LA BIBLE
DANS LA POÉSIE CONTEMPORAINE (l)
'ame moderne est bien complexe; elle se meut dans des horizons bien variés, chercheuse infatigable, sympathique à toute manifestation sincère des nécessités dont elle souffre elle-même, éprise des sentiments qui l'agitent, lorsqu'elle les rencontre ailleurs. Aujourd'hui, grâce au progrès de l'histoire et de l'archéologie, les explorations que nous faisons dans les civilisations disparues nous sont aussi faciles que les voyages par lesquels nous passons si rapidement
(i) Conférence faite au cercle catholique du Luxembourg, le 6 avril 1890,
d'une contrée aune autre contrée, d'un climat à un autre climat. Le monde n'a plus guère pour nous de secrets inconnus, ni d'enchantements non soupçonnés. Nous y gagnons beaucoup; nous perdons aussi quelque chose, ne serait-ce que cette fraîcheur d'impression, cette naïveté dans l'admiration, ce frisson de l'inédit dont même l'enfant, à Paris, ignore le charme exquis. Nos savants nous ont ouvert, comme nos géographes, des pays qui étaient éloignés de nous par des milliers d'années; ils ont ressuscité des sociétés mortes, les ranimant dans les idées qui les soutenaient, dans les sentiments qui les émouvaient, dans les preuves d'activité dont l'art, la littérature et la poésie sont la sublime expression. Après les savants sont venus les artistes, dont la curiosité savante se double de l'intelligence du penseur. Quelques poètes surtout se sont retournés vers ces temps et vers ces générations d'autrefois, les interrogeant, d'après les monuments, pour connaître la façon dont alors se résolvaient les éternels problèmes, imposés à l'attention humaine. L'enquête fournissait-elle peu de résultats? Nous avons vu ces puissants
esprits pénétrer, par la divination de leur génie ou de leur talent éminent, jusqu'aux plus intimes secrets de la vie antique, et en rapporter des vues neuves, originales, très exactes, qui avaient échappé aux patientes études des érudits de profession.
Pour sortir d'eux-mêmes, pour se détacher de leur temps, ils n'ont point eu d'effort à faire. Car c'était eux-mêmes qu'ils cherchaient dans les générations défuntes ; c'était leurs souffrances, leurs désirs, leurs aspirations qu'ils demandaient aux âges éteints; ils se faisaient une âme antique, ou plutôt ils la retrouvaient en eux. Tout se réduit donc à une question de transposition; d'autant plus que les hommes de ces âges lointains, héros de civilisations étranges, leur apparaissaient dans un cadre plus saisissant d'anachronisme poétique. La distance, dans le temps, est comme l'éloignement dans l'espace; elle entoure les êtres d'un voile mystérieux ; elle jette autour d'elle la pénombre mi-clarteuse et mi-obscure, qui laisse deviner, tout en révélant certains aspects, et provoque d'autant plus la curiosité et éveille l'attrait
de l'inconnu, ou plutôt de l'entrevu : le grand secret de l'art !
« Nous goûterons, dit un critique, cette joie sereine de lire de beaux vers, développant une noble idée, exprimant les tourments du cœur humain, sans qu'aucun détail prosaïque et fin de siècle vienne nous rappeler la société d'habits noirs qui nous englobe. Et, dans une belle vision, nous irons avec notre âme moderne voir palpiter l'âme antique, l'entendre gémir dans une langue discrète et poétique, par la bouche d'un héros que le lointain de l'histoire ennoblit, qui grandit de tout ce que notre imagination ajoute, sous des cieux rayonnants, au milieu des paysages vrais et précis, mais si étranges, si colorés qu'ils paraissent être nés de notre propre rêve. » (Etienne Julien, Revue de renseignement secondaire, i5 juillet 1889.)
Si la découverte de ce fond commun dans tous les hommes, bien qu'il se modifie parce qu'il est vivant, est l'effet des progrès de la science et de l'analyse contemporaines; ou plutôt si cette reconnaissance de nous-mêmes dans les peuples anciens nous est une nou-
veauté féconde, encore est-il vrai de dire que nous allons à certaines civilisations plutôt qu'à d'autres, comme attirés par des signes de race identique, par des goûts semblables, par une culture où notre génie national se revoit ; — mais plus jeunes, plus souples et plus harmonieux. Telle la Grèce, dont les philosophes, les historiens et les poètes se révèlent à nous comme des aïeux vénérés dans l'art de penser et de bien dire.
Une autre terre que celle de l'Hellade, un autre peuple que celui des Grecs a le privilège de solliciter la curiosité de nos artistes et de nos poètes ; la Judée, les Hébreux. Pour ceux que séduit la poésie plastique, quel champ merveilleux se déroule à leur imagination dans ce pays que bornent la Méditerranée, la chaîne méridionale du Liban, et le désert; dans ce pays qui présente des contrastes si violents : fleuves et torrents aux eaux fraîches et douces, mers mortes aux bords stériles, couverts d'une blanche incrustation de sel ; vallées profondes, boisées de tamaris, de chênes verts, d'oliviers et de rosiers; collines où les blés ondulent, où les ceps mûrissent, à
côté d'autres champs pelés et nus, dévorés par le Simoun. Voilà ce qui subjugue quelques-uns de nos poètes. Dans ce cadre que leur fantaisie entoure de teintes infinies, de couleurs variées, de tout ce qu'ils peuvent inventer de pittoresque, ils arrangent un récit, une légende qu'ils empruntent à la Bible, — le livre par excellence.
N'est-elle point le plus populaire? N'at-elle point été l'introductrice de notre enfance dans le monde du rêve? N'avons-nous point balbutié, dès la première aube de notre raison, les histoires divines qu'elle raconte, et avec un style d'une si grande fraîcheur et d'une si entière naïveté?
D'autres, au contraire, impuissants à se détacher d'eux-mêmes, tout en étant curieux de comprendre l'âme des générations d'autrefois, placent leurs idées et leurs passions dans les poésies bibliques et demandent au génie sémitique une déduction pour le génie contemporain, transportant chez cette tribu d'une nature si originale, les mouvements dont euxmêmes sont agités, les passions qui les bouleversent. Ceux-là semblent vivre une dou-
ble vie; et, dans le décor étriqué de nos boulevards, de nos rues, de nos places, ils passent, entourés de fantômes des grands patriarches d'Israël, escortés de ces prophètes surhumains, dont la voix redit la voix de Jéhovah, conversant avec eux ; mais à la condition de faire d'eux les interprètes de leurs idées et deleurs sentiments modernes. — Car, dit très bien Paul Bourget, « l'arrièrefond de toute religion est un état moral que nous pouvons retrouver en nous à une heure donnée, et à cette heure-là, ce qui fut un dogme pour nos frères des siècles lointains nous devient un symbole. Mais ce serait une erreur de considérer le symbolisme comme une opération artificielle de notre esprit. Qu'est-il autre chose que l'union de l'image et de l'idée, de la forme et du sentiment ; et, à proprement parler, dans cet univers où nous ne saisissons aucune essence, vivons-nous d'autre chose que de symbole? » {Nouveaux Essais, p. m.) J'irai plus loin que le jeune écrivain, et je dirai que le symbolisme a toujours été un des aliments les plus solides de la piété chrétienne : que de grands théologiens
ont, dans la beauté de l'univers visible, saisi et senti les beautés invisibles de Dieu, interprétant à leur façon ce mot de Tertullien : « Le monde est un vêtement qui cache et montre Dieu à la fois. »
Quoi qu'il en soit, par son pittoresque, par la magie de son décor oriental, comme par l'incomparable grandeur'de sa littérature, la Judée devait fasciner les vrais poètes! « L'Ecriture, a dit admirablement Lacordaire, révèle a la fois Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu. Dieu ne s'absente jamais de son œuvre. Il est au champ de Booz, derrière la fille de Noémi, comme il est à Babylone au festin de Balthazar. Il s'assied sous la tented'Abraham, voyageur fatigué du chemin, comme il se repose au sommet du Sinaï dans les foudres qui annoncent sa présence. Il assiste Joseph dans la prison comme il couronne Daniel dans la captivité. Les moindres détails de la famille ou du désert, les noms des lieux, les choses, tout est plein de lui. Où donc trouver un terrain plus propre à l'épanouissement poétique, ou des histoires plus traversées par l'infini, ou des sentiments plus anciens et
plus nouveaux ; puisque un des livres hébreux est le manuel de la piété catholique, le psautier, fait par David, ce musicien de l'éternité dans les tristesses du temps ? »
Parmi les poètes qui se sont tournés vers la Bible et vers la Judée comme vers une source féconde de narrations brillantes, de comparaisons grandioses, je citerai les deux plus illustres du dix-neuvième siècle : Lamartine et V. Hugo.
Que Lamartine ait été touché par le mouvement lyrique et séduit par la couleur intense des poèmes bibliques, cela s'explique. Son éducation avait été chrétienne. Sa mère, ses sœurs l'avaient préparé, avant qu'il allât chez les jésuites de Belley, à une éducation appuyée sur la foi. Celle-ci, sous les orages de la vie, diminua, mais sans s'évanouir. Elle dura assez pour se ranimer à l'approche de la mort; et quand la douleur vint fondre sur le grand écrivain, il y puisa la résignation et le courage. Toutefois, Lamartine avait été initié aux beautés de la Bible par celui qu'il appelait « le grand prestidigitateur de style », par Chateaubriand. C'est lui, en effet, qui le pre-
mier a prouvé la supériorité des poèmes bibliques sur l'Iliade, en comparant des fragments identiques des deux plus anciens livres du monde. Chateaubriand découvrit le monde grec, qu'avait deviné André Chénier; le premier aussi, il rouvrait la veine de la poésie sacrée, en faisant jaillir à nouveau le torrent vivant des Lettres inspirées, que le dix-huitième siècle avaittâché d'enfouir sous tant de ruines.
Çàet là, dans quelques-uns de ses beaux cantiques, Lamartine redit les accents du Psalmiste ou des prophètes. Echo sonore et vibrant, il répète leurs cris divins ; il a recueilli les plus beaux dans une page intitulée : la Poésie sacrée, dithyrambe, et qu'il adressa à son ami M. de Genoude, le premier traducteur fidèle des poésies bibliques.
Rapide traversée, fugitive excursion à travers la Bible, voilà tout ce que je constate dans l'œuvre de Lamartine. 11 n'éprouvait point le besoin d'interroger beaucoup de maîtres pour chanter ; sa muse n'avait-elle point pour lyre, comme il le dit, « les fibres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de la nature ? »
Il n'en est pas de même de Victor Hugo. Dès ses débuts, l'inspiration religieuse le saisit; la Bible est son livre préféré; il la cite seize fois dans ses Odes; il suit les traces de Chateaubriand et Lamartine, avec l'espoir que la société nouvelle, qui sortira du chaos, sera monarchique et chrétienne.
Royaliste, catholique, le jeune poète se laisse donc prendre aux visions splendides qui éblouissent sa fraîche imagination de 20 à 25 ans. Toutefois de ce contact avec la Bible, d'où le divin transpire, il gardera l'ineffaçable empreinte. Son génie sera sans cesse attiré par ces cimes très hautes, entourées d'éclairs et de tonnerre, d'où descend la grande voix de Dieu; les tableaux des Sinaïs enflammés le hanteront jusqu'à la fin de sa vie. Il y a quelque chose d'apocalyptique dans son tour d'esprit, dans son style; il a vu, selon le mot de Lamartine,
Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante...
Son Moïse sur les eaux n'est qu'une gracieuse
idylle. Mais dans le Feu du ciel, quelles larges envolées ! Quelle fresque puissante et dont les fortes teintes, après 60 ans, n'ont point vieilli!
Voulez-vous une scène plus belle encore, parce qu'elle est plus simple, plus émue, plus calme dans sa sereine et à la fois attendrissante majesté? Rappelez-vous comment le poète présente Adam et Eve, après le meurtre d'Abel, dans les Contemplations.
Le poème qui garde surtout l'empreinte de la Bible : c'est la Légende Mes siècles, où Hugo se proposait de montrer, comme dans une sorte de miroir sombre et clair, « cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale ou sacrée : l'homme ». La Genèse lui offre un charmant tableau : le Sacre de la Femme, — puis Ruth et Boo\ — et Lazare.
— Dans la Fin de Satan, il revient encore à la Bible, mais, cette fois, surtout à l'Evangile.
Relisez deux chefs-d'œuvre de Bossuet, son Sermon sur la Passion , son Sermon pour la Compassion de la sainte Vierge. L'un et l'autre sont de sa jeunesse. La sobriété, qui
viendra avec l'âge, est alors remplacée par une sève bouillante. Images hardies, métaphores outrées, lyrisme des mots colorés, des épithètes fulgurantes... tout cela remue, comme poussé par une main fougueuse, dans le libre courant d'une période très ample. Quelle richesse dans le vocabulaire! J'ai dit, tout à l'heure, que Bossuet, dans ces pages jeunes, se révélait poète lyrique; il s'y montre aussi poète dramatique. Les dialogues abondent; il parle, interroge, supplie, s'indigne, pleure, et avec quels cris vibrants! Mais il fait aussi parler; il imagine des réponses' à ses questions; il crée des ripostes à ses pressantes interrogations.
Après Bossuet, Victor Hugo : on peut les rapprocher. Le poète fréquentait l'orateur; l'évêque du xvne siècle n'aurait point dédaigné le grand visionnaire de la Légende des siècles. Chez l'un et chez l'autre, une faculté géniale dont je ne trouve plus qu'un seul exemple dans notre littérature, Rabelais; et cette faculté maîtresse, caractéristique, c'est la puissance de l'invention verbale. Oui, Hugo, comme Bossuet et Rabelais, parcourt, dans son im-
mensité, toute la gamme des mots de notre langue; il leur prête des sens nouveaux, parce qu'il leur rend leur sens primitif, originel, et qu'il les presse, dans l'étreinte de son génie, pour en extraire, suc moelleux et fort, leur signification native.
C'est avec Victor Hugo que j'ai vu le drame douloureux de la Passion. Le volume qui le contient s'intitule la Fin de Satan. Ecrit en 1854 et en 1860, ce poème date donc de la plus belle époque; de celle où, maître de ses forces, à l'apogée de son art, Victor Hugo, mûri par la douleur, ne craignait point d'aborder dans ses vers les grands problèmes dont se préoccupent toute philosophie et toute âme.
Il se plaisait aux scènes grandioses dont les pages du texte biblique abondent. Non point cependant qu'il se fût bien identifié avec le génie hébraïque. Dans la Conscience, l'histoire n'est qu'un prétexte, un cadre, si vous voulez, où le poète évoque une vision qui le séduit, mais qui ne serait point modifiée, si elle s'encadrait dans un autre milieu. Dans son Lazare, Victor Hugo a traduit, presque
littéralement, le texte de l'Evangile. Il aime ces versets courts, qui lui permettent l'emploi du grave alexandrin, au rythme un peu monotone, mais dont les coupes simples se rapprochent beaucoup de la simplicité majestueuse de l'original.
C'est avec la même science que, dans la Fin de Satan, Hugo a condensé la Vie de Jésus. Où il s'étend ensuite, c'est dans la peinture de la Passion, Quand je dis qu'il a traduit l'Evangile, je me trompe. Il met sur les lèvres de Jésus des sentences qu'on chercherait vainement dans l'histoire des quatre saints auteurs : il y en a d'étranges, de fort peu chrétiennes, où c'est Victor Hugo qui parle et non le Christ, Victor Hugo avec ses haines, avec ses préjugés, avec ses utopies égalitaires et ses rêves malsains de socialisme.
Cette grave réserve une fois faite, il n'y a plus qu'à admirer.
La figure de Jésus est dessinée en des traits d'une saisissante et touchante beauté :
Il n'était pas docteur, mais il était savant;
Il conversait avec les faces inconnues
Que l'homme endormi voit en rêve dans les nues;
Des lumières venaient lui parler sur les monts. Il lavait les pe'chés ainsi que des limons, Et délivrait l'esprit de la fange charnelle...
La tragédie sanglante commence : jalousie des prêtres, perfidie des pontifes, trahison de Judas, tels sont les tableaux qu'offre d'abord le poète. Au moment où les soldats, sur le baiser du traître, s'emparent de Jésus, voici comment on le fait parler :
Vous pouviez me saisir tous les jours dans la foule, Quand j'allais dans le Temple et lorsque j'enseignais. J'étais sous votre main, vous n'aviez qu'à l'e'tendre, Et c'est par trahison que vous venez me prendre, Et vous venez la nuit, comme pour un voleur. Je pourrais dire à Dieu : Père, apparaissez-leur 1 Et vous entendriez accourir les tempêtes, Et vous verriez, tremblants, au-dessus de vos têtes S'ouvrir et flamboyer l'ombre, et des millions D'anges, et tout l'abîme avec tous ses lions. Et si j'ajoutais : Viens toi-même! vos prunelles Verraient soudain, parmi les foudres éternelles, Sortir de la nuée un front prodigieux.
Je signale, comme très belle, l'entrevue du prêtre Rosmophin avec l'esclave Psyphax, le charpentier, lorsque le premier, délégué par le sanhédrin, vient choisir le bois pour la croix de Jésus :
. L'homme
Poussant un dernier bloc, non sans peine e'carté, Montra du doigt au prêtre un madrier difforme, Lourd, vaste, et comme empreint de cinq doigts mons-
[ trueux; On voyait au gros bout, renflement tortueux, On ne sait quelle tache e'pouvantable et sombre Et Ton eût dit du sang élargi dans de l'ombre.
Voici la marche au supplice :
La première heure allait finir quand de la geôle
Jésus sortit, portant une croix sur l'épaule ;
On avait délié les cordes du poignet ;
Ayant été battu de verges, il saignait,
On le huait, la loi frappe, le peuple accable ;
La croix, démesurée, écrasante, implacable,
Dont la cognée à peine avait taillé les nœuds,
Etait faite d'un bois féroce et vénéneux,
Et qui semblait avoir déjà commis des crimes.
La foule allait, courant, mangeant les pains azimes,
Chantant, montrant les poings à Christ des deux côtés
De la route où tremblaient ses pieds ensanglantés;
Des vierges, reflétant l'aube sur leur visage,
L'insultaient, et battaient des mains sur son passage,
Et riaient des cailloux déchirant ses talons ;
Et Christ marchait voyant des têtes d'enfants, blonds
Aux portes des maisons, pour la fête fleuries.
Quelques disciples, fronts baissés, les trois Maries,
Sa mère, le suivaient de loin dans le trajet.
Barabbas, libéré contre son attente, est sorti de la prison, Il erre, à travers la nuit,
et, brusquement, il heurte un obstacle ; il le
touche.
« Quel est cet arbre? Où donc suis-je?dit Barabbas.
Le long de l'arbre obscur il lève les deux bras,
Si longtemps enchaînés qu'il les dresse avec peine.
— Cet arbre est un poteau, dit-il. Il y promène
Ses doigts par la torture atroce estropiés;
Et tout à coup, hagard, pâle, il tâte des pieds.
Comme un hibou surpris rentre sous la feuillée,
Il retire sa main, elle est toute mouillée.
Ces pieds sont froids, un clou les traverse : et de sang
Et de fange et de fiel tout le bois est glissant.
Barabbas éperdu recule; son œil s'ouvre,
Epouvanté, dans l'ombre épaisse qui le couvre,
Et, par degrés, un blême et noir linéament
S'ébauche à son regard sous le noir firmament;
C'est une croix.
En bas on voit un vase où plonge
Une touffe d'hysope entourant une éponge;
Et sur l'affreux poteau, nu, sanglant, les yeux morts,
Le front penché, les bras portant le poids du corps,
Ceint de cordes de chanvre autour des reins nouées,
Le flanc percé, les pieds cloués, les mains clouées,
Meurtri, ployé, pendant, rompu, défiguré,
Un cadavre apparaît blanc, et comme éclairé
De la lividité sépulcrale du rêve ;
Et cette croix au fond du silence s'élève.
Et le voleur se dresse, terrible, maudissant Jérusalem ; puis, il s'agenouille en demandant pardon : c'est d'une beauté vraie, et qui, parfois, touche au sublime.
L'agonie arrive, avec ces sept paroles qui sont comme l'Evangile en raccourci, alors que Jésus, au lieu de se plaindre, intercède pour ses bourreaux, et descend jusqu'au fond de l'abîme douloureux où il se sent presque damné, étant délaissé de Dieu. Le poète semble avoir assisté au lugubre spectacle, tant il le fait surgir devant nous dans une effrayante vision :
Une tourbe le suit; il arrive au plateau;
D'infâmes poings crispés arrachent son manteau.
Gris féroces : Va donc! pas de miséricorde!
Il va, montrant son dos rouge de coups de corde,
Hué par l'aboiement et mordu par les crocs
D'on ne sait quel vil peuple, envieux des bourreaux.
Au milieu des affronts il est comme une cible.
On étend l'homme, nu comme un Adam terrible.
Sur le gibet qu'il a traîné dans le chemin ;
On enfonce des clous dans ses mains; chaque main
Jette un long flot de sang à celui qui la cloue,
Et le bourreau blasphème en essuyant sa joue.
La foule rit. On cloue, après les mains, les pieds;
Le marteau maladroit meurtrit ses doigts broyés;
On appuie à son front la couronne d'épines;
Puis, entre deux bandits, expiant leurs rapines,
On élève la croix en jurant, en frappant,
En secouant le corps qui se disloque et pend.
Le sang le long du bois en ruisseaux vermeils coule,
Et la mère est en bas qui pleure, et cette foule
Rit : « Voyons, Dieu Jésus, descends de cette croix! »
Une éponge de fiel se dresse. — As-tu soif? bois! —
Le peuple horrible a l'air du loup dans le repaire;
Et le grand patient dit : « — Pardonnez-leur, ô Père,
Car ces infortunés ne savent ce qu'ils font. »
Et voici que la terre avec le ciel se fond.
Nuit! ô nuit! tout frémit, même le prêtre louche,
Et soudain à ce cri qui sort de cette bouche :
— ■ Elohim! Elohim! lamma sabacthani!
On voit un tremblement au fond de l'infini,
Et comme un blême éclair qui tressaille et qui sombre
Dans l'immobilité formidable de l'ombre.
O poète, pourquoi n'as-tu pas exprimé pratiquement, dans ta vie et dans ta mort, ce que ton génie a si bien deviné et dit de Jésus, Dieu et Sauveur!