QUELQUES MYSTIQUES
>n abuse souvent du mot de mysticisme. Parfois on le lance comme une injure. En réalite', le mysticisme re'pond à une impérieuse nécessité de la nature humaine. Mais si jamais cette nécessité a été réglée, si jamais elle s'est changée en une force capable des héroïsmes les plus sublimes, c'est dans la religion catholique. En dehors d'elle, le mysticisme s'est stérilisé soit dans des rêves qui confinaient à la folie, soit dans des erreurs monstrueuses et où s'engendraient les plus grands crimes. L'âme humaine ne se peut jamais contenter des bornes étroites où la condamne sa nature. Elle désire des espaces larges et libres
où elle déploie ses grandes ailes, dans un essor que rien n'arrête. Aussi, plus loin que la raisonne la conduit, elle cherche à se rapprocher de Dieu qui l'attire et l'apaisera. Dans le christianisme seul, elle est guidée, fortifiée contre ses défaillances natives, prémunie contre ses excès : elle va, dans une route sûre, droite, et qui pourtant mène au but désiré, poursuivi et sans cesse recherché : Dieu plus connu, plus aimé, plus pénétré. Nos mystiques les plus sincères se trouvent être •des psychologues incomparables, à l'analyse profonde et délicate de l'âme. Ils en ont scruté les replis les plus intimes, sondé les mystères les plus fuyants, ceux qui se perdent là-bas, dans les terrains primitifs où germent tant de racines malsaines, amères et mortelles. En même temps, de l'idée de Dieu, de ses attributs, de ses souveraines perfections, ils ont apporté à l'humanité une notion plus exacte, une compréhension plus juste, un amour plus ouvert. Et, comme il faut un intermédiaire entre l'humanité et la divinité, ils se sont adressés au médiateur unique, à Jésus-Christ; par lui, ils ont rencontré Dieu, qu'ils voyaient
dès lors dans une lumière plus pure et dans un plus splendide éclat.
Le mysticisme est donc comme la poésie lyrique de la religion : il en chante toutes les extases; il en célèbre toutes les sublimités. Il a le droit de faire siens les appels les plus ardents, de se servir comme de son bien des hardiesses les plus passionnées ; les cris d'amour, les reproches de la tendresse, les mille nuances de l'affection humaine, — mais qui, cette fois, se transforment, — il se les approprie avec une libre allure, toute de respect pourtant et toute de crainte. Les amants terrestres n'oseraient point répéter les effusions de nos mystiques chrétiens lorsqu'ils s'adressent soit à Dieu, soit à Jésus-Christ. — Est-ce que du reste, à l'heure présente, on sait encore aimer parmi les hommes ? — Toutefois, de ce lyrisme ardu les mystiques savent tirer des conséquences d'une rigueur effrayante pour la nature. De si haut ils descendent très bas ; mais pour condamner, pour punir, pour corriger. Sur les sommets, l'idée chrétienne s'est manifestée dans un rayonnement divin qui les a blessés au cœur : il faut
— 6o — que cette ide'e ait une réalisation vivante et pratique dans leur vie quotidienne. Voilà ce qui fait de nos mystiques de vrais saints.
En ce moment, je ne serais tenté que de me retourner vers nos mystiques français. Les connaissez-vous? Saint Bernard, saint François de Sales, saint Vincent de Paul, Olier, Bérulle, Condren, et je leur joins Bossuet, Bourdaloue et Fénelon.
Ils fréquentent les horizons accessibles à tous ; le bon sens les éclaire et les soutient. Leur spiritualité repose sur des bases solides. De ce point d'appui inébranlable, comme ils s'élèvent! L'élite seule des âmes a su les suivre. Mais qu'on ne s'y trompe point : l'élite dure toujours, surtout au sein du catholicisme, où l'action de Jésus-Christ reste vivante et féconde. Sans doute, pour la constater, il ne faut point s'arrêter à un christianisme qui ne serait qu'en façade, ni prendre pour critérium les dehors, souvent si peu résistants, de la religion des foules. L'élite, c'est l'élite ; c'est le petit troupeau dont parle Jésus — pusilhis grex — qui a horreur des vulgarités dans les communications intimes en-
tre l'âme et Dieu, et qui veut proportionnerson dévouement aux dons infinis qu'elle reçoit. Comme beaucoup de nos contemporains seraient étonnés s'ils lisaient l'histoire de certaines âmes ! Au milieu de notre civilisation raffinée, poussée à bout, les élans mystiques qui emportaient jadis les Catherine de Sienne, les Brigitte, les François d'Assise, les Thérèse, gardent toute leur énergie, et toujours aussi brûlante , toujours aussi fougueuse. L'invisible fiancé, si éloquemment peint par Montalembert, ne cesse d'appeler à son amour des cœurs dont le monde envierait le bonheur, s'il le soupçonnait ; il multiplie, au foyer des familles, ces vides où, si les pleurs coulent, fleurissent aussi les espoirs immortels et s'épanouit une joie douce et mélancolique, qui frémit comme une larme et console comme un sourire. Une robe noire, un voile léger, comme l'a dit admirablement Augustin Cochin, tels sont les murs qu'il dresse entre ces vierges et la terre. Puis, même dans la vie la plus affairée, dans le tourbillon des occupations et des plaisirs, que d'âmes ne se livrent qu'en apparence à ce qu'amène l'heure pré-
sente et passent, avec leur secret mystère au cœur, à travers les fêtes, à travers les soucis, sans en recevoir la plus légère blessure ! Le Fiancé les a prises, dans le silence, dans l'intimité profonde ; — et il les a tout entières. Voilà le mysticisme.
Le P. Ingold a donc bien fait de rééditer les Méditations du P. Bourgoing sur les Vérités et Excellences de Jésus-Christ, Notre- Seigneur. Son rôle, tout modeste qu'il soit, lui vaudra pourtant la reconnaissance d'un grand nombre de lecteurs ; car l'œuvre du P. Bourgoing était introuvable. Il la présente aujourd'hui dans une langue un peu rajeunie, sous un format plus commode, avec des longueurs en moins. La physionomie seule est quelque peu moderne : le fond n'a point été altéré. Richelieu et Bossuet estimaient le P. Bourgoing. Dans sa fameuse litière, alors qu'il parcourait la France comme le roi véritable, Richelieu lisait ce livre. A cette âme forte et grande il offrait un aliment substan-
tiel. Et ce goût du redoutable ministre pour le P. Bourgoing ne laisserait point que de surprendre, si Ton ne savait qu'à ses heures il avait, lui aussi, écrit des Méditations. Signe caractéristique du temps !
Si écrasés qu'ils fussent par les labeurs de leurs charges où l'Etat entier s'engageait, ces hommes réservaient dans leur existence une part pour les besoins de l'âme : ils priaient, ils méditaient. J'écris le mot : ils faisaient oraison. Ce n'est qu'aux époques sérieuses et où la vie est prise dans tout son sérieux, que ce souci des intérêts supérieurs aux choses terrestres s'affirme si nettement. Richelieu partant pour la conquête de La Rochelle, ou écrivant au comte d'Avaux, pendant la discussion des articles de la paix de Munster, ou prenant la résolution de faire mourir de Thou et Cinq-Mars, et, cependant, arrêtant son puissant esprit sur les considérations si pieuses, si tendres du P. Bourgoing : quel contraste ! Quel tableau! Bourgoing mérite cet honneur, et je voudrais dire pourquoi.
Il n'est qu'un écho; par sa voix parlent et Bérulle et Condren, et ces premiers orato-
riens d'une trempe si originale, le P. Gibieuf, par exemple, que Descartes aimait à consulter, les PP. Jean-Baptiste et Eustache Gault, Paul Métézeau, Bertin. C'est à ceux-là qu'il faut revenir pour trouver les promoteurs de ce mouvement qui porte l'Eglise de France, à l'aube du xvne siècle, vers le beau, vers le vrai, vers l'idéal du sacerdoce. D'habiles historiens l'ont montré ; on ne saurait trop le redire. A cette heure solennelle, la piété catholique s'affadissait. Le sens chrétien se perdait, parce qu'on se laissait aller à la dérive, loin du centre vivant, Jésus-Christ. Le mieux connaître pour l'aimer et l'imiter davantage : telle a été l'inspiration qui a créé l'Oratoire. Inspiration généreuse, d'un souffle prompt à tout renouveler, capable d'éveiller les passions enthousiastes qui précipitent dans toutes les immolations. Autour de l'Oratoire, voyez le Carmel ; entre l'un et l'autre, admirez Saint-Sulpice. Tous vivent du culte intelligent de Jésus-Christ.
Mais c'est à l'Oratoire qu'appartient le mérite d'avoir ressuscité cette dévotion intime, cordiale et sérieuse du Christ mieux étudié,
mieux saisi et plus aimé. Si lexvne siècle tient en si grand honneur la grâce et les fruits qu'elle fait éclore et mûrir; si, par Pascal, Corneille, Bossuet et Racine, il consacre son génie à en louer les merveilles, c'est à l'Oratoire qu'on le doit.
Lisez cette page de Bourgoing et admirez l'élévation et la profondeur de l'idée : « Depuis la création du monde jusqu'au temps ordonné de la venue de Jésus, le ciel et la terre semblaient ne regarder que lui, ne tendre qu'à lui, ne se rapporter qu'à lui ; le ciel pour l'annoncer, la terre pour l'attendre; le ciel pour le promettre, la terre pour le désirer; et tout ce qui se passe au monde entre Dieu et les hommes ne parle que de lui, ne figure que lui, et n'imprime dans le sens et les esprits des hommes que la venue de Jésus, sa vie, ses actions, ses souffrances, sa mort et ses mystères. » Qu'on ne s'y trompe point : ces accents sont nouveaux. Mais avant le P. Bour going, les PP. de Bérulle et Condren avaient dit comment Jésus-Christ liait le ciel à la terre, comment il condensait en lui les labeurs de Dieu pour 'sauver l'homme et
les souffrances de l'homme pour rencontrer Dieu.
Théologie large, aux vues immenses, et qui, bientôt après l'illustre Thomassin, trouve un interprète plus admirable encore dans Bossuet! Lui aussi a bu à cette source de la piété oratorienne; il le déclare très franchement dans Y Oraison funèbre du P. Bourgoing. Il ne déplaît pas d'entendre cet aveu, où la reconnaissance a bien sa part, mais où aussi la vérité se révèle. Bossuet mystique : quel livre à faire! Lui, le génie à qui sont familiers les plus redoutables problèmes de la vie humaine, il bégaie comme un enfant, humble, petit, aux pieds de son Dieu et de son Sauveur. Dans ses effusions il ne recule devant aucune trivialité d'expression, qu'il rehausse, parce qu'il lui donne une intensité merveilleuse de pensée et de sentiment. S'il se heurte à un détail cru, réel, il ne se dérobe point : il dit tout avec simplicité, avec chasteté, mais avec éloquence. Les Méditations sur V Evangile et les Elévations sur les mystères m'étonnent plus que les plus belles Oraisons funèbres. Le Bossuet qui s'y révèle
m'apparaît plus grand, plus sublime, plus envolé sur les ailes de la haute pensée que dans n'importe quel autre de ses ouvrages. Et il traite les mots avec une si souveraine maîtrise, qu'ils se plient, sous cette volonté de génie, à certaines livraisons toutes nouvelles des trésors de l'intelligence et du cœur. Mais, si grandiose et majestueux que soit le fleuve, il s'écoule d'une source; et, pour Bossuet, cette source s'appelle le livre du P. Bourgoing. .. Et n'était-ce point à Notre-Dame, au soir du vendredi saint, l'autre semaine ? Bossuet, peut-être, n'avait point eu d'auditoire semblable. La houle humaine emplissait la basilique. Et elle fit silence lorsque le P. Monsabré vint à parler de la royauté de Jésus définitivement consacrée par la croix. Comme le vaillant et vibrant orateur nous parut beau! Tous s'en souviennent. Pourtant n'avait-il fait que traduire dans son ample et coloré langage une des méditations du P. Bourgoing : « Le règne éternel de Jésus crucifié et le triomphe de la croix. » Donc, aux âmes désireuses d'entrer dans la connaissance et l'amour de Jésus-Christ, curieuses de ses
beautés intérieures, de sa vie enfin, je conseillerai le P. Bourgoing. La question de forme écartée, le vieil auteur n'en reste pas moins un théologien très sûr, très pénétrant, à l'accent tendre et ému, mais qui ne s'endort point dans les délices de la pure contemplation : il vise à l'action pratique, qui va très loin dans ses exigences délicates et multiples. Sa spiritualité est complète; elle éclaire l'intelligence; elle nourrit le cœur; elle commande à la volonté des devoirs héroïques; elle provoque à la sainteté.
M. l'abbé Buathier appartient à cette grande école de nos mystiques du dix-septième siècle. Dans son beau livre (i) il étudie la notion du Sacrifice. En réalité, son sujet s'étend au christianisme tout entier. Le sacrifice supprimé, la religion n'a plus de sens; plus rien ne s'explique. Dans une première partie, Pau-
(i) Le Sacrifice dans le dogme catholique et dans la vie chrétienne, par M. l'abbé Buathier, curé de Buellas (Ain), chez Emmanuel Vitte, Lyon.
teur traite du sacrifice tel qu'il le trouve dans le dogme catholique. Avant la chute, après la chute, cet acte mystérieux où l'homme et Dieu interviennent, change de rite et d'appareil extérieur : sa nature essentielle n'est point altérée; il reste, par la destruction d'une chose, comme l'attestation des droits souverains de Dieu sur les êtres, comme l'affirmation de la dépendance de l'homme. Après la chute, le sang coule sur l'autel du sacrifice : l'idée d'expiation domine dans l'expression des sentiments qui y amènent les hommes. C'est cette idée qui traverse les prescriptions mosaïques, dont les sacrifices ne sont que les symboles d'une Victime attendue. Elle se réalise enfin au Calvaire, dans Jésus crucifié; elle se continue dans la messe catholique, qui étend à tous les siècles et à tous les pays les bienfaits de la Rédemption.
Dans cette première partie de son ouvrage, l'abbé Buathier fait preuve de connaissances théologiques très étendues, très solides, prises au commerce des maîtres. On se plaint, et avec raison parfois, du vide de certains livres pieux. Il n'en va pas autrement de cer-
taines prédications. Aux uns et aux autres on vient pour s'instruire : le livre, comme la parole, ne dit rien. Des mots, des phrases, d'où l'agrément du style est même absent. Et pourtant nous commençons à souffrir de ces à peu près dont notre foi, à l'heure présente, doit sortir. La soif de la vérité tourmente les âmes, qui veulent voir clair. Je signale dans le livre de M. Buathier ce chapitre sur le dogme du sacrifice comme un résumé très net, très exact de la doctrine catholique. Ces pages, très substantielles, sont pleines de moelle et de suc : elles nourrissent, elles fortifient.
Dans la seconde partie, M. Buathier étudie les conséquences du dogme sublime qu'il a si clairement exposé : il montre comment l'esprit de sacrifice doit inspirer le chrétien dans sa vie personnelle, domestique, civile, sociale et politique. Les questions délicates y sont franchement abordées, mais avec mesure. On l'oublie trop, que le christianisme n'a qu'une signification amoindrie s'il ne s'interprète point par le renoncement. Que de fois, sous la plume de M. Renan, lorsqu'il parle des
premiers siècles, se rencontre le mot « charmant ! » Etre chrétien, c'est prendre l'Evangile au sérieux, et l'Evangile intégral. Et il n'a rien de joyeux, rien de charmant, au sens profane de ces termes. La joie, sans doute, jaillit au cœur des chrétiens : mais si grave, si solide, et pour des causes si sérieuses ! Etre chrétien, c'est se renoncer; à l'amour, au plaisir, à l'ambition, à l'orgueil, à toutes les passions insurgées, c'est dire : non ! Cette notion parfois effraie les courages les mieux trempés. Mais le christianisme est cela, et il n'est que cela. Voilà ce que l'abbé Buathier dit éloquemment dans ces chapitres où il suit l'idée du sacrifice à travers les circonstances qui entourent l'homme dans ses relations multiples.
Toute la morale s'y déroule dans sa simple et héroïque beauté. Il y a là des pages qui appellent la méditation, et consolantes, et douces au cœur, et propres à donner des ailes pour atteindre les fortes vertus. Le style de l'écrivain a la noblesse, l'élégance, la jeunesse. Parfois, je voudrais supprimer certaines longueurs, ou des citations trop banales. Quoi
qu'il en soit, à lire ce très bel ouvrage, on apprendra comment on peut « accomplir la justice au prix de l'immolation et conquérir la béatitude au prix de la justice : c'est, dit Fauteur, toute la vie chrétienne. » Et il ajoute, avec raison : « c'est aussi tout l'enseignement de ce livre. »
Jusqu'alors inconnu, Mgr Gay se révéla, en 1874, par un ouvrage magistral : De la vie et des vertus chrétiennes, qui inspirait à notre regretté ami, l'abbé Houssaye, un article fait de main d'ouvrier, dans le Correspondant. A ce livre, d'autres s'ajoutèrent : Conférences aux mères chrétiennes ; Elévations sur la Vie et la Doctrine de N.-S. J.-C. ; Entretiens sur les Mystères du Saint Rosaire; Instructions en forme de retraite à Vusage des âmes consacrées à Dieu. De tous ces ouvrages, celui que je préférerais, c'est le premier. Rien ne vaut, dans l'épanouissement d'une âme, les prémices de lumière et de vertu, qui s'échappent d'elle, au matin de la vie, même de la vie virile et pleine. Rien n'égale cette mois-
son, faite dès l'aurore, sous la rosée virginale,, avant les feux brûlants du jour, avant le déclin du soleil, penché sur l'horizon. C'est l'heure des énergies les plus vives; c'est l'heure des élans les plus spontanés, les plus audacieux peut-être, sûrement les mieux récompensés. D'autant plus qu'un auteur, si riche de fond soit-il, n'a guère que deux ou trois idées originales. Et, en effet, dans l'ensemble des œuvres de Mgr Gay, je suis la trame principale; je retrouve la pensée initiatrice; et, çà et là, je surprends des retours, inconscients peut-être, vers un thème qui pâlit dans le lointain, mais qui a déjà servi, alors même qu'on essaye de lui donner de la nouveauté par l'éclat du style, ou par l'inattendu des variations à travers lesquelles on le fait passer. Mgr Gay fut converti à Dieu par la musique. Et quand il se relevait, pénitent sincère, de l'agenouillement où l'avait précipité l'aveu de ses fautes, on peut affirmer qu'il revenait de loin. L'auteur de Faust dira peut-être les haltes de ce retour; il évoquera les visions qui hantaient le jeune néophyte à ces moments de lutte où, du sein des harmonies lointai-
nés, s'éveillait, impérieuse et douce, caressante et souveraine, la voix du Maître qui appelait et voulait cette âme. Lui surtout, l'ami et le confident, M. Gounod pourrait narrer ce drame intime, qui a donné Mgr Gay à Jésus-Christ et à l'Eglise. Le souvenir de ces émotions mystiques vibre dans plus d'une page du pieux écrivain. Je ne croirais pas me tromper, du moins, si j'essayais de montrer, dans un style cadencé, imagé et savamment ordonné, le rythme d'une phrase musicale, où la sensibilité de l'artiste s'unit à la mâle vigueur du penseur.
Mgr Gay, aussitôt qu'il se fut consacré à Dieu, eut le courage de s'enfermer dans la solitude, et de s'adonner au labeur divin de la théologie. Il fréquenta, du reste, une bonne école. Son évêque, c'était Mgr Pie. Une grande figure que celle-là! et à laquelle je n'opposerais, comme pendant, que celle de Dupanloup. Celui-ci était plus spontané, celui-là plus réfléchi; l'un parlait d'abondance et d'inspiration; l'autre, après des méditations approfondies et des heures consacrées à écrire ; l'un bondissait sur la brèche, au premier coup du
clairon des batailles, ardent, passionné, bouillant de sève, soldat dans les moelles, toujours prêt à l'assaut et à l'attaque; l'autre, plus modéré, maître de lui, plus souple, même plus habile dans la stratégie, surtout dans la défensive, savait se préparer une retraite, et derrière lui entassait des gabions et creusait des tranchées, où il s'abritait prudemment. Dupanloup était un éclaireur ; Mgr Pie, comme un théologien de race, avisé et prudent, préférait l'arrière-garde. Mais, chez lui, tout était solide : le coup d'œil s'étendait au loin, explorant les parages suspects, voyant tout de suite l'ennemi, et le signalant avec une netteté qui accusait sa clairvoyance et son flair de catholique.
Ce fut sous une telle maîtrise que Mgr Gay étudia les Pères ; et, de cette lente et studieuse exploration à travers les Docteurs sacrés, il rapporta cette ample et féconde provision d'idées dont sont nourris ses livres. Le manuel qu'il feuilletait sans cesse, c'est la Bible. Il imitait Bossuet, qui, à cette source sans cesse ouverte, puisait tant d'idées neuves, tant de comparaisons originales, et presque jus-
qu'à ce mouvement lyrique qui emporte, excite et soulève, dans une allure sublime, son style jusqu'à la hauteur d'un David et d'un Isaïe, aussi bien que d'un Pindare et d'un Eschyle.
La pensée maîtresse qui domine dans les œuvres de Mgr Gay, c'est que le christianisme, poussé jusqu'à sa perfection, je veux dire pratiqué dans ses conseils les plus héroïques, loin d'être un démenti à la nature humaine, la purifie, la perfectionne, et donne à ses élans les plus généreux l'essor auquel tendent ses aspirations les plus intimes. Rien n'est détruit, dans le chrétien, de tout ce qui est bon, aimable et spontanément grand. Mgr Gay n'a rien de commun avec le jansénisme, qui ne sut qu'assombrir la vie, toujours maudire et toujours damner. Sa mystique s'éloigne de ces exagérés qui, dans la raison, ne trouvent qu'obscurité et, dans le cœur, découvrent un insondable abîme de malice et de perversité. Il aime les horizons étendus, où l'air abonde, où se respirent les parfums du paradis, et où l'âme se sent portée par les brises divines qui l'élèvent jusqu'aux cieux.
Ses maîtres s'appellent certainement Bertille, Condren, Bourgoing et Olier. Comme eux, il rapporte la piété à la connaissance et à l'imitation de Jésus-Christ. L'étudier, le copier, à ses yeux, c'est toute la vie chrétienne et religieuse. Mais dans Jésus, avant de montrer le Dieu, il fait voir l'homme parfait. Il écoute les battements de son cœur; il analyse les impressions de son âme; il scrute ses sentiments intimes. Puis, il étale à la grande lumière le fruit de son examen; dans Jésus, avec une flamme toute brûlante, avec une onction toute pénétrante, il propose l'idéal des vertus qui sont la gloire du religieux, du prêtre et même du chrétien.
Il ne me déplaît point de retrouver dans Mgr Gay l'héritier du patrimoine oratorien. Nos ancêtres, à l'heure où la dévotion à Jésus- Christ était menacée, je l'ose dire, par des dévotions d'ordre secondaire, avaient réagi contre un modernisme qui exaltait les membres au préjudice du Chef. A la contemplation et à l'imitation ils avaient présenté Jésus, Verbe incarné, Pontife de Dieu, Témoin de sa Vérité, de sa Sainteté et de sa Justice, mais qui
disait de lui-même que la vie éternelle consiste à le connaître, comme l'éternelle béatitudeàle posséder. Cequ'avaient fait nos grands patriarches, dans le dix-septième siècle que menaçaient le rationalisme, par Descartes, et la libre-pensée, par ce groupe des irréguliers, dont Saint-Evremond, Gassendi et Molière étaient les chefs, Mgr Gay Ta repris à notre époque, où l'Evangile, même naturalisé, reste, dit-il lui-même, «pour tant d'âmes pusillanimes une charge écrasante ». Ah! on nie le surnaturel? Le voici, avec ses outrances superbes, ses franchises royales, ses audaces fières et jalouses. On prétend emmurer l'âme dans les horizons du présent? Voici l'invisible, sondé, étudié méthodiquement, avec une science aussi sûre dans ses investigations, aussi certaine dans ses affirmations que la plus prônée des sciences naturelles et positives. Et ce guide aux pays peu abordables du mysticisme ne quitte pas la terre, quand il part pour son lointain voyage. Il aime à en fouler le sol, à en sentir les assises solides, tandis que son œil de Voyant plonge dans le mystère, et s'aventure, je me trompe, par-
court les diverses étapes qui s'échelonnent entre l'homme et Dieu. Ainsi, il « entre dans les concepts divins » ; ainsi, il conquiert « des ascensions dans la vérité, des dilatations dans l'amour, des accroissements en Dieu ». Le progrès, le voilà ! Et s'appuyant sur quelle psychologie! Et donnant gain de cause à tant d'appels de notre cœur, et si consolant, si fortifiant, si doux à réaliser! Mais Mgr Gay va jusqu'au bout des principes qu'il établit. Il ne marchande pas avec les sacrifices qu'il exige de la nature mauvaise. Il faut que le moi s'anéantisse, afin que Jésus grandisse, et régisse l'âme entière. Mais cette prise de possession se fera sans mutilations stupides, sans renoncements absurdes, sans ces décapitations antinaturelles que prêchent les faux docteurs, au regard de qui la création est toujours obscurcie par le péché, et l'homme corrompu, irrémédiablement, par la faute originelle.
Dans ce mystique, courageux, héroïque jusqu'à la sainteté la plus achevée, je salue le prêtre, au cœur pitoyable, à la miséricorde débordante, à l'amour passionné de son temps
— 8o — et de son pays, l'apôtre providentiellement donné par Dieu, pour éclairer, guérir et consoler.
25 mai 1886 - 26 janvier 1892.
LES FELIBRES
J'aime mon village plus que ton village ; J'aime ma Provence plus que ta province; J'aime la France plus que tout.
Félix Gras.
La France poétique a le droit de s'enorgueillir des efforts et des conquêtes de son riche passé. Fautil s'étonner que, çà et là, des esprits curieux, et surtout des cœurs qui se souviennent, se soient épris des anciennes gloires, et aient conçu le noble projet de les ranimer d'une nouvelle vie? Ainsi ont fait les Félibres. Que sont-ils? Que valent leurs œuvres?
La langue provençale, fille du latin et sœur du français, a été, sous le nom de langue d'Oc, parlée etr écrite durant de longues années. De
la Méditerranée à la Loire et à l'Océan, elle s'épanchait, sonore, pittoresque, expressive et moelleuse. Au nord de la Loire, la langue d'Oïl, plus mâle, plus maigre, plus pauvre en voyelles harmonieuses et en liaisons musicales. L'une se fit le chantre des choses d'amour; l'autre, le héraut des choses de guerre. C'est du xie siècle que date ce départ entre les deux idiomes, qui se diversifièrent, non seulement par l'influence du climat, mais encore par l'action plus sérieuse des causes morales et religieuses. Dès l'aube de notre histoire nationale, la vielittéraire afflue dans le Midi : Toulouse, Arles, Marseille, Bordeaux, Narbonne se glorifient de leurs écoles et de leurs professeurs, qui se nommaient Eutrope, Sidoine Apollinaire, Ausone. Le culte des phrases polies régnait : les souvenirs classiques enchantaient de leur mélodieux prestige ces imaginations toujours en éveil. Hélas ! sous l'inondation des invasions barbares, cette floraison poétique fut étouffée. Les voix de ces chanteurs se perdirent dans l'universel gémissement qui passait sur l'Europe mise à feu et à sang. De nouveau pourtant elles retentirent, après
que des bégayements incertains, où s'attarde toute langue en formation, le provençal fut sorti avec son rythme cadencé, avec son riche vocabulaire, avec son expression délicate et nuancée, qui le rapproche de l'italien et de l'espagnol. Et, en écoutant bien, on entend, quand il chante, comme un écho lointain des doux poètes de la Grèce.
La nouvelle langue fut baptisée; l'Eglise la fit sienne, en ordonnant, au concile de Tours, en 8i3, que les prêtres eussent à prêcher « en langue romane ». Puis, dans ces cloîtres qui essaiment de Valence à Poitiers, de Mantoue à Bordeaux, au bord des fleuves clairs, aux replis des collines vineuses, les moines polissent le : provençal; ils le soumettent à une prosodie à la fois sévère et onduleuse. Et quand les mots sont gracieux, ailés comme des oiseaux au vol hardi, souples au mètre qui berce l'imagination tout en caressant l'oreille, ils lui confient le soin de garder pour la postérité la mémoire parfumée des saints bénis : Denys Pyramus d'Uzerche célèbre saint Léonat et saint Coronat ; et Israël, saint lui-même, dit la Passion en beaux vers, ouvrés et naïfs, populaires et
exquis. Faut-il citer les autres poètes qui unissaient une foi profonde à leur science poétique : Eustorges, évêque de Limoges; Georges de Lastours, un héros de la première croisade; Matfre Ermengaud... ? Ils ont fait leur œuvre, ces primitifs; ils ont trempé la langue d'Oc dans les sources éternellement jeunes de l'inspiration, de la poésie et du rêve ; ils l'ont façonnée, à travers ses riants caprices, au joug du vers. Elle est prête pour les chants à durer. Les troubadours s'en emparent, et ils la portent, sous ce beau soleil de Provence, au matin des jours embaumés, dans toutes les fêtes que président les nobles dames, les seigneurs et les rois. Aux tournois se mêlent la musique, les vers, les sourires de celles qu'on acclamait comme des reines, dans ces Cours d'amour, où les sentiments raffinés s'expriment dans des poésies subtiles et déliées... Bernard de Ventadour murmure ses gfacieux Causons; Bernard, « le poète des balancements de cygne aux bords des lacs, des longs repos au fond des bois » (i). Puis, Bertrand
(i) Portraits limousins, par l'abbé Camille Artiges, p. 266. Je dois quelques indications à ce livre plein
de Born, l'héroïque poète, qui se plaît aux mêlées sanglantes, aux grands coups de lance et d'épée, véritable homme de fer dans un siècle de fer. Puis Gancelme Jaydit, puis Guy et Ebles d'TJssel, Giraud de Borneilh.
L'influence française triomphe après la guerre des Albigeois : la Muse des Troubadours se renferme dans un silence de mort. Aussi bien ne demandait-elle ses inspirations qu'aux fugitives et légères émotions du cœur; riante, sensuelle, elle n'allait point au fond de l'àme humaine chercher l'accent du vrai sanglot, du pleur immortel. Elle se jouait avec les grâces charmantes du renouveau. Quand vint le rude été, et que l'heure de la moisson sonna, elle se trouva les mains vides : la saison des fleurs ne saurait durer toujours.
Toutefois l'idiome provençal, comme langue vivante, survécut à la langue poétique et littéraire. Le clergé, forcé de parler au peuple en langue vulgaire, conserva les traditions des âges passés. Les cantiques, les Noëls perpétuèrent, surtout dans le Comtat et dans la
de talent, d'un style chaud et coloré, trop coloré parfois, et où vibre une âme de prêtre et de poète.
Provence, les mélodies oubliées par les savants. Les Oratoriens se distinguent parmi ces prêtres, jaloux de ne point laisser tomber dans l'oubli les vieilles illustrations de la Provence. Leurs maisons y étaient nombreuses, et populeux leurs collèges . Marseille, Toulon, Hyères, Aix, Pézenas, Avignon voyaient les disciples de Bérulle dans leurs murs. Le P. Gauthier, supérieur de Marseille, mort en soignant les pestiférés de 1720, avait composé des cantiques en provençal ; d'après Adry « les douceurs et les grâces de la poésie en font un chef-d'œuvre, presque aussi parfait en son genre que les poésies de Racine et de Boileau »(i). Un autre professeur de Marseille, le P. Jean, traduisit en provençal Plaute et Térence, en les appropriant aux besoins de ses écoliers, et il les faisait représenter sur le théâtre du collège (2). D'autres membres du clergé séculier ne montraient pas moins de
(ï) Archives nationales : M. M. 645, p. 23. Le titre était : Causons spirituelos en provençau, à Pusage des missions des PP. de l'Oratoire. La première édition est de 171 1.
(2) Bougerel, Parnasse provençal.
soins pour maintenir le provençal poétique. Au. dix-huitième siècle Saboly de Mouteux, curé de Saint-Pierre d'Avignon, composait un grand nombre de Noëls qui sont encore chantés aujourd'hui (i). Reléguée au fond des campagnes, transmise par une tradition orale de génération en génération, la poésie provençale subsistait toujours légendaire, mais sans espoir de sortir de cette obscurité. Les Félibres l'ont ramenée au grand jour et de la publicité et de la renommée.
C'était vers i85o. Les grandes voix charmeresses de la Restauration s'apaisaient dans le rayonnement de leur gloire. Lamartine, Musset, Hugo avaient produit leurs chefsd'œuvre; Brizeux, Laprade se levaient à l'horison, astres nouveaux et d'un éclat timide encore et incertain. Un maître d'étude du collège d'Avignon, Roumanille, s'enthousiasmait
(i) Li Nouvè de Saboly, emé la musico, pèr Séguin ; in-40, chez Roumanille, Avignon.
pour la poésie provençale dont il e'tudiait les monuments. Il communiquait bientôt son ardeur à l'un de ses élèves, originaire de Saint- Rémy, près Tarascon ; cet adolescent se nommait Mistral.
Avec l'énergie qui soutient tout homme épris d'une idée généreuse, Roumanille chercha des disciples; ils vinrent: c'était Aubanel, Anselme Mathias, Tavan, — ce paysan de Gadagne, en qui se cachait un poète, — Giera et Brunet. Ils se comptèrent : sept ! Une pléiade, inconnue encore, mais qui devait jeter dans le ciel de la Provence de chauds et de brillants rayons. Au mois de mai 1804, ces sept jeunes hommes se réunissaient au châtelet de Fontségugne, dans le Comtat — « un nid de rossignols perdu dans le feuillage », dit Aubanel ; ils y fondaient le Félibrige et prenaient le nom de Félibres (fe libre, foi libre? lettrés, docteurs dans l'acception primitive).
Voilà trente ans qu'ils osaient cette initiative et qu'ils déployaient, aux souffles de l'avenir, ce drapeau fier où ils inscrivaient l'expression d'un double amour, l'amour de leur pays et de leur langue... Et depuis trente ans,
les chefs-d'œuvre ont éclos sous le soleil de Provence; les fleurs s'épanouissent, et mûrissent aussi, abondants et savoureux, les fruits. Roumanille, catholique et royaliste militant, libraire et poète, publie, depuis 1 855, l'Armand pronvançaii ; l'humble livre s'envole à travers trente départements, des Pyrénées aux Alpes, des landes de la Crau aux plaines du Limousin, semant les joyeux devis, les bons conseils, les vers frais et légers, les contes traversés par le sourire et parfumés par le thym et la lavande. Roumanille se rattache plus étroitement aux formes poétiques des âges précédents : il compose des noëls, des fabliaux ; il a écrit lis Oubreto en vers et en prose... Ce qui le caractérise, c'est la verve villageoise, mélange d'ironie et de sentiment ; quelque chose de moqueur et d'aimant, sous la bonhomie d'un paysan plein de finesse et qui sait la vie.
Mistral vit à Maillane, où, lui aussi, il joue au paysan. C'est là-bas, au pays des mûriers, dont les Magnanarelles font la cueillette ; le ciel y est bleu, bleue la mer lointaine, dont les brises descendent au soir ; puis, à travers la
lande, le Rhône ensoleillé, au grand cours paresseux, et comme « dormant dans son lit découvert ». C'est au milieu de ce paysage, dans ce cadre aux délicats contours, que Mistral a vu surgir à ses yeux émerveillés Mireio, pure et douce figure qu'on dirait détachée d'un missel du moyen âge, bien vivante pourtant dans son chaste amour. Mireille et Pernette, deux sœurs idéales, presque nées sous un ciel voisin, sublimes d'espérance, de tendresse et de foi. Je les aime; elles me consolent que Goethe ^it ému l'Allemagne par l'histoire de Dorothée...
Et après Mireio, Mistral a créé Calendau, lis Isclo d'or et Nerto. Il prépare, en outre, un grand Dictionnaire provençal (i). Dans le second patriarche de la poésie provençale, il est permis de saluer un vrai maître, un artiste en qui s'harmonisent, dans un vibrantaccord, les souvenirs du passé et les aspirations du présent. Mistral vivra, comme Lamartine et comme Virgile ; il est de leur famille.
Acôtéde lui est son premier rival, Théodore
(i) Il est intitulé : Lou Trésor dou Félibrige.
— 9i — Aubanel. Poète au style ferme et serré, à la langue d'une pureté etcTune élégance incomparables, Aubanel a le secret de frapper à l'intime de l'âme pour en tirer les pleurs. Ses poésies ne disent que l'amour, parfois voluptueux, plus souvent noble et héroïque. Il excelle dans ces récits mi-voilés qui bercent de leurs vers caressants, et qui, soudain, par delà cette première musique, éveillent aux plus secrets replis du cœur les rêves d'autrefois, les espérances déçues, les regrets brûlants et lourds de larmes. Lisez la Miougrano entre duberto, lou Pan don Peccat, UFiho d'Avignon, li set Pontoun. Et vous vous sentirez élevé, attendri, remué jusqu'aux entrailles : la poésie vous prendra tout entier. Plus jeune que Mistral et Aubanel, un juge d'Avignon, Félix Gras, a publié des poèmes qui sont plus que des promesses : le vrai talent y perce, dans sa verdeur, qui mûrira. Ses plus célèbres ouvrages sont : Li Carbounié etToloça, épopée en douze chants, d'un souffle large et fort.Ai-je parlé de ce touchant poème : Amour é Plour de Tavan, et d'un Piado de la Princesso, par Bonaparte Wyse, un Irlandais, que l'amour du
Félibrige a fait compagnon de tous ceux-là, et aussi de son Parpaionn blu ?...
A ces bruits de poésie, le Félibrige a fait bon voyage dans le Midi ; l'accueil le plus cordial lui a donné asile : la Catalogne avec Verdaguer, le Limousin avec l'abbé Roux, le Languedoc avec Langlade ont embrassé la Provence dans une fraternelle étreinte. Dans tous ces pays, ils travaillent à la réhabilitation et à la résurrection des idiomes populaires. Le Félibrige est constitué comme une grande académie ; il a quatre maintenances : Provence, Aquitaine, Catalogne et Languedoc, présidées par des syndics qui relèvent du Consistoire. Elles se répartissent en écoles dont chacune a son organisation particulière. Actuellement, le chiffre des mainteneurs dépasse seize cents. Les Félibres possèdent une revue spéciale, la Revue félibréenne, fondée par M. Paul Mariéton, dont le nom est désormais inséparable de celui de l'abbé Roux, Fauteur des Pensées. A cette œuvre à laquelle il se consacre avec tant de dévouement, Paul Mariéton donne la flamme de son vaillant cœur, toute son activité de vingt-cinq
ans et les pre'mices d'une plume qui sait écrire.
L'œuvre est belle.
La patrie française n'a plus à redouter que son unité soit brisée; les provinces ne regrettent rien de leur autonomie. Une longue communauté de deuils et de triomphes a cimenté l'union que des conquêtes parfois violentes, avaient commencée. L'âme de la France tressaille sur tous les points du territoire avec son énergie entière. Lorrains, Bourguignons, Normands, Bretons, Picards, Provençaux, nous sommes tous Français. Est-ce à dire qu'il faille répudier notre histoire provinciale, briser avec ses souvenirs, étouffer ces voix du passé dont plusieurs ont une si saisissanteéloquence ? A Dieu ne plaise. L'amour de la petite patrie avivera l'amour de la grande patrie.
Oui, chantez, ô félibres! C'est bien à vous, dans cette décadence qui nous attriste de l'art et de la poésie, d'ouvrir à nos yeux vos horizons si gais sous le soleil, où les hymnes frémissent encore, et de vous faire les poètes des oliviers et des roses, de l'âme et de Dieu. A
ceux qui nient l'idéal répondez en montrant ce groupe de chercheurs sublimes, d'ouvriers es œuvres vivantes du vers et de l'harmonie : Roumanille, Aubanel, Mistral.
27 octobre i885.
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