CHANTS KABYLES
ce sentiment qu'expriment les chansons de l'époque, à l'aide desquelles les poètes kabyles consenent leurs • souvenirs historiques :
« Voilà le chrétien arrivé à l'ÂrLa ; il commence à y bâtir; pleurez, mes yeux, des larmes de sang. Les Beni-Raten sont des hommes vaillants ; ils sont connus pour les maîtres de la guerre; ils se précipitent à Icheriden; l'ennemi tombe comme les branches d'arbre que l'on coupe! Gloire à ces braves ! Mais le roumi nous a piles comme des glands; la poudre ne parle plus. Les hommes de cœur se trouvent anéantis; prends le deuil, ô ma tête !
ce Pauvre cher Âdni, village de l'orgueil, tes enfants étaient habitués à faire face aux cavaliers; ils prendront maintenant le chemin de la corvée... Infortunée Lalla Fathma de SommeurS la dame aux bandeaux et au henné; son nom était connu de toutes les tribus, et la voilà captive! 0 mes larmes, coulez comme les pluies du printemps ou comme les
pluies d'orage.
« Tu es vaincue, montagne de la victoire, dont
• Lalla Falhnia, prohétèse kabyle, qui habitait dans la tribu lUiten, le v.llagc de Soumineur, marchait au combat avec les conlingenls de la Iril.u. Elle fut faite prisonnière dans un engagement.
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les Beni-Raleii étaient les plus valeiiieiix guerriers. La lîerlé s'est éteinte dans nos cœurs ; le soleil est tombé sur les hommes ! ... »
Après ce combat qui amena la soumission des Beni-Ralen, des émissaires dn maréchal Randon se répandirent dans les villages de la tribu, répétant que les propriétés seraient respectées par les vainqueurs, que les lois et coutumes seraient maintenues, et même que les armes de ces fiers vaincus de la veille leur seraient laissées. Cette dernière condition décida de leur fidélité, et le lendemain les aminés de chacun des villages se présentiuent au'camp ])our obtenir l'aman.
Le maréchal leur demanda s'ils venaient an nom de tous, et s'ils avaient pouvoir de s'engager.
— Oui, répondirent les aminés, la parole que nous t'aurons donnée, tous les gens de notre lril)ii y demeureront fidèles..
— Eh bien! reprit le maréchal, mes conditions les voici : Vous reconnaîtrez l'auldiili' de la France, et payerez une contribution de gueire de cent cinquante francs })ar fusil.
Les Kabyles répondirent que beaucoup d'entre eux ne jxiuvaient payer une soniiiie aussi lorle.
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— Si CCS conditions ne vons conviennent pas, rej)i'enez vos armes, nous les nôtres; la poudre en décidera. Du reste, vous n'avez pas manqué d'argent ]iour soulever les tribus déjà soumises par nos armes ; faites de même en cette occasion.
Les aminés pi'omii(.'nl de payer; ils consentirent encore à ce que des routes fussent ouvertes dans leurs montaofnes, des forts construits sur les hauts }»lateaux.
— A ces conditions, reprit le maréchal, vous serez admis sur tous les marchés de l'Algérie pour y vendre ou échanger vos produits. On respectera vos femmes, vos enfants; on ne touchera ni à vos maisons, ni à vos champs.
Les Kabyles écoutaient en silence, sans manifester ni joie, ni mécontentement. Leurs visages étaient impassibles; le maréchal continua :
— Je ne vous imposerai ni kakis, ni khalifas; vous garderez vos lois, vos djemaas, comme ])ar le passé; vous élirez vos aminés... vous...
11 ne put achever : une explosion de cris de joie venait de sortir de toutes les ])oitrines. Ces natures sauvages, mobiles, laissaient déborder dans des vociférations l'enthousiasme que Icui' causaient ces dei-
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nières paroles du vainqueur. Ils partirent, emportant ces promesses à leurs concitoyens, promesses religieusement tenues par nous.
La campagne de 1857 a été la dernière. La Kabylie est pacifiée. Elle ne songe plus à fomenter des insurlections qui lui ont été toujours fotales, car la ruine, l'incendie, en ont été la suite; mais elle demeure trop, encore aujourd'hui, en dehors de notre contact direct.
La Kabylie a été divisée en circonscriptions territoriales; à la tète de chacune d'elles se trouve un officier français, chargé de la surveillance des tribus placées sous son commandement. Chaque village a un aminé, chaque tribu un aminé des aminés, amineel-ouména, qui représente tous les autres et auquel le commandant français transmet ses instructions.
Les Kabyles ne payent ni l'achour, impôt sur la récolte (la dîme), ni la zeccat, impôt sur les troupeaux; mais ils payent la lezma, impôt proportionnel de capitation, quinze francs pour les riches, dix francs pour la deuxième catégorie, cinq francs pour la troisième ; les indigents ne payent pas.
L'autorité française s'est réservée la justice correctionnelle et criminelle, tout en permettant aux dje-
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màas d'imposer, pour ces mêmes laits, les amendes prescrites par leurs kanouns aux délinquants. Les Kabyles ont conservé la justice civile et de simple police, qui est exercée par leurs djemaas.
Depuis 1857, la fidélité des Kabyles ne s'est pas démentie. Dire qu'ils aiment les Français serait aller trop loin peut-être; mais les idées des Kabyles se transforment, les merveilles de notre civilisation les étonnent, les perfectionnements de notre industrie les excitent à nous emprunter nos instruments aratoires, nos machines, nos modes de culture, et ils commencent à en apprécier les bien! lits ; espérons qu'en présence du décret de l'empereur Napoléon lll, qui leur assure la propriété de leurs terres, qui garantit l'inviolabilité de leur foyer, en contact journalier avec un peuple qui utilise leur travail et leur achète leurs produits à des prix rénumérateurs, les Kabyles se rapprocheront davantage de nous, et, associés utiles, intelligents, deviendront les auxiliaires fidèles de notre colonisation.
ClIUMTItl!; XXXII 1
THIFIKOULT. — FORT NAPOLEON. — THIZZI. — OUZZOU
Nous avons traversé le col de Tliilikoull , vallée étroite pressée entre deux montagnes qu'elle sépare et dont les parois, pres(pie verticales, laissent rouler les torrents du haut des pics neigeux jusque dans les profondeurs des gouffres. Mais au fond de ces abîmes, quelles fraîches prairies s'étendent sur les bords des ruisseaux ! Quelle puissante végétation se développe à l'abii des ardeurs brûlantes de l'été et des glaces de riiiver I [.es eaux limpides fécondent le sol ; les grands
arbres d'essence forestière, jùns, cèdres, Irèiics, iiicleiil leurs branches aux arbrisseaux des vei'^ers. On se croirait, sous cette latitude africaine, dans une fraîche vallée de la Suisse ou du noi'd de la France.
Nous déjeunâmes à Tliifikoult, au milieu d'une prairie, à l'ombre d'un grand frêne, sous lequel, avec une politesse toute sauvage, Tamin étendit son burnous ; et si M... trouva prudent de décliner riionneur de s'y asseoir, j'eus moins de déflance, et mal m'en l)rit, car je lui empruntai (juelques-uns des hôtes parasites qui le garnissaient ; et jusqu'au fort Napoléon, où j'entrai en chasse contre eux, ils vécurent à mes dépens. Quehiues habitants du village nous avaient suivis, et, pour nous faire honneur, se placèrent en rond autour de nous, les uns étendus, la tôle dans leurs mams, les autres assis, les talons rapprochés du corps et les deux bras autour des genoux; (pielques-uns eiivclo])pés de leurs burnous, comme une momie de ses bandelettes ; ils nous regardaient en silence.
Nos provisions étaient abondantes, grâce à la ])révoyance du majordome de Si-ben-Ali-Cheiif. Aussi eûmes-nous l'excellente idée d'inviter tout ce monde à déjeuner. Ils ne se tirent pas prier et se mirent à à jouer des mâchoires en gens qui ionq)ent un jeûne
Tllll IKdl M 40."
lorcr: j)uis iiuus cuiiliiiiiàuics iioUe loiik', salués des salainalek de Ions ces estomacs l'ecoiiiiaissanls.
Nous marchions silencieux, gravissant les rampes, pendus aux crinières de nos chevaux, et, arrivés sur les sommets, je me l'elournais pour contemplei' la route parcourue et repaître encore mes yeux de ces beaux pays, de ces verts mamelons, de ces pics neigeux du Djurjuia. (pie je (piillais à regrel, car je ne dois plus les revoir.
N'est-ce pas toujours ainsi dans la vie! L'iioninie, qu'une destinée heureuse ou fatale entraîne, ne laisset-il pas toujours derrière lui un l'egret de ce qu'il abandonne el n'a-l-il pas un vague effroi de ce qu'il \a chercher !
Au détour du sommet d'Aboudid, dont l'accès est assez difficile, tout à coup apparaît, comme le décor d'un vaste panorama, la foileresse de Souk-el-Arba, nommée fort Napoléon, et située au milieu du territoire des Beni-Ralen. Ce plateau était le centre où se réunissaient toutes les tribus voisines dans un marché tenu le meieredi el pour cela appelé Souk-ekArba, marché du mercredi.
J'ai parlé plus haut d'une forteresse couroimée de bastions, ;u'méed'obusiers à longue poilée et destinée.
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sur ce [tiloii élevé, à dominer loiile la Kabylic du nord du Djui'jura. Des hauteurs de la lour, ou voit le territoire de toutes les tribus qui rayonnent à l'enlour et dont elle est le point central. On domine la Yallée du Sébaou, et dans le lointain on aperçoit les montagnes d'Alger. Ce point stratégique a été admirablemeni choisi pour tenir en échec ces populations remuantes des Be7ii-Raten ai des Beni-Yemii, des Maketas, dont les villages s'étagent sur les mamelons voisins. Là où il n'existait qu'un pauvie marché kabyle a surgi une ville qui, Ions les jours, prend de l'accroissement. Des casernes innnenses, un hôpital desservi par ces admirables sœurs de charité qu'on retrouve partout, un boulevard bordé de marchands de toute espèce et paré de deux hôtels conibrlables, la maison hospitalière d'un honorable négociant, M. B....,qui nous lit, sans lions connaître, l'accueil le })lus cordial, voilà ce (pii a remplacé les tentes des marchands nomatles.
J'ai aussi })arlé de la roule militaire qui relie le fort Napoléon à Thizzi-Ouzzou, tracée en suivant les crêtes et traversant la vallée de Sébaou. Tous les corps participèrent à ce travail. On r;iconle que les turcos, tirailleurs indigènes, se plaignaient de travailler anx tranchées et se trouvaient humiliés. L'un d'eux aborda
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