POLYEUCTE
\ a maison Marne, de Tours, vient de mettre en vente une édition de Polyeucte, dont le spécimen avait été offert aux visiteurs de l'Exposition, comme un témoignage de ce que peut notre librairie nationale, a Dès le premier jour de sa fondation, disent les éditeurs, notre librairie a été sincèrement catholique et classique. Le chefd'œuvre de Corneille répond bien à ce double caractère de notre maison. » Cette fière déclation ne me déplaît point, au contraire. Catholiques et français, les Marne le sont, de père en fils, non seulement par la diffusion des ouvrages qu'inspire ce double amour de la religion et de la patrie. Mais qui ignore avec
quelle vaillance, soit au conseil municipal de Tours, soit au conseil général, dans les assemblées publiques où se trouve en jeu un intérêt religieux ou une question de bienfaisance, ils défendent les droits de l'Eglise, les privilèges des pauvres, les traditions locales qui environnent la vieille cité tourangelle d'un éclat si splendide et si universellement connu? Doublés d'artistes délicats, ayant à cœur l'honneur et le bon renom de leur métier — un des rares qui fusionnent les soucis de l'idéal et les soins matériels par lesquels celuilà est réalisé — , les Marne continuent, avec dignité, la lignée de ces imprimeurs du xvie siècle dont les presses rivalisaient avec celles d'Anvers, de Bâle, d'Amsterdam et de Venise. Ailleurs, les Aide Manuce, les EIzévir, les Froben, les Plantin : chez nous, les Estienne, les Vascosan, les Morel, et plus tard, les Barbou et les Didot.
Le texte de Polyeucte, établi d'après des caractères spécialement fondus pour cette édition par M. Turlot, est un chef-d'œuvre de typographie: correction, netteté, élégance, ampleur, tout flatte l'œil. Pas une tache, pas
une bavure. A la première page, on lit, sous cette rubrique : Collaborateurs, les noms de MM. Paul Allard, Léon Le Grand, Edouard Garnier et Léon Gautier, chargés des éclaircissements ou de l'introduction ; ceux de Gaillard, Albert Maignan, Boilvin, Bracquemond, Le Coûteux, Waltner, comme ayant dessiné ou gravé les grandes pages artistiques qui ornent le volume; ceux de MM. Leniept, Léon Rousseau, comme ayant été les auteurs des gravures sur bois et de l'illustration typographique. Voilà, certes, des noms célèbres et qui promettent beaucoup. Ajoutons que le papier du livre sort des papeteries du Marais, et qu'une ancre particulière a été fournie par MM. Lefrène. De cet ensemble d'hommes de grand talent et d'efforts combinés, il résulte une œuvre unique, qu'on admire; et en ce cas, La Bruyère aurait tort d'écrire sa boutade: « Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. »
Je voudrais donner raison aux éditeurs du choix qu'ils ont fait de Polyeucte pour prouver leur incomparable maîtrise comme imprimeurs, avant de m'attarderà tout ce qui n'est
pas le texte lui-même: illustrations et éclaircissements.
Corneille, en plein déploiement de son génie, dans cette période de sa vie qui dure dix ans, de i636 à 1646, monte toujours. Le sublime l'attire; il s'y meut à Taise, comme dans sa patrie même. Si le Cid représente la grandeur chevaleresque, l'amour, « passion chargée de tant de faiblesse », y finit sans doute par vaincre, mais après quelles rudes épreuves ! Les Horaces le font voir sacrifié au patriotisme, Cifina, à la magnimité royale. Ici, la patrie l'emporte sur la famille et sur la tendresse conjugale; et là, de la passion la clémence triomphe et la passion se tait, vaincue et reconnaissante, devant une si haute majesté. Sommes-nous au dernier sommet de l'héroïsme? N'est-il point des cimes plus difciles à atteindre, un plus rare et plus fortifiant spectacle à présenter que le conflit de deux sentiments qui, en somme, dans l'existence ordinaire, s'harmonisent et se concilient?
Et l'idée de Polyeucte s'est emparée de l'âme de Corneille. Religieux et pieux, familier avec les livres mystiques, avec ces ouvrages qui
ornaient la maison familiale et passaient en héritage: la Bible, Y Imitation, la Vie des saints, il s'arrête aux indications que lui fournissent les récits de Métaphraste, de Surius et de Mosander. Jusqu'alors, Corneille s'inspire de l'histoire, ou des légendes, qui ont autant de crédit que l'histoire elle-même. C'est à Guilhem de Castro et aux Romanceros qu'il emprunte le sujet du Cid; Tite-Live le guide dans les Horaces, Sénèque dans Cinna. lia donc bien soin, dans son Examen de Polyeucte, de déclarer qu'il n'y a pas écrit « une aventure de roman ». Mais, he se contentant pas des situations historiques, son génie, qui va au rare, au grand, à l'extraordinaire, les modifie; il leurajoute des difficultés nouvelles, où l'âme, poussée à ses extrêmes limites, déploiera le maximum de son énergie. C'est pourquoi, après avoir analysé les événements relatifs au martyre de Polyeucte, tels qu'ils sont relatés dans Métaphraste, Corneille nous dit : « Le songe de Pauline, V amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'enfer... la conversion de Félix et de Pauline, sont des in-
— i83 — ventions et des embellissements de théâtre. » Mais a ces embellissements » sont précisément ce qui fait l'immortelle et poignante beauté, la beauté humaine de cette « tragédie chrétienne ».
Car Geoffroy a raison de le dire, dans sa Littérature dramatique : « Des caractères tels que Sévère et Pauline sont des créations du génie de Corneille ; il n'en a trouvé le modèle ni chez les anciens ni chez les modernes. »
Le dix-septième siècle s'est attaché surtout à Sévère, en qui il voyait le personnage principal. Au temps de Voltaire, il nous l'apprend lui-même, le public prenait « toujours le parti des héros amants contre le mari qui n'est que héros ». La critique actuelle a déplacé son admiration et ses sympathies qui s'adressent d'abord à Polyeucte, puis à Pauline, ou, plutôt, qui entourent en même temps Polyeucte et Pauline, unis dans la lutte puis dans l'amour, mais dans un amour plus fort que la mort.
Quand le drame commence, Polyeucte n'est ni un saint ni un martyr. Marié depuis quelques semaines à la femme de son choix
et qui est digne de son affection; jeune, riche, d'une noblesse presque royale, toutes les caresses les plus pures de la vie l'enivrent ; tous les espoirs les plus sacrés lui sourient. Brusquement, à ces beaux rêves qui se lèvent sur lui avec chaque journée, son ami Néarque oppose les réalités éternelles; il déchire le voile de tant de douces illusions, montrant un autre monde, d'autres joies, d'autres amours, d'autres devoirs, mais ceux-là invisibles. Et pour les saisir, il faut renoncer au présent ; il faut sacrifier le visible, le sensible; le fini doit être surpassé par l'infini, la vie qui passe par la vie qui dure, la femme aimée, par Dieu qui a aimé et qui aime. Polyeucte se révolte.
Pour se donner à Dieu, faut-il n'aimer personne?
Ah! personne! — Sous ce mot vague, il cache le souvenir de celle qu'il n'ose plus nommer, comme si, en face des mystères augustes qu'on lui révèle, c'était déjà une profanation que d'évoquer une si chère image. La lutte devient aiguë. Néarque presse, insiste au nom de Dieu et de la vérité; il obtient
enfin que Polyeucte le suive jusqu'au baptême. Mais Pauline ! La voilà inquiète d'un songe, troublée de cette absence dont on lui cache le motif. Vous m'aimez? demande-t-elle.
Oui, lui répond Polyeucte :
Je vous aime, Le Ciel m'en est témoin, cent fois plus que moi-même.
Et il la quitte.
Des heures s'écoulent... Polyeucte est encore face à face avec Pauline, mais dans une prison. Et elle, comme aux débuts de cette grande journée, elle fait appel à la tendresse dont elle a, ravie, entendu l'expression Elle la redemande encore : elle veut que de ces lèvres jaillisse encore ce même cri sincère. — Elle n'aura que cette réponse :
Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-
[meme...
Entre elle et lui, Dieu! Que s'est-il donc passé? Le baptême, la grâce qui inonde et surhausse au-dessus des forces humaines, le besoin de répondre à tant de largesses divines, la folie du crucifié, s'emparent du jeune seigneur, du jeune époux heureux, le sacrifice
— i8ô — enfin de tout, pour que Dieu soit content!... Et cela, sans déchirements, sans la marche sanglante du Calvaire, sans l'agonie qui broie le cœur? Non certes! Où serait alors le mérite? — Polyeucte porte sa croix, encore qu'une main invisible, toute-puissante, lui en allège l'horrible faix. Les étapes de la route douloureuse sont signalées.
Avant le baptême, quel éloge pour glorifier les vertus de Pauline, douce « à son cœur amoureux »! Puis, après le brisement des statues, dans le cachot, Pauline se présente. L'émotion saisit Polyeucte au souvenir de tout ce qu'elle peut et de tout ce qu'elle est. L'enthousiaste du temple sent son cœur et sa chair frémir. Il prie, et il invoque Néarque qui l'a précédé dans la mort et dans la gloire :
Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, Prête du haut du ciel la main à ton ami.
L'orage se déchaîne dans son âme houleuse, qui se soulage par une supplication lyrique, une sorte de psaume qui traverse le bruit sourd du combat intime. Comme le pauvre grand martyr, qu'un héroïsme pas-
- i87sager a emporté si haut, a conscience de sa faiblesse ! Comme il redoute « les flatteuses voluptés », les « honteux attachements de la chair et du monde », qui, avec Pauline, vont le tenter, en surgissant avec elle dans sa prison ! Mais sa prière est entendue. Car la voilà, et il l'accueille par ces mots :
Madame, quel dessein vous fait me demander?
Pauline, comme Andromaque, sur le cœur de Pyrrhus, sait quelle est son influence sur l'âme de Polyeucte. Afin de le détourner de son projet — de le convertir — elle met en usage les exhortations, les plaintes, les larmes ; elle emploie toutes les armes féminines qui ont été si souvent, dans l'histoire, victorieuses des plus généreuses obstinations. Puis, tout à coup, elle l'attaque plus vivement, rappelant, avec ce tu des heures d'abandon — n'en a-t-elle pas le droit ? — les serments donnés et reçus, et le bonheur passé. Et sous le voile peu déguisé de ses reproches, elle va loin dans ses regrets :
C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée? Je te suis odieuse, après m'être donnée!