‹ A travers la littérature (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · PAULINE · texte numérisé non relu

PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir.

N'y a-t-il pas plus que le sentiment réveillé, avec ces souvenirs, par Pauline?... Et Polyeucte pleure... L'assaut est rude; mais que la victoi re coûte cher ! Le détachement arrache alors, peu à peu, le captif à Pauline; il s'en sépare jusqu'à n'être point jaloux. Au moment de marcher à la mort, il lui dit : Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.

Il veut, comme le remarque Saint-Marc-Girardin, que Pauline soit heureuse sur la terre ou dans le ciel, parce qu'il l'aime toujours.

Et enfin, le moment suprême étant venu, il manifeste sa tendresse dont il n'a plus peur. La mort est si proche :

Chère Pauline, adieu ! conservez ma mémoire.

Où donc est l'indifférence, le fatalisme qui dessèche le cœur, la répudiation subite, et décisive,et joyeuse, de Pauline ? Je ne vois qu'alternatives d'héroïsme et de faiblesse, de fiertés saintes et de pitoyables défaillances. Mar-

- i8g tyr, Polyeucte le devient, mais après quelles affres terribles ! Pascal disait vrai : « L'exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux. » Comme nous, ils sont des hommes d'abord, ensuite des saints.

Un mouvement parallèle d'héroïsme, de générosité surhumaine emporte Pauline, de telle sorte que, rapprochés, égalisés par un même détachement, les deux époux se retrouvent,après une même mort, dans la même béatitude. Je ne sache pas spectacle plus émouvant que cette évolution d'âme, dont Corneille a été le peintre naïvement exact, tant il Ta conçue simple et naturelle.

Tandis que Polyeucte épouse Pauline avec son être entier, elle, baisant le joug qu'on lui impose, finit par accepter, passive, mais froide et grave, la destinée qui lui est faite. Sa main serre loyalement la main de son mari, qui sera son maître fidèlement obéi, mais non aimé. De Pauline il a tout, excepté le cœur, qui appartient à Sévère :

Je donnai, par devoir, à son affection, Tout ce que l'autre avait par inclination.

Trop fière pour se révolter, trop pure pour se plaindre, Pauline étouffe l'amour ancien, qui couve toujours et qui s'éteindra peut-être. Quoi donc a éveillé cette flamme si vive ? L'admiration. Jadis, dans sa jeunesse, dans sa bravoure, dans l'élan des splendeurs qui éblouissent le plus sûrement le cœur d'une femme, Sévère l'a captivée par un ensemble de qualités qui le sacrent comme un être à part, presque un demi-Dieu. La vision, trop fugitive, a disparu; elle persiste au souvenir et à l'imagination, comme l'idéal entrevu. Dans les choses du cœur, c'est l'idéal qui a toujours raison contre la réalité. Celle-ci est subie; mais celui-là attire, charme et provoque; il est choyé, caressé, désiré. Non pas que Pauline ne se connaisse point, ou qu'elle capitule avec son devoir. Elle le prend au sérieux. Le passé s'évanouit dans sa mémoire ; elle parvient, peu à peu, à refouler

Ces surprises des sens que la raison surmonte.

Mais trop récente est la cicatrice ; et, dans le fond, la blessure saigne encore. Nous avons la preuve quelaguérisonn'est pas faite, quand

— iÇM — nous la voyons si en émoi, au moment où Félix lui ordonne de recevoir Sévère, qui revient non seulement vivant, mais chargé de triomphes et couvert de gloire. Loin de le rencontrer, elle veut fuir. Quelle insistance elle met à déclarer sa volonté à son père :

... Je suis femme et je sais ma faiblesse ;

Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse...

Je ne le verrai point.

— Rassure un peu ton âme.— Il est toujours aimable, et je suis toujours femme; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.

Je ne le verrai point.

Il est toujours aimable ! — d'autant plus que son courage a grandi et que la fortune heureuse l'entoure d'un lustre et d'un attrait plus charmeurs.

Mais voici monter devant son cœur, en sollicitant son admiration, une âme qui dépasse, dans un bond héroïque, les hauteurs où Pauline contemplait Sévère. L'amour, la richesse,' la jeunesse, tout ce que les hommes recherchent avec le plus d'âpreté, Polyeucte vient de les fouler aux pieds, parce qu'il leur préfère une idée, une conviction; parce qu'il a

— i92 — foi en des choses que les sens ne soupçonnent point. L'autre sera-t-i\ toujours aimable! Ah ! que Pauline est bien femme ! L'admiration l'avait attachée à Sévère; l'admiration la ramène à Polyeucte. Plus pur et plus beau, l'idéal qu'elle s'étonne de contempler dans son mari déprend son cœur de l'autre ; et, comme par un lien de tendresse qu'elle ne peut rompre, l'attire à l'époux dont elle mesure la grandeur. Très rapide, cette comparaison ; très subit ce parallèle, d'où le héros d'autrefois sera amoindri, d'où le dédaigné d'hier apparaît transfiguré. Pauline va vite à saisir l'âme de Polyeucte éprise d'immolation et se faisant la victime volontaire d'une croyance. Ecoutez comme elle le défend devant Félix :

Polyeucte est chrétien parce qu'il l'a voulu, Et vous portait au temple un esprit résolu. Vous devez présumer de lui comme du reste; Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste ; Ils cherchent de la gloire à mépriser vos dieux; Aveugles pour la terre, ils aspirent auxcieux.

C'en est fait; son cœur a travaillé. C'est son père qui le lui dit brutalement :

Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.

— ig3 — Protestera-t-elle ? Au contraire. Elle accentue et précise :

Je l'ai de votre main ; mon amour est sans crime. .. Ne m'ôtez pas vos dons : ils sont chers à mes yeux, Et m'ont assez coûté pour être précieux.

Jusqu'ici Polyeucte ignore le travail mystérieux qui s'est opéré dans l'âme de sa femme. Quand il l'apprendra, ce sera trop tard pour qu'ici-bas il en puisse jouir. Mais quelles délicatesses et quelles soudaines effusions lui ouvrent le cœur de Pauline! Nous sommes au quatrième acte. Dans la prison qui a reçu tout à l'heure son époux, Pauline accourt, frémissante, suppliante, avec des agenouillements et desgestescontre lesquels, nousl'avons vu, Polyeucte se peut à peine prémunir. Je constate une certaine analogie entre la conduite de cette scène si touchante et le mouvement d'une scène du Cid. Là, Rodrigue déclare à Chimène qu'il se laissera tuer dans le duel avec don Sanche. Mais elle essaie de changer sa décision; elle évoque le sentiment de l'honneur, le souci de la gloire future : Rodrigue ne se rend pas. Elle lui fait enfin cette déclaration : Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix;

Et Rodrigue, sûr d'être aimé encore, consent à vivre.

Ici, Pauline reprend la même tactique. Elle représente à Polyeucte que sa persévérance le déshonore, souille ses aïeux, et, parce qu'elle le condamne à la mort, prive le pays d'un défenseur sur qui Ton comptait. A ces plaidoyers Polyeucte oppose d'autres arguments, que lui dicte sa foi haute et franche. Mais quand ils échouent, quelle explosion d'affection tendre et sincère!

Je ne te parle point de Te'tat déplorable

Où ta mort va laisser ta veuve inconsolable. . .

Va, cruel, va mourir : tu ne m'aimas jamais.

Pauline s'indigne que Sévère ait pu accueillir un espoir même lointain, que le veuvage la lui rendra un jour. Vivre avec Sévère ? Non certes; mais mourir avec celui qu'elle aime, à son tour, comme femme, entièrement, passionnément :

Mon Polyeucte touche à son heure dernière...

Et elle dit à Sévère : V amour que feus pour vous tournerait tout en haine.

Elle dit enfin à Polyeucte, dans une dernière tentative pour le toucher :

Ne désespère pas une âme qui t'adore...

Et quand Polyeucte est conduit au supplice, elle s'écrie :

Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.

Avais-je raison en affirmant que Polyeucte est le chef-d'œuvre de Corneille ? Il n'a point vieilli. Car s'il traduit un sentiment chrétien, il exprime bien aussi un sentiment français : chez nous, le culte de l'idéal et la fidélité dévouée à une idée sont comme un patrimoine national.

Que dire donc de Corneille, qui a pressenti tant de choses grandes et si délicates ?

19 décembre 1889.

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