DEPART DE CHELLATA. — LE COL. LE PIC D'AZROU N HOUR
Ail iiioiiicnL où, munies sur nos bêles, uoiit? qiiillions Cheilata, raiibe blanchissaità peine de ses clartés le ciel d'un bleu de lapis. Le Djnrjura élevait devani nous SCS crêtes dénudées, et nous descendions dans la vallée encore enveloppée d'un nuage de vapeurs qui, llotlant çà et là, nous en cachail la protondeui". Perdus dans cette brume, nous nous suivons pas à pas, mais bienlôl loul se colore, tout s'anime; les images s'évaporent) la vallée semble s'ouvrir, les montagnes se dresser cl les vdlages aux toits rouges, aux
TiiU A THAVKUS LA KABYLIE
blancs madeiiehs, apparaissent cnloiirés de leurs ceinluies d'arbres verts, au-dessus des pentes liérissées de rocbers.
Bientôt nous quittons la tribu des lUoiiIen pour en- Irer sur le territoire des Aouzellaguen, situé sur les [)lus hauts plateaux du Djurjura. Le pays offre un aspect aride, désolé; la terre grise et nue est parsemée de roches à fleur de terre , rongées de lichens et de mousses parasites. Les chênes nains, les oliviers sauvages, les lentisques, sont la seule végétation de ces régions élevées; le pays semble abandonné. La main et le travail de l'hounne n'apparaissent nulle part; nous traversons un cimetière kabyle, facile à reconnaître aux petites nunailles de pierre entre les(pielles pousse une herbe rare. 11 y a un village près de là ; nous le côtoyons : il paraît |)auvre; les maisons sont basses, entassées les unes sur les autres, construites en pierre sèche et revelues d'un torchis de terre et de mortier. Pas de jardin, j)as d'arbres, connue à (^hellata. Ln ]»assant, nous apercevons l'intérieur de quelques-unes de ces cabanes sans fenêtres, à poitc basse par huiuelle pénètre un jour douteux. Des enfants chétifs, demi-nus, jouent avec des poides sur le })as de la porte; des femmes, enveloppées de sales baillons
ASPECT nu PAYS ôil
qui les couvrent à peine, laissent voir leurs membres amaigris parla misèie, la faim peut-être. Ce spectacle est attristant. Quelques maigres chauqis d'orge sont flisséminés sur le sol jiierreux, que l'humus ne recouvre pas , et expliquent la misère des habitants des hauts plaleaux; la terre avare leur refuse ses secours. Quel contraste avec les montagnes que nous voyons en face ^]^) nous et que séparent quelques mamelons et quelques vallées : ici, la terre nue, maigre, le silence, la misère; là-bas la verdure luxuriante, la richesse, l'activité, la vie!
Nous commençons à descendre un sentier étroit, raviné, semé de pierres énormes, et d'une telle roideur, que les mules trébuchent à chaque pas. Les bonnes bêtes n'avancent qu'avec la })lus extrême prudence et ne lèvent le pied que lorsque l'autre est bien assuré. Les cailloux, détachés sous leurs pas, roulent et on les entend tomber au fond du précipice. Après deux heures de descente à pied, car il n'était plus })ossible de se tenir à cheval sans risquer une culbute par-dessus le col de la bête, nous arrivons au fond d'une vallée où f[uelques moulins font entendre leur joyeux tic-lac. Une belle source, dont je n'ai retenu (juc le nom fi-anrais, la Source-Froide, roule ses eaux
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à travers les rochers el les toulîes de lauriers. Un de nos spahis nous dit que quelle que soit la chaleui' de l'été, la source ne tarit jamais. Une verte prairie étale auprès sa verdure. Nous nous étendons sous un frêne, je fais un croquis de ce site sauvage et charmant, pendant que mon comjjafinon dort, que les spahis grignotent je ne sais quoi et que nos hètes broutent l'herbe tendie.
Cette réfection el le repos donnent de la force à tout le monde, et nous remontons à cheval. Nous côtoyons le pic d'Azrou n'hour, couronné par une koubba, où sont enfermés les restes d'un marabout qui fait encore des miracles par le sim])le attouchement de la pierre qui le renferme. A gauche, et dans le lointain, nous apercevons de nombi'eux villages toujours perchés sur les crêtes, et que nous traverserons infailliblement, car il n'y a qu'un chemin, et il relie entre eux tous les villages d'un pays.
L'un des nouveaux spahis que nous a donnés Ben- Ali-Cherif nous montre dans les flancs d'une roche une immense anfractuosité qui semble une bouche de l'enfer. C'est la grotte d'Iguenguen, sur laquelle existe une légende cpi'il nous raconta en langage sabir. Cette grotte, dit la tradition, est gardée [tar les Djounns cl
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renferme d'immenses trésors; mais le Kabyle superstitieux n'ose s'aventurer dans ses sombres profondeurs. Voici cette légende :
Il y a quelques années, un pauvre Kabyle des Aïlb- Idjer rencontrait })rès de son village un inconnu qui, par ses récits, par ses promesses, parvenait à enflammer la convoitise du montagnard. Il lui promet la fortune s'il obéit à ses volontés, et il fait si bien qu'il le décide à le guider dans la grotte, l'assurant qu'il n'avait rien à craindre des Djounns, dont il saurait, par ses sortilèges, conjurer la colère.
Ils vont à la grotte, ils entrent munis d'une branche de sapin enflammée. Ils marchent avec précaution sur la roche humide, ils descendent en s'accrochant aux parois du rocher, et bientôt ils trouvent à terre des pièces d'or que le Kabyle veut ramasser; mais l'inconnu l'entraîne en lui disant qu'ils en verront des monceaux dans un moment. Bientôt ils arrivent à une immense anfi'actuosilé où un rocher en saillie forme une espèce de porto. Des voix glapissent autour d'eux, leurs voix peut-être que les échos répètent et qu'ils prennent pour celles des Djounns. Le Kabyle effrayé veut s'enfuir, mais rincoiuui le relient, hii met en main un lonrd marloan doni il doit frap|»er le ro-
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cher. Le Kabyle hésite et tremble; il demande à Tinconmi de l'aider dans cette tâche, mais celui-ci le rassure, en lui disant que. déjà les Djounns, gardiens de la grotte, ont fui. et qu'il reste pour les conjurer. Les voix en effet se sont lues .
Le montagnard va au rocher et frappe quelques rudes coups qui retentissent dans ces solitudes. Mais bientôt un bruit de cascade se fait entendre, et un fleuve d'or roule aux pieds du Kabyle stupéfait.
Revenu de son émoi, le Kabyle se rue sur l'or qui gît à ses pieds. Lui toujours besogneux, à genoux depuis son enfance devant un douro, il se vautre sur les sultanis ; il les foule aux pieds. Cependant il faut transporter le trésor au grand jour et tout doit être terminé avant le coucher du soleil, car la puissance du magicien expire avec le jour, et les Djounns reprendront à la nuit possession de leur empire. Tous deux firent de nombreux voyages; déjà le monceau d'or s'élevait et étincelait au soleil, et le trésor de la grotte paraissait à peine entamé. Enfin la nuit arrive, le soleil, à son déclin, ne lance plus que d'obliques et pâles rayons; il va disparaître derrière la montagne. L'inconnu juge prudent de s'en tenir là; mais le Kabyle veut faire un dernier voyage et résiste à toutes les
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prières de son compagnon. Il redescend dans la grotte, remplit son burnous d'une charge si lourde, qu'il plie sous le foix; il remonte péniblement la pente, mais ses lorces trahissent son courage et s'épuisent. Ses pieds, alourdis par la fatigue, ne peuvent plus le soutenir; il tombe, il se relève, il tombe encore, et s'accroche désespérément aux parois du rochci*, sans penser à abandonner son trésor. Cependant il avance, il entrevoit le jour; son compagnon, penché sur l'entrée, l'encourage de ses cris. 11 arrive, il touche au port : tout à coup il se sent entraîné par une puissance invisible : le soleil a disparu, les Djounns ont emporté le malheureux Kabyle. L'inconnu fuit, abandonnant son compagnon à la fureur des esprits de la nuit. Quelque temps après, ses parents retrouvaient le cadavre complètement dévoré.
Ce fait remonte à peine à quelques années, et déjà le merveilleux s'en est emparé et en a fait une légende. Ce qu'il y a de vrai probablement, c'est qu'un pauvre Kabyle, poussé par l'avarice, la convoitise qu'enflammait une superstitieuse crédulité, s'est aventuré dans les grottes d'Iguenguen, s'y est perdu et y a trouvé la mort. Son corps, retrouvé à l'état de squelette, avait été la pâture des hyènes et des chakals.
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Des premiers échelons du j>ic d'Azroii ii'hoiir, où nous avons fait halle, le paysage est admirable. Audessus de notre tête, la crête chenue du rocher; à nos l^ieds, un océan de verdure luxuriante, de mamelons qui se succèdent à perte de vue et qui ressemblent aux vagues de la mer; puis, surnageant au milieu de ce splendide et vert paysage, de nombreux points blancs qui sont des villages kabyles. L'horizon lointain est noyé dans une brume fauve qui donne encore plus de vraisemblance à notre comparaison et ajoute à l'illusion.
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