SAINT PHILIPPE NÉRI
[e P. Bézin, de l'Oratoire de France, a eu l'heureuse idée de traduire, à l'usage des lecteurs français, l'histoire de saint Philippe Néri (i). C'est une bonne" œuvre qu'il a faite. Est-il une figure plus souriante que celle du fondateur de l'Oratoire? Et quel cadre Dieu lui a préparé, dans ce xvie siècle où, en pleine Renaissance, en pleine Réforme, s'agitent, comme dans une effervescence printanière, toutes les idées qui animent le monde moderne!
L'auteur de la Vie de saint Philippe Nêri, Mgr Capecelatro, est bien connu en France;
(i) Chez Poussielgue.
son nom y éveille de très vives sympathies. On n'ignore point que sa science et ses vertus lui ont valu la confiance de Léon XIII ; que, nommé d'abord archevêque de Capoue, il a été créé cardinal. Depuis longtemps il a conquis, en Italie, la notoriété d'un orateur fin et délicat et la réputation d'un écrivain de race. C'est surtout par ses études hagiographiques qu'il s'est imposé à l'attention. Après l'histoire de sainte Catherine de Sienne et de saint Pierre Damien, il s'est mis à écrire la vie du fondateur de la Congrégation dont il est membre, saint Philippe Néri. Cette dernière est de beaucoup supérieure aux premières; le cœur du fils y a heureusement guidé et inspiré le talent de l'écrivain. Par l'ampleur des recherches, par la variété des informations, par la méthode dont Mgr Capecelatro trace l'idéal dans une vigoureuse Introduction, la vie de saint Philippe est une des œuvres qui honorent le plus l'Italie catholique contemporaine.
Le P. Bézin, un des plus anciens compagnons du P. Pététot, ne s'est point trompé en estimant qu'une traduction de ce livre se-
rait bien accueillie dans notre pays. Modifié, comme il Ta été par Bérulle, et reconstitué par le P. Pététot, l'Oratoire a rencontré sur notre sol de bonnes amitiés, et le profit ne sera point petit à connaître davantage son premier instituteur.
Le traducteur du P. Capecelatro raconte lui-même, dans une courte Préface, comment il a été amené à faire sa version française. La maladie Ta plusieurs fois arrêté : il n'en a pas moins conduit à bon terme ce travail vraiment digne d'éloges, courageusement entrepris dans des conditions pénibles, avefc une patience et une loyauté dont peu d'hommes sont capables.
L'éminent auteur de la vie italienne a pris plaisir à reconnaître tous ces mérites dans une lettre qu'il adresse au P. Bézin, et où il lui dit :
« Vous avez traduit mon livre avec une exactitude qu'on ne rencontre guère dans les traductions françaises de nos ouvrages italiens.
«J'y ai retrouvé ma pensée, que vous avez su reproduire fidèlement et entièrement; aussi ne saurais-je assez vous louer de votre beau travail.
« Si je tiens à vous témoigner combien je vous en sais gré, c'est surtout parce que vous ferez mieux connaître, en France, un saint qui est un admirable modèle de la charité chrétienne et un vrai miracle de cette charité.
« Votre traduction, mon Révérend Père, contribuera beaucoup, je n'en doute pas, à faire apprécier et à rendre populaire la Vie de saint Philippe, où, bien que le surnaturel s'y rencontre presque à chaque pas, on voit une foule de choses qu'il est facile d'imiter ».
Mgr Capecelatro indique ensuite, en quelques lignes, où gît le réel intérêt de l'histoire de saint Philippe pour des lecteurs français. Je les cite encore, parce qu'elles résument la biographie du saint Oratorien, en mettant dans une très vive lumière les traits caractéristiques de sa physionomie et les heureux résultats de son influence. Saint Philippe est un de ces saints dont on ne peut lire la Vie sans en tirer un grand profit; car, bien qu'il soit mort depuis trois siècles, il semble avoir connu notre temps comme s'il y avait vécu. Il s'est occupé tour à tour de toutes les classes de la société et de tous les âges ; mais plus
particulièrement de la jeunesse, dont il était le protecteur et le père.
Comme fondateur de la Congrégation de l'Oratoire, on lui doit d'avoir su ranimer le feu de la piété catholique, et tout cela, avec un mélange de bonté, de douceur et de sainte allégresse qui étonne et qui a contribué à répandre, en Italie et ailleurs, la vraie dévotion, à la faire aimer, et à la rendre facile. Son école mystique est de celles qui nous font arriver à la perfection des ascètes presque sans nous en apercevoir; et elle paraît si aisée et si aimable, que même les gens du monde s'empressent de l'embrasser.
Saint Philippe Néri tient donc un rang honorable dans ce groupe de saints que la Providence de Dieu donna à l'Eglise dans la première moitié du xvie siècle : moisson divine de vertus héroïques dont les germes ont été jetés par le Concile de Trente. Sainte Thérèse, saint Ignace de Loyola, saint François-Xavier, saint Jean de Dieu, saint Pierre d'Alcantara, en Espagne; sainte Catherine de Gênes, saint GaëtandeThienne, saint Charles Borromée en Italie; et plus tard, en France, saint François
de Sales et saint Vincent de Paul : quelle magnifique phalange ! Tandis que le protestantisme arrachait à l'Eglise des provinces qu'elle avait appelées à la civilisation, anéantissait les heureux fruits de quinze siècles d'efforts, de prières, de larmes et de sang, la sainteté catholique rayonnait sur l'Europe, montrant, dans des portraits vivants, la forme tangible de cette Réformation que Luther venait de fausser et de corrompre. Aussi l'influence de ces âmes de choix, et dont l'éclat n'a point pâli, n'est-elle plus cachée sous les voûtes d'un cloître ou ensevelie au fond d'une solitude, comme au moyen âge.
Les saints, au xvie siècle, parlent, agissent ; ils se remuent, se mêlant aux affaires, intervenant dans les grandes luttes religieuses et morales qui passionnent leurs contemporains, travaillant à leur perfection propre, tout en se dévouant aux intérêts de leur temps et de leur pays. La sainteté devient une force sociale ; ici, elle relève et purifie le sacerdoce ; là, elle s'adonne au secours des malheureux et des endoloris ; ailleurs, elle met d'accord l'idéal de la vie religieuse et sa réalisation
— 3o — quotidienne; partout, sous l'inspiration du Pontife romain, elle prend à tâche de réparer, de guérir, de sauver. Elle corrige le passé; elle assure le présent; elle prépare l'avenir.
Parmi les saints dont la particulière vocation les pousse à ce labeur de restauration, saint Philippe Néri se rencontre avec saint Ignace de Loyola. Mgr Capecelatro a très heureusement tracé la figure du fondateur des Jésuites. « La divine Providence, dit-il, voulut que saint Ignace naquît et fût soldat dans cette monarchie espagnole, qui était, certes, alors une des nations les plus guerrières et les plus valeureuses du monde, afin qu'ensuite il transportât dans l'ordre spirituel, au grand avantage de l'Eglise, les pensées, les sentiments, la vigueur et le courage du métier des armes. Aidé par la grâce divine, ou plutôt par la vertu de cette même grâce, dans la vie des camps, dans les règles militaires, dans les exploits guerriers, dans la forme ellemême, de la monarchie espagnole du seizième siècle, il trouva la discipline, l'étroite vérité, la vigueur guerrière qu'il imprima à sa compagnie. C'est pourquoi il fut surtout admira-
— 3i — ble en appliquant aux ordres spirituels et saints de l'Eglise les règles et les coutumes des milices les mieux disciplinées, mais en les corrigeant et les perfectionnant. »
Philippe Néri n'eut point de si hautes ambitions. Le cercle de son action n'embrassa guère que Rome ; et s'il devint un réformateur, ce fut sans y penser d'abord, et presque à son insu. C'est en effet à Rome qu'il se vient fixer — au centre de la catholicité, où « il pose le doigt dans le vif de la plaie ». Voici le portrait que nous en fait Mgr Capecelatro :
« Homme de gracieux aspect et de manières encore plus gracieuses, d'une douceur ineffable dans le regard, dans la parole et en tout, embelli par une âme saintement poétique qui se réfléchissait sur son visage, humble dans son maintien, parfois en apparence ou réellememt bizarre, et pourtant toujours saint même dans ses bizarreries, très singulier par une céleste allégresse, qui fut sa compagne même au milieu des douleurs et des contradictions, d'une telle ardeur de charité envers Dieu et le prochain, [qu'il parut souvent fou d'amour : tel fut saint Philippe ».
Le contraste est donc grand entre le premier des Jésuites et le premier des Oratoriens, et on le remarque autant dans leur œuvre que dans leur caractère. La Compagnie de Jésus fut instituée après de longues méditations, sortant d'un plan mûri, et, tout de suite, partant en guerre sainte avec ce livre des Exercices, dont le pape Paul IV suspecta assez l'orthodoxie pour le faire examiner par la Congrégation de l'Index. Une discipline forte, une règle savamment souple, proportionnée au tempérament du religieux qui, de novice, grandira pour être profès, Fart de connaître les hommes et de discerner leurs aptitudes, et l'art plus difficile de les utiliser, portés à la hauteur d'une institution durable : signes infaillibles d'une société née pour vaincre. Avec saint Philippe Néri, rien de semblable. C'est dans l'église Saint-Jérôme qu'il crée l'Oratoire : une chapelle était ouverte où ses disciples, tous laïques, prêchaient à tour de rôle sur une vertu ou racontaient la vie des saints. Des prières, des chants se mêlaient à ces prédications.
« Ici donc, dit Mgr Capecelatro, se présen-
tent naturellement à l'esprit ces assemblées de chrétiens du premier siècle ; lesquels, prêtres et laïques, tandis qu'ils servaient Dieu avec joie et simplicité de cœur, persévéraient ensemble dans la prière et n'avaient tous qu'un cœur et une âme. Ici, la pensée vient naturellement que, dans le xvie siècle, tandis que le protestantisme jetait le germe d'une terrible et très large séparation entre le clergé et les laïques, Philippe, avec des liens d'amour, les réunissait comme dans une vie commune, et arrivait à constituer le séculier, je dirais presque ministre de la parole divine, sous la paternelle et amoureuse direction du sacerdoce.»
Bientôt à ces assemblées pieuses Philippe joignit les visites des églises de Rome. Puis, ce sont les promenades sur la colline de Saint- Onuphre, d'où l'on contemple le panorama de Rome entière, se détachant sur les collines de la Sabine, comme sur un fond d'azur assombri.
Courses enjouées, parfumées par la prière, et où le saint, faisant sa partie aux jeux, répète son mot favori : « Soyez joyeux, mes chers enfants, car je ne veux rien de vous,
sinon que vous ne fassiez pas de pe'chés. » Enfin, tandis que s'accroît le nombre des laïques, pressés du désir de vivre avec Philippe, des prêtres augmentent le groupe primitif, et dont quelques-uns sortent des rangs de ses chers jeunes gens. Et l'Oratoire est établi, le 1 5 juillet i5y5, et s'installe à Sainte- Marie de la Vallicelle. Peu à peu, sous l'action du temps, avec le sentiment des besoins nécessaires et l'expérience, la règle oratorienne se trouva définie et déterminée ; éprouvée d'abord par une pratique journalière, elle ne fut formulée que comme un mémorial d'observances faciles à remplir, puisqu'on y obéissait chaque jour. Encore est-il vrai que le texte même des règles de l'Oratoire ne fut écrit qu'en 1612, dix-sept ans après la mort de Philippe.
Les grands hommes ne manquèrent pas au nouvel institut : le plus célèbre fut Baronius, aussi illustre par la sainteté de sa vie que par sa vaste science. On le voit jouer un rôle considérable, en même temps que son Père, saint Philippe, dans une des affaires les plus délicates qu'ait eu à décider le Saint-Siège, l'absolution d'Henri IV, après son abjuration,
afin qu'il pût monter sur le trône de France. Beaucoup de cardinaux, gagne's parl'Espagne, s'y opposaient; et ilsemblaitque Clément VIII inclinât vers leurs avis. Sur Tordre de Philippe, Baronius prépare un mémoire historique qui appuyait l'opinion contraire, que plus d'une fois, soit dans ses conférences avec Gondi et Nevers, représentants du roi, soit dans des entretiens privés avec le Pape, le saint avait nettement défendue.
Les intrigues espagnoles allaient aboutir, lorsque, un jour, saint Philippe envoya Baronius à Clément VIII, avec ordre de lui dire « qu'il réconciliât Bourbon, parce qu'il s'obligeait, lui, d'avoir à rendre compte à Dieu de cette action ». Il prescrivit enfin à Baronius de déclarer au Pape qu'il n'entendrait plus ses confessions, si le Pontife s'obstinait à refuser la réconciliation du roi de France. Le 17 septembre i595, Henri IV était réconcilié, à Rome, en la personne de ses délégués Duperron et d'Ossat.
Saint Philippe, mort depuis quatre mois, n'était plus là pour jouir du triomphe de sa charité et de sa généreuse politique. Il est
vrai que l'Espagne se vengea, en refusant sa voix à Baronius, quand il fut présenté par le Sacré-Collège comme candidat à la Papauté.
Singulière destinée que celle d'Henri IV! Il conquiert les sympathies de saint François de Sales; il incline à lui le cœur de saint Philippe Néri. Le roi n'oublia point ce qu'avait fait pour lui le fondateur de l'Oratoire; il se déclara un des plus ardents promoteurs de sa canonisation, et rendit ainsi populaire, en France, le nom des Oratoriens, que, bientôt, un des plus grands serviteurs de Dieu, en notre xvne siècle, Bérulle, devait acclimater.
Je n'ai voulu qu'indiquer combien la Vie de saint Philippe offre d'attraits, même pour des lecteurs qui ne seraient point uniquement épris des saintes merveilles de l'hagiographie. Mgr Capecelatro a excellemment montré les rapports délicats et intimes qui rattachent son héros aux idées et aux préoccupations de son époque. C'est faire œuvre éminemment utile que de concevoir ainsi l'histoire des saints ; elle devient une apologie plus efficace que des réfutations en forme. Mais elle n'est point qu'une défense ; elle est encore un enseigne-
ment, surtout lorsqu'elle nous permet de lire dans Tâme des amis de Dieu, d'assister à leur formation morale, à leurs progrès dans toutes les vertus, à ce déploiement complet des énergies natives qu'embellissent les énergies surnaturelles.
Saint Philippe Néri a exprimé de l'Evangile la douceur, la tendresse ; il en traduit les côtés aimables, sans pourtant que son ascétisme néglige la loi fondamentale de toute sainteté : le renoncement. Il donne la main à François de Sales, à qui il ressemble. Une seule différence ; c'est que Tévêque de Genève se servit de sa plume pour ramener le monde lettré à l'Eglise, et qu'il voua son talent d'écrivain élégant et disert à l'acquisition de la paix religieuse, dont l'absence l'avait tant fait souffrir. Tous les deux, aimants et pacifiques, ils bénissent le xvne siècle qui va naître. En nous retournant vers le passé, nous saluons avec une filiale reconnaissance leurs figures d'ancêtres, empreintes de gravité, de bonté et de si compatissante miséricorde.
18 mai 1889.