton d'assurance avec lequel il parlait donnèrent quelque espérance au pauvie Hassan. Quant à Kaddour, il gagna au plus vite sa maison, prit ses effets les plus précieux, et s'enfuit loin de la ville, prévoyant bien le sort qui l'attendait lorsque son audacieux mensonge serait découvert.

La nuit venue, l'enfant était dans le même état, et le père pleurait silencieusement, en contemplant cette tête pale, ces yeux cerclés de bleu qui semblaient s'éteindre, ces lèvres d'où s'échappaient de longs soupirs. 11 ])riait aussi, et sa main égrenait fiévreusement les perles de santal de son chapelet.

Dans les mosquées, la foule, accourue à la voix du muezzin, joignait ses prières à celles des muphtis et des ulémas. Dieu les exauça-t-il, le Prophète envoya- !-il une inspiration à Hassan; mais, le soir même, quatre aghas sortaient par les quatre portes, Bab-el-

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Kniilara, Ral)-ol-I)je(liil,B.ib-el-Onc(l, Bab-cl-Djabia, cl se dirigeaient aux (iiialre points cardinaux, dans la régence, en Tunisie, au pays kabyle, et jnsque dans le Sabara, pour consulter les marabouts' ou saints renommés. Ils marcbèrent longtemps, parcourant le ])ays, consultant les marabouts, visitant les koubbas, les zaouias qu'ils liabitaienl, on les mokkadem qui gardaient leurs tombeaux vénérés.

Au sein de la Kabylie et de ses montagnes, où vil un peuple qu'aucune servitude n'a jamais atteint^ s'élève, adossé à un pic couronné de neiges éternelles, un village entom^é de frênes ; c'est Cliellata. TonI autour du village s'étagent des jardins où croissent l'olivier, le figuier, la vigne, que le laborieux Kabyle cultive avec amour. La zaouia Si-ben-Ali-Chei'if est au centre du village, et entoure de ses bâtiments le cbamp du repos où dorment les enfants et parents du pieux fondateur. Un noyer gigantesque couvre de son ombre tout le cimetière, et ses fruits sont uniquement destinés aux hôtes de Dieu et aux pèlerins. Cette école contient tout un petit peuple actif, bruyant, d'élèves venus de toute la Kabylie pour y recevoir une instruction

• Miirabout vient do in'rabet, lié ;i Ilieii.

350 A TRAVERS LA KARYLIE

fiTatiiite cl variée. Au milieu d'eux vit un marabout

connu clans toute la contrée par sa piété autant que par

sa science. Le peu})le l'a surnommé le lecleur tlu

Koran.

Un des officiers du bey Hassan arrivait un jour à Chellata, et, demandant l'bospitalilé au nom d'Allah, il recevait le plus gracieux accueil. Il visitait le marabout et charmait le vieillard par ses manières aimables et par l'hommage rendu à ses vertus.

— Merci, mon (ils, de tes douces paroles, lui dit le marabout, lu sais respecter la vieillesse. Qu'Allah allonge la vie de celui qui t'a appris que le respect est l'hommage rendu à 1 honnêteté d'une vie (jui s'éteint.

L'officier allait lui exposer robjel de sa visite; le vieillard l'ariéta :

— Je sais ce (jui l'amène, mon (ils; Dieu m'a révélé la peine de celui qui t'envoie; ton maître voit son fils s'éteindre sous ses yeux, sans jiouvoir porter remède à ses souffrances. En ce moment, il est encore sous la main jniissnnle de la moi't ; il guérira. /// rha Alliih, s'il plaît à Dieu.

— Mais, s.uni homme, ne sais-tu donc ni prière, ni remède, (jni puisse couJMrcr la moi't?

LIIAnAYA D'UN HOMME IIRUREUX oôl

— Jo n'en sais qn'nn qn'il faut Iciilci' sans rclaid ; va cl (lis an snllan Ion niaîlic qne \v srnl moyen qui existe de sanv<M' son lils, c'est de Fenvelopper de riiabaya d"nn lioninie heureux.

L'officier ne veut pas en entendre davantaj^e, baise l'épaule du vénéiahle marabout, et, enlourcliant son coursier i'a]»ide, Iranchil en un seul jour les soixante lieues qui séparent ('Jicilata de Rsentina. 11 apporte à Hassan la réponse du marabout, et bientôt l'assemblée des tolbas, des imans, est convoquée. On discute, peine inutile. Mieux vaut af>ir. On se met en quête, et nul ne doute d'arriver facilement à la découverte d'un homme heureux. Mais les infortunés al)ondaient, et nnlle part ne se tiouvait un homme (jui fut com|)létement content du sort que Dieu lui avait départi.

Cependant on avait crn souvent le rencontrer.

Un ollicicr de fortnne, ])arvenu, de simple janissaire, au grade important de khalifa. autant par la faveur que par son méiMte. riche, entouré de reslime de ses chefs, aimé de ses soldats, Av ses sei'viteurs, possédait tous les éléments du luudieur: et cependant il n'était jtas heureux : l'ambition le dévorait; il levait en seci'el de deveiu'r vizii' et de l'cmplacer dans

la fayeiir du sultan de Islanihoul, et dans sa position do boy, suzerain du sultan, Hassan, son maître, (|ui l'avait coml)lé de liions et de lavouis.

Un kadi, sage, jtieux, rendant la justice au nom d'Allah, vivant de peu, voyait ses jugements respectés et ses sentences exécutées, sans que celui qui perdait son procès le vouât à la malédiclion éternelle; il n'était pas heureux, il venait de perdre la compagne de toute sa vie, et sa douleur profonde ne voulait pas de consolation.

Le kasnadj du bey (trésorier) crut avoir rencontré l'homme introuvable. Un de ses amis, l'opulent M'hamed-ben-Kouider, était le plus riche négociant de la régence d'Alger, ses magasins regorgeaint de marchandises de tous les pays; haiks brodés, burnous de laine fine à passer dans une bague, djelils aux couleurs éclatantes, étaient empilés dans ses comptoirs. Les chfdes de Kachemir, les armes de Damas, les pierres précieuses de Golconde, les perles du golfe Persique remjjlissaient ses coffres. Ses (Ils vendaient toutes ces richesses dans les bazars d'Alger, de Fez et de Tunis, et lui envoyaient en échange les sultanis, les ])ataques, les piastres, les sequins, les quadruples d'(»i' (ju'il enfouissait dans des caves

l/[IAIiAYA D'LN IIOMMK IlErREl'X 5")

aux |)ortes de Ici'. Uieii ne semblail iiianquei' à sa l'élicitc, et cependant il élail rontic i)ar l'avarice, par la crainte de perdi'e ces biens si ])éniblejnent amassés. Le jour, il était dans les transes d'apprendi'e qnclqne banqneroute de l'un de ses débiteurs; la nuit, il ne donnai! que d'un œil, dans la ciainte des voleurs.

L'amin de Kalaa était-il l'iiomme heureux? 11 était le chef d'un petit État indépendant, mais soumis au kanoun qu'il avait fait. 11 avait de beaux enfants eni- ])ressés à lui plaire, quatre femmes épiant ses moindres désirs. Que manquait-il à son bonheur? il se faisait vieux et avait peur de mourir.

Un agha traversant n\\ jour la montagne du Ferdzoua entre Collo et Djigelly, revenait triste et mécontent de sa chasse inutile à ce phénix de l'homme heureux. 11 rêvait et ne regardait pas le chemin que suivait son cheval. Il se perdit dans lalorèl, et marcha longtemps à l'aventure sans retrouve)' sa loute. La nuit venait, son cheval fatigué ne marchait ])lus (pi'avec peine, mais où s'arrêter? il ne voyait ni un douar ni une lente. Le soleil allait disparaître et ses rayons obliques perçaient à peine Tobscuiilé du bois.

Tout à coup il entend des voix joyeuses (reniants

334 A TnAVEPiS LA KAliYLH-:

qui jouent, il dirige sou elieval de ce côté, et bientôt ai'i'ivé dans une clairière, il aperçoit un misérable gourbi adossé au rocher.

Des enfants se roulent sur l'herbe où })aît un petit troupeau de chèvres. Près de là, une fenune, jeune encore, assise sur la porte de la cabane, (ile la laine, et sourit aux jeux de ses enfants. Tout res|)ire le calme, la joie dans ce modeste asile, et malgré la pauvreté de la hutte qui sert d'habitation, et des vêlements des enfants demi-nus, l'agha est ravi du tableau (]ui s'offre à ses yeux.

Il s'approche, il demande l'hospitalité, et la femme lui j'é[)ond simplement (|u'il est Fenvoyé de Dieu. Un des entants lui liaise le genou,, en lui tenant l'étrier, l'autre conduit le cheval dans une gi'otte qui sert d'étable aux chèvres, et lui sert une abondante ju'ovende d'orge, tandis cpie la mèi"e offre au voyageur une tasse de lail, ipiehjues glands doux gi'illés, et une galette, tout ce qu'elle ])ossède.

— Pauvre femme, dit l'officier quand il a satisfait sa faim, vous [)araissez bien misérable, et souvent vous devez manquer du nécessaire.

— Oh non , répond la femme avec vivacité, Allah [lourvoil à Texistence de tous ses enfants^ et nous le

1/IIAIlAVA D'UN llUMMi; lll':UREUX 555

roincrcioiis du l'ond du cœur de ce (|u"il l'ail [)()ui' nous: nous souuiîcs pauvres, luais nos besoins soûl pclils, el le Iravail de mon Iionnne sullil à nous l'aire vivre. Il esl eliarboiniier, el la l'orèl n'esl pas avare de son l)ois, e'esl un Irésor inépuisable, el ebaque mois Ali va vendre dans les villages kabyles le produit de son Iravail. Notre pelile lamille bien porlanle, gaie, grandi l autour de nous, cl rien ne nous manque en vérilé. El lenez voici Ali.

En ce momenl, un urand Kabvie. aux veux bleus, à la barbe blonde, nn de ces Vandales vaincus }tar Bélisaire, el ({ui refoulés allèrent s'établir dans les monts inaccessibles du Djurjura, apparut poussant devant lui un petit bourricot. ]l avait la tète et les jambes nues, et un derlial, petit burnous, serré à la taille par une ceinture de cuir |)ourtout vêlement. Il arrive à son gourbi, el sur[)ris d'y trouver un étranger, il est bientôt mis au lait du liasard (jui Ta conduit dans sa maison; il lui olTrc alors de partager son i"e|»as. Il a a|)|>orté (bi village du kouskoussou, sa femme le [)réparc, le sert, et la plus franclie gaieté préside à ces modestes agapes, dont Feau de la source voisine est l'unique boisson, el une galette de froment le 1)1 us substantiel aliment!

556 A TRAVliPiS LA KABYMK

L'ofiicier s'aperroil bieiilùl qif il a en l'ace de lui l'homme qu'il chcrclie; le charbomiier, en elTei, est content de son sort, il n'en envie aucun autre, peutêtre parce qu'il n'en connaît ]»as de meilleur; mais ce que Dieu lui envoie sultit à ses besoins. Son petit champ fournit de Torge et des fruits abondants : la foret lui tend ses branches qu'il convertit en charbon, et chaque mois, quelques douros reviennent grossn* le pécule qu'il tient caché dans un silos. Ce trésor il n'en a que faire, il le réserve poui' ses enfants : il a une bonne femme, une famille qui l'ainie, que lui faut-il de plus? il est heureux.

L'officier ravi de l'entendjc ainsi parler se lève et lui frap[iant sur IVqtanle, il \ui dit :

— Tues l'homme que je cherche; liens, [ireiids cette bourbe pleine de snllanis d'or, tu en auras dix fois davanta<ie, mais donne-moi ta chemise en échange.

Le charl)onniei' stupéfait le regarde en souriant, et |)aiaît ne pas conqu'endre. L'officier ré[)ète sa demande, et le Kabyle regardant tour à tour sa femme et le jeune homme d'un air de compassion respectueux, dit à demi- voix :

— Adda maboul; c'est un fou.

L'HABAYA D'UN IIUMMK IIKLUEUX 357

Mais l'officier insislo, le presse de lui donner ce vêtement qui doil sauver la vie de son jeune maître, il e.\[)li(|ue au charbonnier la parole du inaiaboul.

— Allons liâte-toi, je t'en prie, la vie du prince Abd-Allali, iils du bey de Ksentina, est entre tes mains, donne-moi ta chemise, vite, que je })arle, le temps vole, ne nrenlends-tu pas?

— Mais, sidi, je t'entends sans te comprendre ; je te donnerais volontiers ma chemise, mais je n'en ai jamais porté.

L'agiia attristé retourna à la ville, et quand il y arriva, le iils du l»ey était mort.

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