QUESTIONS DE LITTÉRATURE
['heure a sonné où, après l'époque de l'analyse, on condense en synthèses savantes lesrésultatsqu'elle a obtenus, on réunit en gerbes les épis qu'elle a péniblement cueillis, dans les champs, parfois épineux, de l'érudition et de l'histoire.
Quand il s'agit de notre littérature, on peut reprendre, avec plus de vérité que jamais, le mot de La Bruyère : Tout est dit. Mais ne
(l) Geschichte der franqœsischen Litteratur seit An- Jang des XVI Jahrhunderts, von Adolf Birch-Hirschfeld, chez Cotta* Stuttgard. — Précis historique et critique de la littérature française, des origines au dix-septième siècle, par Eugène Lintilhac, docteur es lettres, agrégé des classes supérieures, lauréat de l'Académie française ; chez André Guédon, Paris*
peut-on dire autrement? En tout cas, on a l'espoir de dire mieux. Après Raphaël et Michel- Ange, n'y a-t-il point eu d'autres peintres ? Après Beethoven et Mozart, est-ce que la musique n'a point trouvé des interprètes qui se nomment Meyerbeer, Rossini, Wagner, Gounod ?
C'est ce qui explique l'apparition de tant de livres que, depuis vingt-cinq ans, nous voyons solliciter l'attention publique, etqui sontconsacrés à l'histoire de notre littérature. Sainte- Beuve, Nisard, Saint-Marc-Girardin, Schérer même, et même Paul Albert, se continuant les uns les autres, reprenant la tâche là où l'avaient laissée leurs prédécesseurs, ont exploré le pays, signalé les particularités, noté les raretés, indiqué les points de vue curieux, avec une sagacité et une expérience qui ont agrandi les domaines primitivement parcourus.
Aujourd'hui, après tant de monographies qu'ont inspirées les travaux de ces grands critiques, de ces théoriciens plus ou moins systématiques, il se rencontre d'humbles et patients ouvriers, qui, des faits de détail, des
idées plus ou moins acceptées, construisent un monument simple et solide, sans élégance, sans originalité apparente, mais qui monte haut, et sous lequel on se peut abriter en toute sûreté.
C'est d'abord vers l'Allemagne que je veux me retourner pour faire connaître à mes lecteurs un livre intéressant et curieux sur notre seizième siècle. Ce livre n'est point une exception. De l'autre côté du Rhin, on s'est mis, depuis un long temps, à étudier notre littérature. Je n'en prends, comme preuve, que les travaux de Lotheissen sur notregrand siècle classique, ceux de Hettner sur le dixhuitième siècle, et les très belles et très suggestives pages de Brandès sur les auteurs de notre temps. Là-bas, on s'occupe beaucoup de nous, beaucoup trop parfois, ou beaucoup trop méchamment. Lisez, par exemple, la Geschichte des dentschen Volkes, de Mgr Janssen. Vous y verrez comment la haine de la nation française anime ces pages écrites par un prêtre catholique; et comment
l'appétit de TAlsace-Lorraine s'y trahit, bien avant l'annexion de 1871.
Le livre de M. Birch-Hirchsfeld n'apprend rien de neuf. Je vous l'ai dit, c'est une synthèse ; mais une synthèse qui semble se noyer, parfois, dans les mille riens d'une analyse un peu pédante. Le chapitre où les idées générales abondent le plus, est celui où l'auteur s'attarde, avec un certain plaisir, à définir V humanisme sous François Ier. Ce prince rêva, en effet, de faire de Paris la capitale intellectuelle de l'Europe. Artistes, savants, accourent auprès du roi, qui avait à cœur de ressusciter les mœurs polies et raffinées qu'on admirait à Florence, sous les Médicis, et à Rome, sous des papes tels que Léon X. Philologie, médecine, littérature pure, esthétique moderne, que l'on érigeait en théorie d'après les traités des anciens, surtout d'après l'étude des chefs-d'œuvre qui sortaient des entrailles de la terre, fouillée dans ses profondeurs les plus lointaines, trouvent dans le roi de France un protecteur éclairé, un ami généreux et un infatigable bienfaiteur.
Puis, après avoir parlé des Mystères, qui
expirent, mourant de leur belle mort, et des Rhétoriqueurs, M. Birch-Hirschfeld s'arrête surtout à Marot et à Rabelais.
La réputation de Marot n'a pas été, chez nous, endommagée par le romantisme. La réaction en voulut, par-dessus les pseudoclassiques de la fin du dix-huitième siècle, à Racine, à Boileau,àMalherbe : elle se réclama, de Ronsard, mais garda sur Marot l'opinion du chef du classicisme , Boileau. Tout ce que celui-ci dit de Marot est pourtant une fausseté continue :
« Marot, bientôt après, fit fleurir les ballades,
Tourna des triolets, rima des mascarades.
A des refrains re'glés asservit les rondeaux,
Et montra, pour rimer, des chemins tout nouveaux. »
En premier lieu, Marot n'a fait ni triolets ni mascarades; les rondeaux, avant lui, surtout grâce à Charles d'Orléans, étaient asservis à des refrains parfaitement définis ; et, comme modèle de ses nouveautés dans l'art de rimer, on ne peut citer qu'une innovation: c'est la coupe féminine, d'après laquelle Ve muet est élidé à la fin du premier hémistiche.
L'auteurallemand proteste bien contre l'opi-
nion de Boileau ; mais comme il se hâte de la renforcer et d'exagérer la louange même, quand il dit : « Clément Marot est le seul poète du seizième siècle qui s'est maintenu sans interruption dans l'estime de sa nation; même la génération qui Ta suivi Ta beaucoup fait valoir. L'époque classique, par la bouche des Rapin, La Fontaine, Boileau, lui a accordé le plus grand éloge. Car les poésies de Marot ne sont pas seulement les manifestations authentiques des opinions de son temps : elles sont encore l'expression d'un esprit qui dure toujours dans la nation française. C'est pourquoi la poésie de Marot est demeurée, même en dehors de l'histoire littéraire, très estimée, toujours vivante et féconde en jouissances délicates» (i).
On trouve dans ce jugement un écho de l'admiration, qu'après Boileau, le dix-huitième siècle avait vouée à Marot. Car La Bruyère s'accorde avec Voltaire pour priser bien fort le poète courtisan et pédant.
Aujourd'hui nous sommes plus sévères . On
(i) Geschichte, etc., p. 145.
lui reconnaît de l'esprit, — qui tombe trop souvent dans l'esprit gaulois — , une certaine élégance qui tranche sur le pédantisme des Rhétoriqueurs, de l'enjouement et de la malice, un fond abondant et un naturel exquis. Mais, dit très bien M. Lintilhac, « où l'esprit ne suffit pas, Marota été médiocre... Il n'a pas le sentiment de la Nature. » Entendez qu'il ne fut pas un vrai poète. Car là où il excelle, je trouve, parmi ses contemporains ou aux alentours, nombre de prosateurs qui l'égalent : Brantôme, par exemple, Marguerite de Navarre. Les images neuves et fortes n'apparaissent jamais dans ses vers, associant les passions humaines aux harmonies de la nature, évoquant la vision des tableaux du dehors, ou montrant l'intime de l'âme saisie dans ses sentiments les plus profonds et les plus vivants.
Le seul monde où il voit clair, c'est la cour. Donc, c'est la vie artificielle, aux conventions définies par l'étiquette, aux règlements prescrits et traditionnels. Ce cadre, où il se renferme, n'offre guère à sa verve de grands sujets qui la puissent exciter. Les mœurs n y
avaient rien d'héroïque; le libertinage remplaçait l'amour. De plus, il fallait plaire, rester fidèle à la livrée, et, par le charme du récit, par l'afféterie et l'obséquiosité, racheter Tinsuffisance du fond, dissimuler la maigreur de la veine où Ton puisait.
Marot n'est heureux que lorsqu'il parle de lui. C'est peut-être la cause qui lui a fait trouver merci aux yeux des romantiques, qui, loin de chanter ce qui était hors d'eux, s'écoutaient vivre et redisaient ce qu'ils avaient entendu. Mais Marot s'arrête à la surface de son moi; il ne descend pas en lui-même; esprit trop léger, il s'en tient à la superficie, aux accidents dont toute vie humaine est remplie. Et la sienne fut très tourmentée. Page chez M. de Neuville, après avoit été destiné à la Basoche, il entre au service de Marguerite, sœur de François Ier; puis il accompagne ce roi en Italie, il est fait prisonnier à Pavie. De cette captivité, il passe à la prison du Châtelet, sous l'accusation d'hérésie. Libéré, il est encore emprisonné, puis obligé de quitter la France pour se réfugier d'abord en Béarn, ensuite à Ferrare et à Venise ; et,
de Paris où il a pu rentrer, il demande asile à Genève où il meurt.
Des questions capitales se rattachent à cette existence aventureuse : la foi catholique, le protestantisme, la lutte des deux religions, et, en définitive, la sincérité des convictions, la loyauté dans la profession d'un credo, qui, si elle ne peut tout légitimer, excuse bien des erreurs aux yeux de l'honnête homme. En vain prête-t-on l'oreille aux poésies de Marot. Jamais elles ne trahissent l'angoisse d'une conscience, engagée dans le plus redoutable des problèmes. Il reste badin, plaisant et gracieux. Jamais, il n'en vient à s'élever jusqu'à l'éloquence chaude et vibrante, comme Ronsard, par exemple, qui a écrit ses admirables Discou?*s des misères des temps.
Boileau disait encore :
Imitez de Marot l'élégant badinage.
Ce conseil n'a-t-il pas été trop suivi? Voiture, Benserade, La Fontaine à ses mauvais jours, et d'autres, procèdent de Marot. Notre littérature y a-t-elle gagné? Je ne le pense pas. N'y a-t-elle pas perdu? Beaucoup, certes.
Au cas où les Contes de la Fontaine nous manqueraient, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait, dont on pût se plaindre.
Dans son essence intime, Marot fut un païen, n'ayant point l'intelligence du christianisme, dont la sévère et touchante tristesse lui échappait ; bornant ses désirs aux sourires d'une femme, qu'il aimait par les sens plutôt que par le cœur, et aux faveurs d'un roi qui payait ses dettes, et le récompensait, par des écus, d'une épître lestement tournée. Entre Horace et Marot, la différence est peu grande. Et dans le chantre latin, je surprends parfois des accents plus généreux et plus nobles que sur les lèvres de Marot, — à l'exception pourtant des hymnes pieux qu'il composait, en traduisant David.
Il mourut en prêchant. Il avait vécu comme un plat valet, l'âme basse, l'échiné courbée* sans dignité et sans vigueur.
Marot n'est point de ceux qui honorent la France.
A Marot s'oppose Ronsard. Pour mettre dans sa valeur l'originalité de la Pléiade et de son chef, n'eût-il pas fallu, tout de suite
après l'étude sur Marot, aborder celle où Ton aurait fait connaître l'école de son rival ? M. Birch-Hirschfeld en a jugé autrement, et c'est à Rabelais qu'il consacre la dernière moitié de son volume.
Il est vrai que Rabelais est, de nos jours, l'objet d'une estime extraordinaire. Ses romans ont été commentés avec le soin qu'on apporte aux chefs-d'œuvre; sa vie, aux multiples aventures, est à peu près connue, et les découvertes qu'on a faites, ont détruit quelques-unes des légendes, jadis en vogue. L'œuvre entière a trouvé des éditeurs patients, des illustrateurs et des auteurs de glossaires. M. Birch-Hirschfeld tire profite de ces recherches ; il utilise ces travaux et les condense d'une façon heureuse; de telle sorte qu'après l'avoir lu, l'idée que l'on peut se former de Rabelais, de son génie et de ses tendances, est précise, et, comme on dirait, adéquate.
Il y a deux hommes dans Rabelais, cette énigme, selon le mot de La Bruyère : l'un savant, très grave, sérieux, ingénieux avec délicatesse : c'est celui que nous révèle sa vie» Et l'autre, cynique, railleur, bouffon et ami de
— 207 ~ l'ordure : c'est celui de son livre. Le dernier a fait tort au premier. Laissons l'homme de côté, pour suivre l'écrivain. Qu'il ait été un railleur, un sceptique, personne ne le conteste. Surtout, il a voulu être gai :
« Mieux est de ris que de larmes escrire ; Pour ce que rire est le propre de l'homme. »
« La gaieté de Rabelais, dit très bien M. Lintilhac, est la moitié de son génie. » On a longtemps pensé qu'en France seulement régnait le rire et l'art de faire rire. C'est à Rabelais que nous devons cette réputation.
L'Angleterre est le pays de Y humour, chose difficile à définir. Ni le Tonneau, ni le Gulliver deSwift n'offrent laprofondesatiredel'homme et la philosophie très haute de Pantagruel ou de Gargantua; ils provoquent le sourire, mais n'excitent point le large rire qui jaillit à la lecture des pages de l'immortel curé de Meudon. Chez les Allemands, Jean-Paul Richter a essayé aussi d'emprunter à Rabelais l'art du rire : il a échoué comme les Anglais. Ici et là pourtant, c'est bien Y humour : sentiment vrai du ridicule, mais amer,. et qui tourne au sar-
casme ; l'ironie blessante, qui stigmatise et n'essaie pas même de corriger, tant on a en mépris la nature humaine.
Il n'en va pas ainsi chez Rabelais. Il rit pour rire. Le rire lui est un besoin, et comme une nécessité organique. Il l'excitera souvent par des moyens peu délicats : il le fera naître, en s'arrêtant aux misères de la machine humaine, en se moquant des appétits grossiers et des fonctions basses du corps. En cela, il reste fidèle à l'esprit gaulois. Mais en cela ne se montrerait-il point très spiritualiste? Si la «guenille »luioffre si richematiére à railleries, n'est-ce point parce qu'il la dédaigne, et que, plus haut et plus loin qu'elle, il prise l'âme? On ne se gaudit pas, généralement, d'une chose que Ton tient en estime.
Spiritualiste, Rabelais ne serait-il point encore un optimiste ? Sans doute* il en veut à la guerre : elle le trouble dans ses recherches savantes ; elle le gêne dans ses observations sur l'homme ; elle l'ennuie, parce qu'elle sème la mort, et qu'elle multiplie les deuils et les larmes. Mais, pour tout le reste, quelle indulgence ! Non pas qu'il croie l'homme incapa-
ble de vertu et de mérite. Celui qui a écrit cette belle parole, « Science sans conscience n'est pas reine de Vâmey » sait s'élever dans les pures et sereines hauteurs; et volontiers, à cet axiome si plein de choses je donnerais une riposte, dans cet aphorisme de Bossuet : « Malheur à la science stérile, qui ne se tourne pas à aimer ! »
Rabelais croit donc que l'homme n'a point une destinée limitée au bon vin, à la bonne chère et au plaisir. S'il le raille, c'est pour l'amener à mieux; s'il le stimule de son rire, c'est comme d'un aiguillon, grâce auquel l'homme secouera sa torpeur, s'éveillera de ses molles voluptés et de son indolence, pour aller à l'effort et au progrès. Son chapitre sur la formation de Pantagruel n'est qu'un chant, si je l'ose dire, en l'honneur de la nature humaine, si richement douée, capable de travail, et susceptible d'amélioration.
Ses idées sur l'éducation sont peut-être moins raisonnables qne celles de Montaigne: il prônait surtout les connaissances, tandis que l'auteur des Essais prêchait les moyens de rendre l'enfant apte à gouverner sa vie. En
somme, pourtant, Montaigne manifeste plus de mépris pour la nature humaine que Rabelais.
Dieu me garde de faire l'apologie de Rabelais. La dignité, la délicatesse, le respect manquent trop souvent à sa verve débordante et à son imagination ordurière. Chez lui, les instincts parlent trop haut, et pour faire le départ entre les fantaisies dont il s'amuse et les théories sérieuses qui l'inspirent, il faut un œil bien exercé et une étude très pénétrante et très sagace. Il représente bien le seizième siècle, fougueux dans les appétits, ardent dans les passions, tout à la fois orgueilleux, sensuel, à l'ambition effrénée, aux convoitises rapaces, sans retenue, sans pudeur comme sans retenue.
C'est un monde inattendu qui "s'agite dans ce chaos; c'est la société nouvelle, dont le levain fermente dans cette masse en mouvement, où les idées se battent, où les rêves se heurtent, où les aspirations vers l'avenir se dressent et tendent les âmes, comme un ressort d'une énergie violente et bandé à l'extrême limite. Mais l'Eglise, avec le concile de
Trente, fera sortir l'Europe moderne d'un pareil désordre. Elle éclairera, dirigera; elle montrera la route. Du seizième siècle sortira, surtout pour la France, le dix-septième siècle, fait d'ordre, d'harmonie et de vrai progrès. Dans Rabelais on peut voir un notateurtrès expressif de cet état d'âme de l'Europe, en pleine Renaissance et en pleine Réforme, Et ce n'est pas là un des moindres intérêts qu'offrent ses livres mystérieux et étranges. Rabelais fut un des ouvriers les plus puissants de notre langue. Il crée des mots; il invente des tours; il ouvre son vocabulaire à des expressions qu'il prend partout : patois, grec, latin, termes techniques des métiers, idiomes savants, oubliés et perdus, locutions populaires, tout se presse dans le large fleuve de sa riche élocution. Beaucoup de mots ne survivront pas à leur créateur ; il y a trop de scories dans l'or dont il fabrique les vocables qu'il met en circulation. Mais, par son invention verbale, la langue s'est enrichie et restera riche. Il a prouvé qu'elle était souple, habile à tout dire; et en l'isolant de cette maigre veine où elle courait risque, avec les Rhéto-
riqueurs, de se stériliser, il a mérité qu'on fît dater de lui, malgré ses néologismes, l'avènement littéraire de la prose française.
Dans cette analyse de Rabelais, j'ai, à côté de M. Birch-Hirschfeld, suivi M. Lintilhac, dont le livre nous donne un précis si clair et si complet de notre littérature, depuis les origines jusqu'au dix-septième siècle. Je n'admettrais pas toutes ses opinions; je lui reprocherais parfois de ne pas assez garder la mesure, quand il aborde des sujets délicats, ou quand il s'agit des questions religieuses. Respectueux, il a souvent trop d'esprit; et le trait malicieux s'échappe de ses mains, sans que lui-même y mette une grande méchanceté. Mais, à part cette critique, son livre très vivant, nourri, plein d'idées et de faits, ne se recommande pas seulement aux écoliers : il peut devenir un manuel utile à tous ceux qu'intéresse notre histoire littéraire, une sorte de mémento, court mais exact, auquel on peut se fier.
Avril 189 1.
M. FRANÇOIS COPPEE
e chantre du Passant est en progrès... Zanetto, après avoir fredonné, il y a longtemps, son hymne printanier sous le balcon de Sylvia, s'est attardé aux douceurs exquises de la soirée. Des heures? des jours? des années? Oui, et des années nombreuses... Zanetto, l'enfant blond et pur, au cœur de qui pointe l'amour qui s'ignore, a aujourd'hui plus de cinquante ans. Restée seule, après le départ de Zanetto, qui reprenait ses courses vagabondes, au rythme de ses folles chansons, jadis Sylvia s'écriait :
Que l'amour soit bénil Je puis pleurer encore.
(i) Œuvres complètes, illustre'es par Myrbach. Paris, chez Lemerre.
Que d'œuvres se sont depuis ajoutées au Passant! Drames, élégies, vers de circonstances, poésies jaillissant d'inspiration, ne serait-ce que ce Pater, si émouvant, si beau, malgré les taches que je signalerai !
La librairie Lemerre en publie une nouvelle édition, que Myrbach illustre de son fin et ingénieux crayon. L'occasion me paraît bonne pour revenir sur un poète qui sera bientôt classique — je veux dire, que Ton étudiera dans les classes — soit au village, où il ne paraîtra pas dépaysé, tellement il sait faire vibrer les sentiments naïfs, toujours vrais, immortellement vivants; soit à la ville, dont il retrace, si sincères, si saisis, les aspects multiples et variés.
M. François Coppée a débuté dans le Parnasse. On a raconté récemment au public, non pas dans une histoire, mais dans une légende, comment M. Coppée, jeune, timide, simple employé dans un ministère, prit l'audace, un beau jour de l'an 1864, ou i865, d'aller frapper à la porte du rédacteur de la Revue fantaisiste. Il avait déjà écrit six mille vers. Héroïque jusqu'à les brûler tous, sur une cri-
il 5 — •
tique qui lui en fut faite, il se remit au travail. Le 17 mars 1866, le Parnasse faisait connaître, ignoré jusqu'alors, le nom qui devait s'illuminer de si beaux rayons. Vers le Passé, Innocence, le Jongleur, Rédemption, ces quatre poésies annonçaient le lever d'un astre au sein de la nouvelle Pléiade. M. Coppée les a éditées dans son premier recueil, le Reliquaire. Il s'y déclare franchement du groupe qui professe l'impassibilité :
Dédaignant la douleur vulgaire Qui pousse des cris importuns.
C'était peut-être trop promettre ; car M. Coppée nous initie à toutes ses douleurs. Les amours trahis ou disparus, les rêves évanouis, les illusions envolées, les regrets qui mordent au cœur, les espérances qui ont menti : c'est là le fond de son Reliquaire, de ses Intimités, de son Cahier rouge. Où donc se revêt-il de cette cuirasse d* impersonnalité et d'indifférence hautaine, qui seraient les qualités distinctives des parnassiens? Il s'est tôt lassé du joug qu'ils imposaient. Toutefois, il leur doit l'habileté de la facture, une incomparable
virtuosité dans le jeu de l'instrument poétique. Souple, caressant, onduleux, net et vif, son vers suit, avec une science parfaite de la période, les capricieux détours du rêve; il peint toutes les fantaisies du songe, et se soumet au flux et reflux de l'imagination qui le berce et l'emporte. Il s'agit d'un jeune page qui se fane auprès de sa reine, comme une fleur élevée dans une serre trop chaude :
Il se mourra du mal des enfants trop aimés;
Et parfois, regardant par les vitraux fermés
La route qui s'en va, le nuage qui passe,
La voile sur le fleuve et l'oiseau dans l'espace,
La liberté, l'azur, le lointain, l'horizon,
Il songera qu'il est heureux dans sa prison,
Qu'aux salubres parfums des forêts il préfère
La chambre obscure et son étouffante atmosphère;
Que ces choses ne lui font rien, qu'il aime mieux
Sa mort exquise et lente, et qu'il n'est envieux
Que si, par la douleur arrachée à son rêve,
La reine sur le coude un moment se soulève,
Et regarde longtemps, de ses yeux assoupis,
Le lévrier qui dort en rond sur le tapis (i).
Cette période ample et molle, coule comme un ruisseau limpide où se réfléchissent les rives émaillées de fleurs et le ciel bleu tra-
(i) Intimités, p. 94.
__ 2 i 7 — ' versé par des oiseaux. Elle est légère, pourtant, dans ses sinuosités, malgré les incidentes qu'elle entraîne avec soi. Cela n'est ce point de l'art? Et cela est l'art particulier de M. Coppée.
Jadis Ronsard voulait que le poète allât fréquenter les boutiques des « artisans de feu » pour en tirer « maintes belles et vives comparaisons ». Le conseil a du bon. L'exactitude et la précision marquent l'écrivain de race. M. Coppée use pour son propre compte des avis de Ronsard : son vocabulaire est riche et très étendu. Il connaît Vestoc de l'enclume (i), les tringlots (2) d'un hercule de foire. Il sait comment les livres sont gaufrés d'or (3); il a vu les « onces (4) » à côté des jaguars ; il a saisi des andante d'Haydn, des « appoggiatures » (5); il a peint les « embruns » d'une barque, etc.
L'emploi des mots techniques expose pourtant à un danger. C'est qu'il arrête l'émotion;
(1) Le Cahier rouge, p. 64.
(2) Id., p. 1 12.
(3) Les Humbles, p. 3i.
(4) Id., p. 71.
(5) Promenades intérieures, p. 137.
c'est qu'il ramène la pensée à l'auteur qui ne s'oublie point, qui fait étalage de sa science, et laisse voir le procédé. M. Coppée a-t-il toujours su éviter cet écueil ? Non; et je viens de dire une des causes principales de son très légitime succès : Xzprocédé.
Aussi bien le procédé triomphe-t-il dans l'art moderne tout entier, la sculpture exceptée.
Ces étoffes soyeuses, ce « rendu » des velours, cette transparence de l'eau, ces agencements de tons d'une même couleur, ces victoires du bleu sur du bleu, du noir sur du noir, du vert sur du vert, qui reparaissent à chaque salon : affaire de procédé. Que ce soit habile et fait pour le trompe-Vœil\ je l'accorde. Gela suffit-il?
Il en va de même en musique. De plus en plus, la science de l'orchestration étouffe la mélodie. L'une s'apprend comme un théorème de géométrie ou comme une formule algébrique ; l'autre jaillit de l'âme des inspirés.
M. Coppée est de son temps : il pratique — de temps en temps — le procédé. Dans beaucoup de ses pièces, il cherche le trait
— 2ig — final; quelque chose d'imprévu, à quoi le reste semble sacrifié,
L'épicier de Montrouge, après mille déboires, s'apaise ; il oublie :
Et lent, casse son sucre avec mélancolie.
Dans Un Fils, le concierge dit, à la vue de l'employé de bureau qui, il y a trente ans, était un enfant :
C'est le petit garçon du cinquième qui rentre.
Le jeune Pharaon s'entend prédire les gloires de son règne. Et voici l'accueil qu'il donne à ses devins et à ses courtisans : Le jeune roi re'pond : « Bâtissez mon tombeau. »
On sait comment se termine la Bénédiction.
Le procédé, ne le trouverais-je pas aussi dans la prodigue générosité que M. Coppée fait de son talent, pour les à-propos? Célébrer le centenaire de Molière ou le cinquantenaire de Hernani; apporter son obole à une fête parisienne ; plaider la cause d'une détresse intéressante; rappeler le souvenir de Th. Gautier ou de Corot : tout autant d'occasions
où M. Coppée exhibe sa manière de faire des vers, également émus et uniformément polis. Vous figurez-vous Beethoven écrivant des opérettes à YOffenbach ou à la Hervé, quasi sur commande, après avoir rêvé la Symphonie pastorale ou la Sonate en ut die\e mineur?
M. Coppée a écrit quelque part cette épithète : dédaigneux du contraste et du groupe [\).
Mais non !
Il les aime, les recherche et les trouve. L'antithèse, on le sait, explique l'œuvre poétique de V. Hugo. Mais perdue dans un tableau au cadre immense et presque infini, elle choque peu. On la pressent plutôt qu'on ne la saisit, comme ces fortes assises où s'étayent les cathédrales au vol ailé. Si le contraste s'accuse dans des toiles de chétive grandeur, n'est-il point à craindre qu'il fatigue? Lisez Ritournelle, V Horoscope, Chant de guerre circassien, Fils des armures; lisez les Mois, surtout Enfants troupes, etc.. Il y a groupe et contraste, par la combinaison et l'opposition de deux images, dont Tune est
(i) Poésies diverses , p. 62.
prise au monde matériel et l'autre au monde moral.
L'effet est saisissant :
« Nous vous trouverons, choses parfumées, Mol, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs. »
Et encore :
« Nous irons chisser les choses ailées, Moi, la strophe, et toi, le papillon d'or. »
Nous écouterons les « choses chantantes » Moi, le rythme, et toi, le chœur des oiseaux. »
Ailleurs, on peut, dans un seul vers, a Voir la nuit qui s' étoile et Paris qui s'allume » (i).
La petite bouquetière devient
«... cette enfant de sept ans Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps. »
L'homme qui a vieilli regrette
« Le beau temps... des blondes matinées,
Du ciel dans le regard, du vent dans les cheveux » (2).
Dans ces bonheurs d'expression, M. Coppée suit V. Hugo, qui excelle à ces brusques
(1) Intimités, p. 11 3.
(2) là.
appels de deux idées dont Tune éveille l'autre, et qui, entrant dans l'âme, la rend sonore. En recueillant les exemples cités plus haut, j'étais comme hanté par un souvenir des Chants du crépuscule...
Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!... Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu, Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées S'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées Comme au bout d'une branche on voit étinceler Une goutte de pluie où le ciel vient briller, Qu'on secoue avec Varbre et qui tremble et qui lutte, Perle avant de tomber et fange après sa chute.
M. Goppée affirme que ses vers sont faits de modernité [i). C'est vrai et c'est faux. De la modernité M. Coppée ne saisit et ne décrit que la superficie, le vêtement. Quand il peint Yomnibus, les cahots d'un fiacre, l'encombrement des gares aux dimanches de mai ou d'avril, une station de banlieue, le bateaumouche, le va-et-vient d'une rue de Paris :
(i) Je promenais dans le Louvre...
Mes rêves d'art intime et de modernité.
[Les Récits et les Elégies, p. 182.)
j'avoue qu'il est de son temps. Mais la vie moderne s'arrête-t-elle à cet épidémie ? Sous ces dehors, reproduits avec une justesse presque photographique, m'avez-vous analysé le cœur, la pensée?M'avez-vous initié aux préoccupations, aux angoisses, aux souffrances qui oppressent le monde moderne, à l'heure qu'il est ? Non, certes. Vous vous arrêtez devant une certaine catégorie d'individus; vous avez le souci de m'attendrir à leur sort. Vos intérieurs plaisent : on y admire l'habileté du faire, la souplesse de la main, le fini de la composition. Mais comme cela est parfois mesquin et grêle !
On prétendait me rappeler Téniers. Egalet-on même un Gérard Dow, ou un Metzu ? Parfois, au contraire, s'évoque le souvenir de Greuze, dont je retrouve la Morbide^a, câline et subtile, mais souvent malsaine.
Dieu? Jésus-Christ? l'Eglise? — Certains en parlent dans leurs vers, au moins pour les attaquer: ils disent combien ils les haïssent. M. Coppée, lui, ou lestait, ou ne leur accorde qu'une petite place dans ses vers.
Si tout poète se confesse plus ou moins dans
ses œuvres, voici quelle aurait été la vie religieuse et morale de M. Coppée, à la deviner d'après les confidences de ses poèmes. Enfant, il croyait, il priait. Son âme était une chapelle (\) qu'un sacrilège a horriblement profanée. C'est qu'il a fait la débauche, comme une hideuse besogne (2). Le remords a suivi le doute qui dévaste son âme endolorie.
En d'indignes plaisirs il a jamais flétri Les saintes blancheurs de son âme.
Je félicite M. Coppée de si bien étudier Musset : c'est « l'Enfant du, siècle » qui se substitue ici à « l'Enfant pâle du vieux Paris » (3). M. Coppée regrette l'aurore de sa vie, pure et heureuse. Il essaie de la ressusciter par le Rêve. Quelles perspectives d'avenir, d'amour sacré, légitime, au foyer béni, avec la femme choisie et l'enfant aimé, Tune et l'autre donnés par Dieu ! Ce ne sont que des rêves : les réalités sont moins vaporeuses,
(1) Solitude; le Reliquaire, p. 11.
(2) Id. p. 12. — Je ne sais pourquoi; mais la Cloche de V. Hugo me revient encore à la pense'e, en lisant ces vers.
(3) Intimités, p. 111.
moins aériennes. Qu'on ne s'y trompe point : M. Coppée, malgré les raffinements de sa langue, est de l'école des jouisseurs. Le plaisir l'attire. Sous le voile des langueurs et des souvenirs idylliques, il peint la passion sensuelle.
Il gémit de sentir sa robe de chair qui le brûle comme la tunique empoisonnée de Nessus : il l'aime pourtant d'une profonde tendresse (i). Ses peintures d'amour sont troublantes, dangereuses : d'autant plus redoutables que le caractère brutal et grossier de la fougueuse passion s'enveloppe des ondulations les plus suaves, les plus caressantes, les plus musicales. Le volume intitulé Arrière- Saison me gêne beaucoup dans la collection des œuvres complètes: il dépare les pages fraîches et pures, qui y abondent.
M. Coppée ne serait-il qu'un sceptique ? La preuve, me direz-vous ? Lisez la Prise de voile (2). Sur cette jeunesse, sur cette beauté qui s'ensevelissent, joyeuses, en plein espoir, pour se donner au « fiancé invisible » —
(1) Voyez Olivier.
(2) Les Récits et les Elégies, p. 191.
comme disait Montalembert, — M. Coppée
s'apitoye. Et, lui dit-il,
...Et quand même — affreux soupçon — le ciel
Vers qui tu tends tes bras suppliants serait vide,
Quand ce serait en vain, cœur d'idéal avide,
Que pour les e'garés et les impénitents,
Etant belle, étant noble et riche, ayant vingt ans,
Tu viendras d'accepter cette lente agonie,
Pour ton erreur sublime, ô ma sœur, sois bénie.
Paysagiste, M. Coppée tient un crayon plutôt qu'un pinceau. Il esquisse finement, délicatement, mais sans profondeur, sans horizons, ses vues parisiennes ont des tons trop gris.
Je lui connais un rival redoutable qui a saisi et rendu non seulement la physionomie extérieure, mais encore le portrait moral de Paris; un poète exquis, un prosateur accompli,quand ilveutnepoint devenir un satirique, M. Alphonse Daudet.
Quelques-unes cependant de ces miniatures sont jolies. En voici une qui offre toutes les qualités du genre. C'est vivant et vécu.
Assis, les pieds pendants, sous Parche du vieux pont, Et sourd aux bruits lointains à qui l'écho répond, Le pêcheur suit des yeux le petit flotteur rouge. L'eau du fleuve pétille au soleil. Rien ne bouge.
Le liège soudain fait un plongeon trompeur, La ligne saute. — Avec un hoquet de vapeur Passe un joli bateau tout pavoisé d'ombrelles; Et, tandis que les flots apaisent leurs querelles, L'homme, un instant tiré de^on rêve engourdi, Met une amorce neuve et songe : — Il est midi (i).
Dans Olivier je recommande encore une description de Paris, un dimanche :
Mais surlesquaisdéserts,derrièreNotre-Dame, etc. (2).
Ou ce retour vers l'enfance du petit Parisien; retour cordial, plein de souvenances tristes et douces :
Tenez, lecteur. Souvent, tout seul, je me promène Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine, etc. (3).
Il me revient encore l'émotion qui me saisit, lorsque, pour la première fois, je lus, dans ce même poème, ces beaux vers consacrés à l'automne en Touraine :
« Les raisins étaient mûrs déjà sur le coteau, Et les feuilies tombaient dans le parc du château. Par une après-midi pacifique et sereine, Gomme le mois d'octobre en a pour la Touraine,
(1) Les Humbles, p. 146.
(2) Olivier, p. 12.
(3) Olivier, p. 21.
Ils avaient décidé de monter à cheval.
L'automne déployait son beau ciel triomphal Et son dernier soleil aux chaleurs mensongères. De grands vols tournoyants d'hirondelles légères Pour le prochain départ s'assemblaient dans l'azur, Et les feuillages d'or montaient parmi l'air pur Balancés par le vent aux haleines moins douces » (i).
Que de détails charmants dans Angélus ! Il est à regretter que M. Coppée ait gâté cette sorte d'élégie par une attaque — lointaine, il est vrai — contre le célibat des prêtres.
Un des plus véritables mérites de M. Coppée sera d'avoir écrit les Humbles. Heureuse et touchante idée « de faire la légende de ceux qui n'en ont pas » ! L'épopée, cette fois, abandonnait les temps héroïques, les époques fabuleuses, les exploits des chefs glorieux et triomphants. Elle descendait sur la foule, s'attachant aux douleurs cachées, aux dévouements obscurs et innommés. Le succès dure encore.
En pleine démocratie, la poésie, cette reine, la seule qui gardât sa couronne, couvrait de son manteau radieux l'existence perdue des petites gens. M. Coppée restera le chantre de ces drames poignants et vulgaires, où se tra-
(i) Olivier , p. 60.
duisent, par des riens, les vertus d'âmes vigoureusement trempées. Plus qu'ailleurs, le vers de M. Coppée prend, dans les Humbles, de la souplesse, de l'aisance, du mouvement : il serre de très près la réalité. Ses circonvolutions, assez amples pour embrasser les détails, suivent les faits et les choses avec la précision de la prose; et il ne perd rien de sa valeur rythmique ni de sa cadence.
Pourtant, M. Coppée marche dans un chemin frayé. En 1829, Joseph Delorme paraissait. Sainte-Beuve, à l'imitation de Wordsworth, de Crabbe et de Gray, s'était imaginé « d'être original à sa manière, humblement et bourgeoisement, observant l'âme et la nature de près... nommant les choses de la vie privée par leur nom (1), mais cherchante relever le prosaïsme des sentiments humains et des objets naturels ». Sainte-Beuve n'a point complètement réussi (2). L'essai était neuf sans être original. Le Prélude et quelques pas- Ci) Pensées de Joseph Delorme.
(2) Je citerai un bien intéressant fragment, le Dimanche, qui débute ainsi :
Dans l'île Saint-Louis, le long d'un quai désert...
sages de Jocelyn n'avaient-ils pas indiqué à
Sainte-Beuve le premier crayon de cette poésie
domestique, réelle, familière ? V. Hugo Ta
marquée de sa griffe de lion. Il s'en emparait,
dans les Châtiments, quand il racontait les
« Souvenirs de la nuit du 4 » :
a L'enfant avait reçu deux balles dans la tête, Le logis était propre, humble, paisible, honnête ; On voyait un rameau bénit sur un portrait. Une vieille grand'mère était là qui pleurait. »
C'était bien la note réaliste, grave et poignante. V. Hugo lui reste désormais fidèle. Il plie son génie titanesque aux plus pacifiques, aux plus enfantins détails. Prenez V Art d'être grand-père : laissez de côté les déclamations antichrétiennes pour vous arrêter aux tableaux simples et riants. Les chefs-d'œuvre abondent : la Sieste, le Pot cassé, Une Tape, le Pain sec, Jeanne endormie. Est-ce que ce verslà ne coule point frais, naturel, pénétrant? Et dans la Légende des Siècles, n'y a-t-il point les Pauvres Gens?
Ce qui caractérise M. Coppée, dans cette veine de poésie narrative et populaire, c'est l'excès d'attendrissement. Sur son œuvre en-
tier il plane je ne sais quelle ombre qui fait tache : je veux dire la mignardise, l'afféterie, la mièvrerie. Cette muse souffreteuse, alanguie, ne succomberait-elle point parfois à la maladie du siècle, la nervosité?
J'emprunte aux Récits et Elégies cette page qui aurait fait pâmer de joie les habitués de Thôtel Rambouillet :
Pitié des choses.
La douleur aiguise les sens ;
— Hélas, ma mignonne est partie ! —
Et dans la nature je sens
Une secrète sympathie.
Je sens que les nids querelleurs
Par égard pour moi se contraignent,
Que je fais de la peine aux rieurs
Et que les étoiles me plaignent.
La fauvette semble en effet
De son chant joyeux avoir honte.
Le lis sait le mal qu'il me fait,
Et l'étoile aussi s'en rend compte.
En eux j'entends, respire et vois
La chère absente, et je regrette
Ses yeux, son haleine et sa voix,
Qui sont astres, lis et fauvette (i).
Ne faudrait-il point s'écrier: La chute en (i) P. 119.
est jolie, amoureuse, admirable ? Rapprochez le passage de ces vers de Théophile de Viau, et décidez, je vous prie, qui l'emporte en 'préciosité de lui ou de M. Coppée :
Je voy que ce rocher s'est esclatté de deuil Pour respandre des pleurs, pour m'ouvrir un cercueil. Ce ruisseau fuit d'horreur qu'il a de mon injure, Il en est sans repos, ses rives sans verdure (i).
J'en ai fini avec les critiques. Heureusement, dans l'œuvre de Coppée il n'y a pas que des taches. Et je me réjouis, une fois ces réserves faites, de louer tant devers délicats, de pensées fines, de sentiments nobles et élevés, qu'il ne sera pas difficile de recueillir plus tard en relisant l'aimable et généreux poète.
Octobre 1890.
(1) Pyrame et Thisbé, I. 2.